Suivre
Chapitres
Partager
Couverture du roman Balade en terre sainte

Balade en terre sainte

À travers le regard d'Alexandre, ce roman nous plonge au cœur de Bruxelles à la fin du XXe siècle. Véritable hommage à la capitale et ses dix-neuf communes, le récit suit une déambulation urbaine de la Grand-Place à Ixelles, en passant par Matonge et Saint-Gilles. Norbert Bosdeveix-Calla-Greco signe ici une œuvre où se mêlent tragique, résilience et amitié. Cette balade romantique explore la mémoire d'un passé proche, célébrant l'âme unique de chaque quartier bruxellois.
Chapitres
Partager

Chapitre 3

Michel, choqué, ne trouve pas ses mots et se contente de faire un signe de la tête pour dire oui. Je réponds alors «complètement fou, c’est un danger ambulant».

Nous convenons de faire une petite pause, histoire de se poser dix minutes et de se remettre de nos émotions. Minaa propose de s’arrêter sans attendre sur le bas-côté de la nationale. Je lui indique qu’un peu plus loin à une dizaine de kilomètres il y a un parking et que nous y serions mieux pour se détendre. Minaa, qui est encore un peu perturbée par le chauffard, me dit qu’elle préfère faire une halte sans attendre. Je comprends immédiatement son ressenti et je lui réponds aussitôt qu’elle a raison. Cependant, Michel intervient en demandant à sa sœur de poursuivre jusqu’au parking. La raison est simple et prévisible quand on le connaît bien : il est prudent et redoute qu’un autre automobiliste roulant trop vite nous percute sur le bord de la route. Sa sœur qui avait commencé à ralentir, repasse en quatrième et accélère aussitôt.

De toute façon, elle ne peut rien lui refuser, elle a toujours été protectrice et maternelle avec son frère, elle l’aime comme une sœur aime son frère et comme une mère aime son fils. Ils sont touchants ces deux-là, inséparables, complices et complémentaires. L’angoisse et le malaise sont encore palpables. Pour laisser derrière nous ce moment de stress, je demande en transformant ma voix à la façon d’un disc-jockey :

— Eh bien dites donc, madame la djette, vous remettez le son s’il vous plaît ?

Les Beach Boys ressuscités, le concert reprend alors en direct. Michel se dandine sur son siège en agitant les bras et nous nous remettons à chanter faux le sourire aux lèvres.

Ostende va nous ressourcer tant par la quiétude qui y règne que par son air marin. On va jongler entre moments complices, rires, bières, bon repas, chants et balades. Notre belle pilote remue la tête au rythme de la chanson et sourit mais je vois dans son regard, via le rétroviseur, qu’elle n’est pas encore tout à fait remise de notre mésaventure. Michel, quant à lui s’est improvisé danseur chorégraphe et agite les bras au rythme de la musique. Je le soupçonne de faire le pitre afin de camoufler sa peur et de chercher à nous détendre. S’oublier pour ne penser qu’aux autres… N’est-ce pas cela la véritable générosité ?

Dans trois kilomètres, nous allons faire une pause salvatrice Eh bien méritée. « Surfin Usa » notre chanson préférée des Beach Boys berce nos esprits et égaye nos humeurs à chaque écoute.

Il nous reste un dernier virage et huit cents mètres de ligne droite avant de parvenir au parking, nous y sommes presque.

À la fin du virage, Minaa horrifiée s’aperçoit que la voiture du chauffard est à l’arrêt au milieu de la chaussée. Mon sang se glace et mes mains s’accrochent instinctivement aux dossiers des sièges avant. Mon regard se porte sur le pare-brise scrutant la trajectoire de notre véhicule. Le souffle court, je sens le danger arriver et j’essaie de rester vigilant. Mais tout va très vite, trop vite. Nous croisons pour la seconde et dernière fois cette voiture criminelle.

Minaa parvient à l’éviter de justesse. Nous la frôlons mais malheureusement la 106 vrille et se met à faire trois tonneaux. Lors du premier tonneau, je me cogne violemment le côté du crâne contre la portière intérieure. Ça me sonne sévèrement et l’effroi m’envahit. Les deux autres tonneaux n’en finissent pas de casser la taule et de nous secouer. Nous sommes pareils à des marionnettes dans les mains d’enfants hyper actifs. L’impression ressentie est proprement irréelle tant par son intemporalité que par sa violence. Le temps est suspendu, nous sommes dans une sorte de ralenti improbable où chaque instant est potentiellement mortel. La voiture est transformée en machine à laver nous remuant sauvagement, mettant l’élasticité de nos corps et la solidité de nos os à rude épreuve. L’expression la plus appropriée serait d’ailleurs machine à tuer. Impuissants, nous ne contrôlons plus rien, nous subissons.

Durant les tonneaux, mes sens de la vision et de l’ouïe sont partiellement absents comme si j’étais immergé dans une eau trouble. Je perds connaissance au moment où un arbre arrête brusquement la voiture. J’ignore combien de temps ça a duré. C’est le trou noir, le chaos et l’horreur.

