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Couverture du roman À petits pas avec mes chats

À petits pas avec mes chats

Après une rupture douloureuse, une femme tente de naviguer entre son ancienne vie de couple et sa nouvelle réalité de célibataire. Devenue spectatrice d'un monde qui lui semble étranger, elle observe son entourage avec une ironie mordante tout en faisant preuve d'autodérision face à sa propre vulnérabilité. Dans cette période de doutes, ses chats, Bambou et Saha, deviennent ses seuls piliers. Grâce à leur affection indéfectible, elle avance lentement vers la résilience.
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Chapitre 3

Café

C’est un matin comme les autres, pour les autres. Je prends mon café comme tous les jours, à la même heure, mais ce n’est pas comme les autres jours.

Pourtant, lorsque le réveil a sonné j’ai entendu ton appel. Il venait du rez-de-chaussée.

— Le café est prêt.

Alors j’ai sauté de mon lit. J’ai descendu l’escalier quatre à quatre. J’ai trébuché sur la dernière marche et j’ai failli tomber. J’ai poussé la porte, le café n’était pas fait, la cafetière était vide.

Je lève les épaules et je ris : mais qu’ai-je encore à rêver, il faut se secouer ! Je prends un filtre et mets la poudre dans le filtre, de l’eau dans la cafetière dont les premiers borborygmes résonnent bientôt dans le silence de la maison. Il faut prendre son petit déjeuner, il faut bien continuer. C’est ce que disent les gens, les gens bien intentionnés. Il faut être raisonnable, et courageux, savoir dire merci à la vie. Alors je mets le bol sur la table et le café dans le bol. Je m’assieds sur la chaise, la même, face à la même table. La table ne nous sépare plus, nous sommes séparés. Le café a toujours la même odeur, la même couleur, le même goût aussi. Finalement, rien n’a changé. Allez y comprendre quelque chose... Mes larmes en tombant dans le café font de petits ronds bien espacés. Mais il faut bien continuer. Je mets du sucre dans le café et avec ma cuiller je tourne, je tourne, je tourne en rond. Bambou saute sur mes genoux et vient me lécher le bout des doigts. Il est si gentil mon chat ! Il regarde par la fenêtre, il suit des yeux un oiseau qui s’envole, qui s’envole très haut dans le ciel. Moi aussi je regarde l’oiseau qui est libre, libre comme l’air. Il va du côté du soleil, il va vers la lumière. Soudain, il disparaît derrière le clocher, je ne vois plus l’oiseau mais mes yeux sont emplis de lumière. Je ne vois plus l’oiseau mais je regarde toujours le ciel.

Chats

J’en ai deux, un mâle et une femelle. Le mâle s’appelle Bambou, c’est le premier du nom. Il fait suite à une longue dynastie de Bébert (cinq générations) nom choisi en référence au chat de Céline, dont la vie aussi tourmentée que celle de son maître m’a toujours fascinée. Lorsque nous avons adopté Bambou Didier et les enfants se sont formellement opposés à ce qu’il y ait un Bébert 6e, insensibles à mes arguments littéraires. J’ai obtempéré, seule contre tous que pouvais-je faire ? C’est ainsi que Bambou fut nommé. La femelle s’appelle Saha, c’est Colette cette fois qui avait choisi ce nom pour sa chatte adorée. Mais je suppose que la biographie de mes chats vous importe peu.

Lorsque Didier est parti, je crois que je peux dire sans exagérer qu’ils ont tout de suite flairé la catastrophe. Ils tournaient autour de mes jambes la queue à la verticale agitée de soubresauts, signe de malaise chez la gent féline, miaulaient devant leur gamelle pleine, m’observaient de longs moments leurs yeux immenses emplis d’une angoisse que je ne leur connaissais pas. Ils rentraient dans les placards ouverts et en ressortaient la queue et la tête basse, erraient dans toutes les pièces le cou tendu. Quelque chose avait changé au royaume des chats. Ils ne se battaient plus comme des chiffonniers pour être sur mes genoux. Maintenant, ils se lovaient à côté de moi, contre moi, l’un à droite l’autre à gauche. Pas un miaulement, rien. Leur ronronnement brusque, violent s’échappait de leur gorge comme des sanglots ou des larmes rentrées. Mes caresses destinées à un autre les laissaient abattus. Saha la grosse (surnom donné par mon entourage à l’unanimité) parvint à maigrir. Et comme il faut bien s’accrocher à quelque chose je me dis que ce drame allait lui rallonger la vie. Bébert perdit ses poils. Les visiteurs allergiques repartaient éternuant et les yeux rouges mais aucun n’osait me dire de mettre ces chats dehors. Quant à moi au mépris de toute éducation je les gardais contre moi, leur chaleur m’étant devenue indispensable.

