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Couverture du roman Amoureuse de son regard

Amoureuse de son regard

Lors d'une soirée, Laura est captivée par Kévin, un homme ténébreux refusant de feindre la joie. Sa sincérité brutale la bouleverse et elle succombe instantanément à son charme, bien qu'il ne remarque pas sa présence. Entre un incident domestique, une errance pluvieuse et la découverte d'un coffret secret, leurs destins finissent par s'unir. Ce périple, menant jusqu'en Provence, permettra à ces deux âmes solitaires de panser leurs plaies et de s'aimer enfin.
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Chapitre 3

Amoureux de son regard

Chapitre 3 - L'esquisse

Le café noir fume entre les mains de Kévin. Il n'a pas encore bu une gorgée. Moi, j'ai fini mon thé froid depuis longtemps et je triture ma cuillère comme si elle détenait la clé de l'univers.

- Alors ? je lance, pour briser un silence qui commence à peser.

- Alors quoi ?

- Tu es curieux. C'est ce que tu as dit en arrivant. Curieux de savoir pourquoi je veux recoller les fragments.

Il pose la tasse. Le geste est lent, précis, comme s'il pesait chaque mouvement avant de l'exécuter.

- Oui.

- Et ta curiosité, elle se satisfait toute seule ou il faut que je parle ?

L'ombre d'un sourire traverse son visage. Fugace. Presque un réflexe qu'il réprime.

- Parle. Je t'écoute.

Je m'attendais à tout sauf à ça. À ce qu'il me donne la parole sans la reprendre, sans la couper, sans la noyer sous une couche d'ironie. Je respire.

- J'ai passé une grande partie de ma vie à faire semblant, je commence. Semblant d'être cool au lycée, semblant d'être sûre de moi en études supérieures, semblant d'aimer des mecs que je n'aimais pas. Et puis un jour je me suis dit que j'en avais marre. Marre des fragments, justement. Des gens qui te montrent une version d'eux-mêmes et qui en cachent dix autres. Marre des puzzles impossibles.

- Alors tu cherches quelqu'un d'entier.

- Je cherche quelqu'un de vrai.

Il incline lentement la tête. Ses doigts longs tapotent le bord de la tasse.

- Et toi ? je demande. Pourquoi tu as arrêté d'essayer ?

- Qui te dit que j'ai essayé un jour ?

La réponse claque. Sèche, mais pas agressive. Constat. Je sens que je marche sur un fil.

- Parce qu'on ne devient pas comme ça sans raison, j'avance prudemment. Les gens ne naissent pas avec une armure.

- Certains si.

- Tu y crois vraiment ?

Il ne répond pas. Son regard dérive vers la vitre. Dehors, un gamin fait des bulles de savon, une femme en tailleur court après son bus, un livreur à vélo frôle la mort avec un sang-froid de guerrier spartiate. La vie ordinaire continue, indifférente à ce qui se joue à cette table.

- Ma mère est morte quand j'avais douze ans.

La phrase tombe comme une pierre dans l'eau. Sans prévenir. Sans effet de manche. Juste là, posée entre la tasse de café et la coupelle de sucres.

Je ne sais pas quoi dire. Tout ce qui me vient semble dérisoire. « Je suis désolée » ? Trop pauvre. « Comment c'est arrivé ? » Trop intrusif. Alors je fais la seule chose qui me semble juste : je me tais et je le regarde. Vraiment. Sans chercher à combler le vide.

- Cancer, il ajoute après un temps. Un an entre le diagnostic et la fin. Mon père ne s'en est jamais remis. Il est devenu une ombre dans la maison. Il parlait peu, buvait beaucoup. Je me suis élevé tout seul à partir de treize ans.

Sa voix n'a pas tremblé. Pas une fois. Il raconte ça comme on lit le journal. Distance clinique. Et c'est peut-être ça le plus bouleversant.

- Kévin...

- Ne dis rien. Pas de compassion. Pas de pitié. Je ne raconte pas ça pour qu'on me plaigne. Je te le dis parce que tu as demandé. Maintenant tu sais. Les fragments viennent de là. Un puzzle que personne n'a jamais essayé de reconstituer, même pas moi.

J'encaisse. Ma gorge est serrée, mes yeux piquent, mais je ravale tout. Il ne veut pas de larmes. Il ne veut pas de trémolos dans la voix. Il veut du vrai. Alors je lui donne du vrai.