Quand je reprends conscience, j’entends d’abord le son de l’autoradio cassette avant d’entendre les pleurs de Minaa. Elle appelle son frère, l’implore de lui répondre et lui supplie encore et encore. Michel ne répond pas. Mon esprit n’est pas clair et j’ai l’impression de vivre au ralenti cette scène horrible. Du sang me coule sur le visage. En passant ma main gauche sur le crâne, je constate une plaie ouverte. Les berges de ma plaie sont molles et béantes sous mes doigts tétanisés. Minaa est hystérique et continue d’appeler son frère. Je commence alors à ce moment précis à comprendre que Michel est certainement dans un état grave ou pire encore. Ravalant toute ma torpeur et mon appréhension, je tente de rassurer sa sœur en lui disant que les secours vont arriver sans tarder. La 106 est pliée de toutes parts nous laissant prisonniers de nos emplacements. Dans l’impossibilité de sortir du véhicule et de porter secours à Michel, j’essaie à nouveau de réconforter sa sœur mais rien n’y fait.

Nous sommes peu de choses et c’est dans ces moments tragiques que nous le réalisons. En un temps infime, nos vies peuvent basculer et nos esprits en seront probablement marqués à jamais. L’enfer de ce huis clos nous horrifie. L’idée de la mort de Michel nous angoisse profondément. C’est terriblement effrayant et traumatisant. D’ailleurs, sans pouvoir le contrôler, des larmes me coulent sur les joues. Cette journée a pris une tournure des plus dramatiques et nous nageons désormais dans le sang, la peur et les sanglots. Immergé dans ce bain d’angoisse larmoyant et sanguinolent, je commence vraiment à me noyer dans le désespoir. Michel ne répond toujours pas. À ce moment précis, je me remémore le poème Invictus de William Ernest Henley. C’est davantage dans la démarche d’une prière que je me récite ce chef-d’œuvre d’écriture pensant que notre situation pourrait en être améliorée. À chaque mot prononcé, j’implore les dieux de tout mon cœur en espérant que le ciel ne soit pas vide. Dans ces moments où le sort se fait si cruel, la croyance qui nous habite est souvent à son paroxysme. Je suis à ce moment précis, l’homme le plus croyant du monde. À peine ai-je terminé le poème que j’entends la sirène des secours, sonnant comme une noted’espoir.

La voix des pompiers nous rassure. Ils parviennent, non sans mal, à nous libérer de notre prison métallique. Nous sommes très inquiets pour Michel. Sans tarder, il va être transporté vers l’hôpital le plus proche. Sa sœur leur précise qu’il est diabétique. Son état de santé semble très préoccupant. Le médecin réussit à le réanimer. L’ambulance, dans laquelle il se trouve, file alors à toute allure. Minaa semble n’avoir aucune égratignure, elle a miraculeusement préservé son intégrité physique. Néanmoins, elle est au plus mal psychologiquement craignant que son frère décède. Nous sommes emmenés également pour être soignés dans les meilleurs délais. Une grande tristesse m’envahit. La séparation est brutale et si soudaine qu’elle en devient traumatisante

Ce scénario cauchemardesque est malheureusement bien réel. Je suis tétanisé à l’idée que mon meilleur ami puisse mourir. À notre arrivée aux urgences, un interne en médecine à l’allure presque trop juvénile, s’apprête à me soigner le crâne. J’en profite pour lui signaler un hématome et une douleur au niveau de l’avant-bras gauche. Il ne me semble pas très à l’aise et je le soupçonne de suturer son premier patient. Treize points de suture plus tard, l’apprenti médecin visiblement soulagé d’avoir réussi sa tâche m’oriente vers le radiologue pour un scanner cérébral et une radiographie du bras gauche. Les deux examens ne révèlent aucune anomalie. Des antalgiques et de l’antiseptique pour désinfecter ma plaie au crâne suffiront à mon rétablissement physique. Vu l’état de la voiture, je m’en sors bien.

Je vais devoir passer la nuit à l’hôpital par précaution suite à mon choc crânien. Je n’ai aucune information sur l’état de santé de mes deux amis. Les larmes me viennent, je suis incapable de les arrêter tant je suis désœuvré et dépassé par la tournure tragique des événements. Du haut de mes deux mètres, je me sens l’homme le plus vulnérable et le plus seul au monde. La source de mes larmes me paraît intarissable. Ostende me semble à des années-lumière.