Cependant, la fourrure de plus en plus clairsemée de Bambou me fit craindre pour sa santé et je décidai de le faire soigner.

Le vétérinaire diagnostiqua une pelade due à un choc violent.

— C’est un animal sensible, ajouta-t-il en observant à la dérobée mon air cogné, vous savez les animaux ressentent très fort la tristesse de leur maître. Ne vous inquiétez pas le plus gros est tombé, il devrait se remettre rapidement.

Un peu rassérénée je sortis de chez lui en direction de la pharmacie. Mais dans la voiture un miaulement lugubre me fit comprendre que ce n’était pas fini mais alors pas du tout ! En rentrant, je trouvai Saha couchée sur le clavier de son ordinateur affichant ostensiblement la mine d’un pauvre chat abandonné. Mais même les chats ne peuvent avoir des regrets éternels. Bambou retrouva sa fourrure épaisse et sa vigueur, Saha son embonpoint. Avec la disparition progressive de son odeur, peu à peu ils l’oubliaient. Je leur en voulus un moment, une partie de lui m’abandonnait encore...

Ce fut alors que leur attitude changea. Avant c’était lui qui établissait les règles et exigeait d’eux qu’elles soient respectées, je me réservais la part noble de l’éducation en les choyant et les dorlotant autant qu’il me plaisait... Mais sans barrière et sans autorité, ce fut vite l’anarchie. Lorsque je mangeais ils se disputaient à grands coups de pattes pour s’asseoir sur la chaise à côté de la mienne c’est-à-dire la sienne et j’en étais émue, si bien que je laissais faire lorsque narines frémissantes ils louchaient en direction de mon assiette. Peu à peu, ils se conduisirent en maîtres absolus des lieux. Au début, je souriais attendrie, même si en jouant à cache-cache ils cassaient çà et là quelques verres, vases et autres objets finalement superflus. C’étaient des cavalcades dans toute la maison qui reprenait vie. Je retrouvais les coussins du divan par terre, le lit sens dessus dessous. Bientôt ils dédaignèrent kitcat et croquettes et exigèrent, j’ai honte maintenant de l’avouer, de manger comme moi. J’obtempérais car leurs exigences ne me laissaient plus aucun répit. Des pages entières de mon roman en cours furent lacérées et éparpillées. Je décidais de sévir, de les gronder et de les mettre dehors après chaque bêtise. Mais ils se faufilaient sous un meuble bas d’où je n’arrivais à les déloger qu’à grand renfort de coups de balai. Une fois dehors Saha résignée trouvait un endroit qui lui paraissait suffisamment confortable et me laissait tranquille mais le problème c’était Bambou qui se conduisait désormais en véritable despote. Perché sur le rebord de la fenêtre il se livrait alors à de véritables crises d’hystérie se dressant de toute sa hauteur, il grattait les vitres toutes griffes dehors. Pour ne pas passer mon temps à les nettoyer, j’ouvrais à mon persécuteur, à la demande, vaincue. Au service de mes chats, je m’habituais à une maison toujours en désordre pour quelques ronrons et un peu de leur douce chaleur sur mes genoux. Mais leurs yeux s’assombrissaient de jour en jour : Ceux bleus de Bambou prenaient des couleurs d’océan dans la tempête, ceux verts de Saha s’irisaient de reflets diaboliques. Ils me faisaient payer son départ. Mathilde témoin un jour d’une de ces scènes honteuses me dit tout haut ce que tout le monde pensait et elle le dit tout à trac, d’un seul trait comme si elle craignait de ne pouvoir arriver jusqu’au bout de sa sentence.

— Maman tu te laisses dominer même par des chats, tu crois que c’est normal, supportable ? Ils te font tourner en bourrique, réagis voyons ! Tu ne peux pas continuer comme ça ! Au début, on pouvait trouver ça rigolo, tu étais une originale, une mère à chats, mais maintenant... Bon il faut que je te le dise car je t’aime, tu me fais de la peine : voilà !

Ce constat était sans appel. J’essayais en vain de trouver des arguments en ma faveur mais tout attestait le laisser aller le plus complet et le renoncement. Mathilde au bord des larmes ne voulant pas me montrer combien elle souffrait à cause de moi, sortit de la maison à toute vitesse sans même m’embrasser. Son chagrin me fit prendre la mesure de ma déchéance. Je n’avais jamais imaginé que je pouvais faire de la peine, à ma fille de surcroît. Ce fut un électro-choc, mes yeux se dessillèrent. Je vivais sans voir la poussière et les traces noires sur le carrelage, sans remarquer les rideaux déchirés et la nappe en lambeaux. Comment pouvais-je supporter Bambou trônant sur la table les trois quarts de la journée et Saha dont l’occupation favorite consistait à se faire les griffes sur le fauteuil ? Ma maison dévastée était à mon image.

C’est alors que je pris la décision d’aller voir un psy.

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