
À petits pas avec mes chats
Chapitre 2
Blessure
Il ne fallait pas être grand clerc pour lire dans ton attitude froide et distante, dans ton mutisme haineux les signes d’un cataclysme imminent. De jour en jour, de gros nuages noirs se formaient au-dessus de ma tête et je savais qu’ils n’allaient pas tarder à crever déversant sur moi une montagne de briques. Je le sentais à cette angoisse qui m’étouffait, me privant de sommeil et d’appétit, ne me laissant aucun répit. Le matin, je flottais dans un paysage laiteux, le soir je sombrais dans un marécage sans fond. Recroquevillée sur mon divan je t’attendais, incapable de faire autre chose l’oreille tendue à l’affût du moteur de ta voiture. Je connaissais ton degré d’exaspération à la façon dont tu claquais la portière, au bruit de tes pas sur le gravier. Ce supplice dura des mois. Même Bambou que je caressais d’une main mécanique ne m’était d’aucun secours.
Ce soir-là dès que tu poussas la porte d’entrée je sus que tu allais partir. La pénombre s’était installée dans la pièce que je n’avais pas pris la peine d’éclairer et les ombres avançaient peu à peu leurs tentacules vers moi, me baignant d’une grisaille spectrale.
D’ordinaire, tu claquais la porte, d’ordinaire tu te précipitais dans la cuisine pour avaler un verre d’eau et te faire un café, tu appelais Saha et Bambou car il y avait quelque temps que tu ne m’appelais plus. Mais cette fois, tu pénétras dans la maison le plus silencieusement possible et j’entendis à peine la porte se fermer derrière toi. Puis tu glissas en direction de la cuisine. Que de précautions pour passer inaperçu ou du moins que je comprenne que tu voulais passer inaperçu !
Tu voulais que je t’ignore, tu ne voulais ni me voir ni me parler mais tu ne pouvais m’empêcher du salon, de suivre tous tes mouvements par la pensée. Tu mettais la tasse de café dans le micro-ondes tu poussais la chaise la plus proche pour t’asseoir et te passais la main dans les cheveux puis sur les yeux d’un geste las car ta journée avait été fatigante ! Tu ouvrais le frigidaire et j’en étais sûre te faisais une tartine de confiture car il restait encore un peu de celle que tu préférais, la confiture d’oranges amères. Je sus que tu avais fini de manger lorsque la chaise racla à nouveau le sol et que le chat miaula car comme d’habitude tu lui avais marché sur la queue. Chaque bruit qui provenait de la cuisine résonnait en moi aussi sinistre qu’un glas car je savais que c’était la dernière fois que je les entendais et je les écoutais avec le même recueillement que je l’eusse fait pour les râles d’un mourant. Tu repassas dans le hall et montas dans la chambre. Je m’allongeais sur le divan dans la position du fœtus. Au-dessus de moi, tes pas arpentaient le plancher de petits coups sourds et feutrés... Je réalisai soudain à quel point les pas de l’homme aimé qui vaque à ses occupations pouvaient épouser le rythme puissant et doux de l’amour serein. Mais cette fois, ta démarche indiquait la nervosité et le désir d’aller vite ! Tu ouvrais les placards, l’armoire et le deuxième tiroir de la commode pour choisir ce qui te seyait le mieux : la cravate bleue et le pull bleu marine, les pantalons en velours côtelé couleur kaki et ton veston marron. Je savais que tu allais prendre les dernières chaussures achetées même si c’était moi qui te les avais offertes et que tu n’allais surtout pas oublier le dernier numéro de la revue « nature » que tu étais en train de lire. Cliquetis de valises que tu ouvrais puis fermais, avant de les descendre à grand fracas dans l’escalier. Je m’étais assise sur le divan incapable de rester dans la position du fœtus qui tenait enserrée ma souffrance comme dans un étau. Assise, ma douleur telle une plaie ouverte se répandit, je vacillais j’avais la fièvre et mal à la tête. Je me forçai à ouvrir les yeux et soudain tu étais face à moi auréolé de lumière, ton corps devenu immense atteignait presque le plafond. Comme tu étais grand mon amour ! Grandi