Deux policiers frappent à la porte et se présentent alors à moi. Celui qui me questionne doit être le plus âgé, il n’est pas très grand, de forte corpulence et porte des lunettes rectangulaires. L’autre, plutôt mince, le dépasse en hauteur d’une dizaine de centimètres et m’observe sans dire un mot. Je suis questionné sur les circonstances de l’accident. Je leur explique alors la voiture rouge, notre frayeur, les tonneaux et l’arbre. Ils me disent avoir arrêté le chauffard ivre et récidiviste. Je leur fais savoir mon intention de porter plainte et en disant ces mots, je sens une haine s’installer en moi… une rancœur viscérale envers ce criminel alcoolique. C’est lui qui devrait être terrassé à la place de Michel. Je n’ai toujours pas de nouvelles et l’attente commence à devenir insupportable. Ma déposition terminée, les deux policiers me remercient d’une voix chaleureuse et d’un léger sourire compatissant. Ils ont l’air parfaitement complémentaires, c’est à se demander si en conduisant, l’un ne tourne pas le volant pendant que l’autre passe les vitesses.

Dix minutes plus tard, je rumine mes idées noires quand le médecin du service, monsieur Navet, accompagné d’une infirmière, entre dans la chambre. Il m’explique brièvement que je serai sortant demain. En outre, il insiste pour que je prévienne l’équipe soignante si je ne me sens pas bien pendant la soirée ou la nuit. Tout cela m’indiffère, ma seule préoccupation est de savoir comment se porte Michel. Je demande donc aux deux soignants des informations sur l’état de santé de mon ami. L’infirmière semble alors gênée et se tourne vers le docteur. Avant même qu’il commence sa phrase, j’ai compris à travers son regard que la situation est grave mais je garde encore espoir malgré mon inquiétude. Je refoule désespérément mon mauvais pressentiment.

Continuez à regarder !
L'histoire devient intense ! Passez sur l'application pour continuer la lecture
Débloquer tous les épisodes
Ouvrir le site officiel

Vous aimerez aussi

Couverture du roman Douloureuse vie d'une princesse
9.4
Hadjiratou, une jeune fille brillante et d'une grande beauté, appartient à une richissime famille guinéenne établie au Sénégal. Son existence bascule à neuf ans lorsqu'elle perd sa mère. Deux ans après ce drame, son père se remarie, la laissant à la merci d'une belle-mère cruelle. Refusant de subir les maltraitances de cette marâtre, elle choisit de tout quitter. Elle s'enfuit alors vers un pays étranger, espérant y mener une vie nouvelle sous une identité secrète.
Couverture du roman La Dette du Roi de la Mafia : La Fureur de ma Famille
8.2
Lors d’un baptême, je découvre avec horreur que Damien, mon mari et chef de la mafia, présente le fils de sa maîtresse Solène comme son héritier. Enceinte de quatre mois, je subis l’humiliation ultime quand il prend le parti de l’autre femme face à mes douleurs. Après une mise en scène macabre orchestrée par sa rivale, Damien m'abandonne pour elle. À mon réveil à l'hôpital, il exige des excuses. C'est la fin de la soumission : une femme assoiffée de vengeance vient de naître.
Couverture du roman La tour des certitudes
8.1
Aux abords de la ville, une tour singulière réunit quatorze habitants âgés de 4 à 90 ans. Si leurs parcours et leurs visions du monde divergent, ce lieu initialement marqué par l'indifférence devient le théâtre d'une transformation humaine. En apprenant à se côtoyer, ces voisins tissent des liens d'amitié et de solidarité. Ce microcosme social révèle la richesse de la diversité, où chaque résident dévoile peu à peu les secrets d'une histoire personnelle unique.
Couverture du roman La vengeance est un plat qui se mange froid
9.7
Pendant trois ans, Liam a subi l'humiliation constante de sa belle-famille, vivant comme un serviteur par amour pour son épouse, Yolanda. Son dévouement vole en éclats lorsqu'il découvre l'infidélité de cette dernière. Pour briser ceux qui l'ont méprisé, il dévoile enfin son secret : il est l'héritier des Hoffman, une dynastie aux trillions de dollars. Face à cette puissance, les Lambert basculent dans la terreur. Yolanda supplie, mais l'heure de la vengeance a sonné.
Couverture du roman Le retour des cendres
9.3
Longtemps méprisé et réduit à l'indigence, un homme subit l'humiliation constante d'une société qui le juge inutile. Pourtant, l'émergence d'un secret enfoui bouleverse son existence, le propulsant au sommet de la puissance. Désormais riche et influent, il doit naviguer entre ses blessures passées et les trahisons de ceux qui l'ont brisé. Entre soif de revanche et quête de rédemption, saura-t-il choisir sa voie ? Une lutte intense pour le respect commence enfin.
Couverture du roman L'élu
9.3
À vingt ans, Aalina Cooper s'installe dans l'Ohio pour un nouveau départ. Loin du Michigan, elle emménage à Tearshill et commence à travailler au PuppyClub, une animalerie locale. Sa vie bascule lorsqu'elle croise le chemin de trois prétendants différents qui ne la laissent pas indifférente. Entre émotions fortes et imprévus, la jeune femme se retrouve face à un dilemme sentimental complexe. Quel homme saura conquérir son cœur ? Aalina parviendra-t-elle à faire le bon choix ?