
Antoine, Mon Amour, Ma Malédiction
Chapitre 2
Dans ma famille, on ne lègue ni châteaux ni fortunes. On lègue un nez. Un don olfactif si précis, si rare, qu' il peut distinguer les larmes d' un nouveau-né de celles d' un vieillard, la peur de l' excitation, la vie de la mort imminente. C' est cet héritage, à la fois une bénédiction et une malédiction, qui m' a conduite à Antoine Leclerc.
Je l' ai épousé il y a un an. Antoine était l' héritier d' un empire commercial parisien, un homme charismatique que tout le monde admirait. Mais quand je l' ai rencontré, il n' était plus que l' ombre de lui-même, rongé par une maladie neurologique dégénérative qui le condamnait à une lente déchéance. Son père, Monsieur Leclerc, un homme aussi puissant que pragmatique, avait orchestré notre mariage. Il savait pour mon don. Il m' avait offert une fortune en échange d' une seule chose : que je sauve son fils.
J' ai accepté, mais pas pour l' argent. J' étais tombée amoureuse d' Antoine, de l' homme qu' il avait été et de la lueur fragile qui persistait dans ses yeux. J' étais convaincue que nos essences familiales, des créations distillées sur des générations, pouvaient le guérir. C' était un pari fou, un acte de foi total.
Pendant un an, notre appartement est devenu un sanctuaire de parfums. J' ai infusé chaque moment de son existence avec mes créations. Son thé du matin contenait une goutte d' essence de bergamote et de bois de santal pour apaiser son système nerveux. Ses draps étaient imprégnés d' une brume de lavande et de camomille pour calmer ses nuits agitées. Chaque repas, chaque bain, chaque souffle qu' il prenait était méticuleusement orchestré, saturé de mes espoirs et de mon savoir-faire. Je me suis vidée, versant mon énergie, mon sang presque, dans ces flacons qui étaient pour moi comme des enfants. Je donnais ma propre force vitale pour ranimer la sienne.
Et le miracle s' est produit. Après douze mois d' efforts acharnés, Antoine a retrouvé l' usage de ses membres. Sa mémoire est revenue, son esprit est redevenu vif et tranchant. Il était guéri. Totalement. Mais l' homme qui a émergé de la maladie n' était pas celui dont je me souvenais. La gratitude que j' attendais s' est muée en une indifférence polie, puis en une froideur distante.
Il attribuait sa guérison à une intervention divine, une idée que sa demi-sœur adoptive, Sophie, avait soigneusement plantée dans son esprit. Sophie, revenue d' un prétendu séjour dans un monastère où elle aurait prié jour et nuit pour lui, est devenue l' héroïne de cette histoire. Mon rôle a été effacé, réduit à celui d' une épouse dévouée mais insignifiante.
Le point de rupture est arrivé un soir, à cause d' un simple flacon de parfum. C' était ma création la plus personnelle, "L' Âme Retrouvée", celle qui avait marqué le tournant de sa guérison. Je l' avais posé sur sa table de chevet. Sophie l' a trouvé et a prétendu, les larmes aux yeux, que je tentais de l' empoisonner, de le rendre à nouveau dépendant de mes "potions".
Antoine ne m' a même pas laissé le temps de m' expliquer. Ses yeux, autrefois pleins d' amour, étaient devenus des éclats de glace.
« Sors ça d' ici. »
Sa voix était un couperet.
Il a pris le flacon et l' a jeté à la poubelle devant moi, avant de prendre Sophie dans ses bras pour la consoler. Ce jour-là, il n' a pas seulement jeté un parfum, il a jeté notre amour, mes sacrifices, mon âme. Il a choisi sa sœur. Il a rompu tout lien avec moi, bien que nous vivions encore sous le même toit.
Un mois plus tard, j' ai reçu une invitation. Un dîner de gala organisé par la famille Leclerc pour célébrer la "guérison miraculeuse" d' Antoine. Il est venu me la donner en personne, un sourire étrange aux lèvres.
« Tu dois venir, Amélie. C' est important. Nous avons une surprise pour toi. »
Son ton était faussement enjôleur, mais sous la surface, je sentais le venin. Une partie de moi voulait refuser, fuir cette maison toxique, mais une autre, stupide et pleine d' espoir, se disait que c' était peut-être sa façon de se racheter.
J' avais tort. J' ai été conduite dans la grande salle de réception du manoir familial, un lieu opulent rempli de l' élite parisienne. L' air était lourd, non pas de mes parfums, mais de faux-semblants et d' une tension palpable. Et puis, les serveurs ont apporté le menu. Mon sang s' est glacé. Dans la section des desserts, une ligne était écrite en lettres calligraphiées : "Le Jeu des Essences d' Amélie".
Antoine et Sophie se tenaient au centre de la salle, leurs bras liés, souriant à l' assemblée. Ils allaient utiliser mes créations, mes enfants, mon âme distillée, comme un divertissement. Une humiliation publique. J' étais prise au piège.
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