par la compassion, par la peur de me faire mal, dans cet instant douloureux trop douloureux pour un homme si grand. Tu ne prenais pas les choses de la vie légèrement sauf lorsqu’elles étaient légères ; or en cet instant, elles étaient si lourdes à porter que ton dos fléchissait sous le fardeau mais tu ne m’en paraissais que plus fort mon amour. Nous étions très proches dans la séparation. La valise à tes pieds tu restais devant moi, les bras le long du corps immobile et figé, ton visage pâle et crispé exprimait une frayeur sans nom. Ce n’est pas facile de tuer pour un homme immense ! J’entendais ta voix qui voulait me dire et qui n’y parvenait pas, seuls sortaient de ta gorge des sons rauques et inarticulés. Je faisais de gros efforts pour comprendre, me dressai sur mes jambes pour aller vers toi mais tu me repoussas sans ménagement et je retombai sur le divan. Ta voix s’était éclaircie et devenait coupante comme une lame, ton corps reprenait ses dimensions humaines, l’obscurité ambiante te grignotait, t’absorbait. Tu n’étais qu’un petit homme gris mon pauvre petit amour, à l’air mauvais et déterminé. Je sus qu’une volonté sans faille t’habitait. Je tremblais de tous mes membres et mes dents claquaient, bruit incongru dans le silence épais qui nous séparait. Tu t’assis dans le fauteuil d’en face, le plus éloigné de moi et m’expliquas qu’il fallait que je comprenne que je sois raisonnable, c’était ainsi, c’était la vie. Devant mon air hébété tu insistais, tu répétais, haussais la voix, tu articulais les mots comme si j’eusse été débile ou sourde. Mais je ne comprenais pas. Je te vois vaguement face à moi, ta bouche s’ouvre se referme s’ouvre se referme et tu as l’air très en colère, cependant je ne parviens toujours pas à comprendre ce que tu me dis. Tu te lèves brusquement me tournes le dos, prends la valise et ce n’est qu’avant que tu claques la porte d’entrée ou plutôt de sortie que j’entends cette fois très clairement :
— C’est fini fini fini tu as compris ? Je pars.
Je dis oui de la tête pleine de bonne volonté.
— Je ne t’aime plus tu as compris ?
— Oui oui et je baissais la tête comme une coupable.
Voilà tu étais parti ! La panique s’empara de moi et je me mis à hurler comme une bête jusqu’à ce que je n’aie plus de voix. Mes cris résonnaient en échos dans toute la maison renvoyant ma détresse à l’infini. Dans un geste de survie, je montai à la chambre pour chercher le moindre indice prouvant que tu allais revenir. Mais plus de brosse à dents, plus de rasoir... ce fut ma première prise de contact avec le réel aux angles aigus sur lesquels on se cogne et on se blesse. J’ouvrais fermais portes et tiroirs, vidais les étagères et renversais tes pots à crayons, sortais tout ce que tu n’avais pas emporté le jetant au hasard de la pièce, sur le lit ou le tapis avec des gestes désordonnés et fébriles. Mais cette fouille systématique m’obligea à un verdict sans appel : tout attestait que tu étais parti, vraiment parti ! Tu avais fait un tri : tu avais pris les objets indispensables, ceux qui faisaient partie de ta vie actuelle et laissaient ceux qui faisaient partie de ton passé. C’était donc ça un abandon ! Car les vêtements que tu n’avais pas emportés étaient imprégnés de notre histoire, c’était à mes côtés que tu les avais portés, choisis, utilisés ! Comment peut-on à ce point tirer un trait sur son passé ? Je m’assis sur le tapis le dos appuyé au lit quand tout doucement Bambou se glissa sur mes genoux, s’y pelotonna et se mit à ronronner plus fort qu’il ne l’avait jamais fait. Tiens me dis-je, même lui il l’a laissé sans un regard, sans un adieu. Même Bambou l’indiffère.
— Il est parti tu sais, dis-je à Bambou.
Son ronronnement monta jusqu’à ma poitrine, je plongeais mon visage dans sa fourrure, serrais mon chat contre moi et le baignais bientôt de mes larmes. Bambou empli d’amour accomplit sa mission jusqu’au bout et ronronna jusqu’à ce que je m’endorme.
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