- Moi, j'ai envie d'essayer.

- De quoi ?

- De reconstituer le puzzle.

Il me fixe. Intensément. Ses yeux sombres semblent sonder quelque chose au fond de moi que je ne connais pas encore. C'est vertigineux. C'est comme s'il pouvait voir à travers ma peau, mes os, mes certitudes.

- Tu ne sais pas dans quoi tu t'engages, Laura.

- Et toi, tu ne sais pas de quoi je suis capable.

Un silence. Épais, presque palpable. Puis un déclic. Infime, mais perceptible : sa mâchoire se décrispe d'un millimètre.

- Tu es différente, il murmure.

- Différente comment ?

- Tu n'as pas peur.

J'éclate de rire. Un vrai rire, nerveux, libérateur.

- J'ai peur tout le temps ! J'ai peur depuis que je t'ai vu, peur depuis que je t'ai envoyé ce message, peur depuis que je suis assise en face de toi. Je suis terrifiée, Kévin. Mais je suis là quand même.

Il esquisse un geste vers sa tasse. Boit une gorgée du café qui doit être froid depuis un moment. Quand il repose la tasse, quelque chose a changé dans sa posture. Ses épaules sont un peu moins tendues. Sa nuque un peu moins raide.

- Qu'est-ce que tu veux savoir ? demande-t-il.

- Tout.

- Tout, c'est long.

- J'ai le temps.

- Non.

- Comment ça, non ?

Il se penche légèrement en avant. La lumière du plafonnier creuse ses pommettes.

- Je ne reste jamais longtemps au même endroit. Les gens, les villes, les boulots. Je bouge. Toujours. C'est plus simple.

- Plus simple pour qui ?

- Pour tout le monde.

Je secoue la tête. Mon cœur bat plus vite, mais ma voix reste ferme.

- Ça, c'est ce que tu te racontes. La vérité, c'est que bouger tout le temps, c'est une façon de ne jamais s'attacher. De ne jamais risquer de perdre quelqu'un.

Il ne dit rien. Je continue.

- Tu crois que tu protèges les autres en restant insaisissable. Mais tu te protèges surtout toi-même.

- Possible.

- Et tu trouves ça satisfaisant ? Cette vie en pointillés ?

- Je n'ai jamais dit que c'était satisfaisant. J'ai dit que c'était plus simple.

Le serveur passe, débarrasse ma tasse vide, propose un autre thé. Je décline. Kévin commande un deuxième café. Le temps s'étire, le café se vide, la ville bourdonne derrière la vitre.

- Et ton père ? je relance doucement. Il est où maintenant ?

- Quelque part dans le Sud. On s'appelle à Noël.

- C'est tout ?

- C'est tout.

- Et les amis ?

- J'ai Lucas. Il m'a hébergé quand j'étais à la rue, il y a trois ans. Je lui dois une fière chandelle.

- À la rue ? je répète, stupéfaite.

- Pendant six mois. Après une rupture difficile, j'ai tout plaqué. Appartement, taf, relations. Je dormais dans ma voiture.

J'imagine Kévin dans une voiture, recroquevillé sur un siège inclinable, le givre sur le pare-brise au petit matin. J'imagine la solitude, le froid, la faim peut-être. Mon estomac se serre.

- C'est Lucas qui t'a tiré de là ?

- Il m'a trouvé un studio pourri, un boulot dans un studio d'enregistrement. J'ai remonté la pente. Mais je n'ai jamais oublié ce que ça fait d'être tout en bas.

- D'où ta philosophie des fragments.

- D'où ma philosophie des fragments, confirme-t-il.

Je pose mes deux mains à plat sur la table. Un geste d'ancrage, comme pour dire : je suis là, je reste, je ne fuis pas.

- Kévin, je ne suis pas venue ici pour te sauver. Je ne suis pas mère Teresa, je ne suis pas psy, je ne suis pas une illuminée qui croit que l'amour guérit tout. Je suis juste une fille qui a flashé sur un mec dans une soirée et qui a senti au fond d'elle que ce mec, sous ses armures, ses silences et ses phrases définitives, valait le coup.

- Et si tu te trompes ?

- Alors je me serai trompée. C'est un risque que je prends.

Il me regarde. Vraiment. Pas ce regard périphérique qu'il pose sur le monde. Un regard direct, frontal, qui me donne l'impression d'être la seule personne dans ce café, dans cette rue, dans cette ville.

- Tu ne te protèges pas beaucoup, toi, constate-t-il.

- Pas assez, probablement. Mais c'est comme ça.

Un ange passe. Ou plutôt, un pigeon qui s'écrase mollement contre la vitre avant de repartir en piaillant.

- J'aime bien la musique, dit soudain Kévin.

Je cligne des yeux.

- Pardon ?

- Tu m'as demandé tout à l'heure ce que j'aimais. Je te réponds : la musique. Pas seulement la produire. L'écouter. Le matin très tôt, ou la nuit très tard, dans le noir. Du jazz, surtout. Thelonious Monk, Miles Davis, Bill Evans. Des mecs qui jouaient comme on respire.

Je souris, étonnée et ravie par cette confidence inattendue.

- Moi je ne connais rien au jazz. Ma culture musicale s'arrête à Beyoncé et aux playlists Spotify « Chill Sunday ».

- Personne n'est parfait.

- Je peux apprendre, non ?

- Tu veux apprendre le jazz ?

- Je veux apprendre tout ce que tu aimes.

Il secoue la tête, l'ombre d'un sourire flottant sur ses lèvres.

- Tu es incroyable. Vraiment.

- Incroyablement casse-pieds ?

- Incroyablement constante.

C'est la première fois qu'il me fait un compliment qui n'est pas enrobé de distance. Je le savoure. Le café est presque vide, l'après-midi avance, et je n'ai aucune envie de partir.

- Tu sais quoi ? je lance sur une impulsion. Demain, il y a une expo photo dans le Marais. Une amie expose. Rien de grandiose, des clichés de toits de Paris au lever du jour. Si tu veux, tu m'accompagnes.

- À quelle heure ?

- Dix-neuf heures.

- Demain dix-neuf heures. Noté.

Je retiens un cri de victoire. Il a dit oui. Enfin, il a dit « noté », ce qui dans le langage Kévin équivaut à un « oui » enthousiaste chez les humains normaux.

On se lève. Il règle les cafés avant que j'aie pu protester. Sur le trottoir, le soleil déclinant dore les façades haussmanniennes. On reste un instant plantés l'un en face de l'autre, hésitants.

- Merci, je dis. Pour être venu. Pour le café. Pour tout ça.

- C'est moi qui te remercie.

- Vraiment ?

- Vraiment. Peu de gens veulent écouter mes histoires. Encore moins les entendre.

Je prends mon courage à deux mains et pose ma main sur son avant-bras. Un geste bref, léger, un papillon qui se pose et s'envole. Il ne se dégage pas.

- À demain, Kévin.

- À demain, Laura.

Je tourne les talons et m'éloigne dans la rue Oberkampf. Au croisement, je me retourne. Il est toujours là, planté devant le café, les mains dans les poches, silhouette noire sur trottoir gris. Il ne me fait pas signe. Il me regarde, simplement.

Et ça me suffit.

En rentrant, je rappelle Sophie pour tout lui raconter.

- Il a été SDF ?! s'exclame-t-elle.

- Six mois. Et sa mère est morte quand il était gosse.

- Laura, ce mec est une valise. Une grosse valise pleine de problèmes.

- C'est pas une valise. C'est une bibliothèque.

- Pardon ?

- Une bibliothèque pleine de livres tristes, de pages cornées, de chapitres jamais terminés. Et moi, j'ai envie de les lire. Tous. Jusqu'au bout.

Sophie soupire, vaincue.

- Tu vas souffrir.

- Peut-être. Mais au moins j'aurai vécu quelque chose de vrai.

Je raccroche et m'allonge sur mon lit. Le plafond est toujours le même, crème et fissuré sur les bords, mais il me semble plus vaste. Je repense au café, aux confidences, à ce mot qu'il a posé sur moi : constante. Un mot tout simple, et pourtant.

Demain, nous serons le surlendemain du jour où il n'avait pas prévu de venir. Demain, il viendra exprès. Et si j'ai bien compris une chose chez Kévin, c'est que l'intention, chez lui, pèse plus lourd que tous les « je t'aime » murmurés par des gens qui font semblant.

Je ferme les yeux. Le jazz de Miles Davis résonne déjà quelque part au fond de mon crâne, et je me promets d'apprendre à aimer les notes bleues.

À suivre....

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