
Xancolie
Chapitre 2
En effet, elle portait des traces que même le temps ne pouvait effacer. Elle en souffrait et rien ne pouvait y faire à part l’orange. Elle soupira à nouveau à la pensée qu’elle avait fait quelque chose de stupide. Elle aurait dû garder le couteau que la vie lui avait planté, peut-être cela aurait évité que le sang coule à flots. C’est parce qu’elle avait honte. Elle s’était donc dit qu’un trou béant dans sa poitrine était préférable.
Alors tous les jours elle souriait comme si tout allait bien, mais le liquide rouge visqueux continuait de couler. Elle était fatiguée de se torturer l’esprit avec toutes les questions qu’elle se posait sans cesse. Comment réparer un cerveau cassé ? Peut-être, un jour, les médecins lui diraient, mais aucune de leurs réponses ne la satisfaisait pleinement, car ce n’était jamais ce qu’elle voulait entendre. Elle espérait qu’ils lui diraient que ça allait guérir, mais rien ne changea, la réponse était la même « il va falloir vivre avec ça toute votre vie ». Chaque fois, cette phrase se répétait. Elle criait intérieurement. Elle criait de toutes ses forces, mais avec le temps celles-ci avaient diminué. Sa force vitale s’était amoindrie. Les cris étaient devenus des murmures incessants. Sa tête ne fonctionnait pas normalement et elle le savait très bien, mais elle ne pouvait rien y faire. C’était elle face à elle-même. C’est peut-être pour cela qu’il n’y avait aucun miroir chez elle. Au début dès qu’elle en voyait un, elle le brisait. Elle ne se regardait pas non plus dans les vitrines. Elle évitait son reflet à tout prix. Alors, désormais il n’y avait plus de miroirs dans son appartement. C’est pour cela aussi qu’elle sortait de chez elle sans sa paire de lunettes. Sa vue était loin d’être parfaite ; à vrai dire elle était même plutôt basse. Comme ça, elle ne voyait personne, ni elle, ni les autres et cela lui convenait parfaitement
La seule chose qu’elle regardait avec attention, ce sont les fleurs. Elle les connaissait pratiquement toutes, rose, muguet, hortensia et bien d’autres. Elle en avait dans sa chambre, tous les jours, elle vérifiait la terre et les arrosait. Elle avait un crocus jaune tatoué sur son poignet. Dans le langage des fleurs, cela signifiait le bonheur de jeunesse. Mais après coup, elle s’était demandé si elle avait déjà été heureuse un jour. Encore une fois, la réponse à cette question lui faisait peur alors elle préféra l’ignorer. De toute façon que signifiait être heureux ? Rire, s’amuser, être en couple ! Tout cela, elle savait le faire. Pour elle, le bonheur était synonyme de béatitude et elle savait comment l’atteindre.
40 battements. « Tout va bien » et « c’est parfait », voilà ce qu’elle se dit. Elle respira et se rendit compte que son souffle commençait à se faire plus rare. Elle recommença pour être sûre, pour vérifier. C’était une perfectionniste après tout. Elle vérifiait tout ce qu’elle faisait. À l’époque où elle était à l’université, elle relisait ses textes peut-être une trentaine de fois pour être sûre qu’il ne manquait rien, ne serait-ce qu’une virgule. Mais cela n’avait plus d’importance maintenant. Plus rien n’en avait désormais. Boom, boom, boom, voilà ce qu’elle était censée ressentir quand elle posait sa main sur sa poitrine. Mais les pulsions semblaient inexistantes. Ça n’allait pas. Ou peut-être que si, tout allait bien pour elle. C’était son choix et à présent elle ne pouvait plus revenir en arrière. C’était trop tard.
30 battements. Tout allait changer, mais pour l’instant tout était pareil. Le vent continuait de souffler dans ses rideaux blancs. Soudain, elle eut envie d’une cigarette, même si sa respiration était difficile. Elle prit son paquet, sortit sa cigarette, l’alluma et commença à fumer dans sa chambre. Elle toussa automatiquement, ses poumons brûlaient et sa gorge aussi. Elle fit tomber l’objet du délit au sol. Elle se pencha pour le ramasser, mais sa respiration se coupa brusquement. Elle se redressa alors, elle ne pouvait pas nier que cela faisait mal. Très mal. Sa tête commença à tourner lorsqu’elle se releva. Elle essaya de rester droite, mais en vain, elle s’accrochait à tout ce qui lui passait sous la main pour éviter de tomber. Une fois dans la salle de bain, elle se mit du rouge à lèvres, un rouge carmin. Elle devait se mettre en beauté tout de même.
20 battements. Tout se ralentissait autour d’elle, le bruit des voitures qui roulaient dans la rue se fit lointain, sûrement car ses oreilles bourdonnaient. Elles sifflaient. Elle n’entendait plus que ça. Elle tenta de revenir dans la chambre. Quelques pas lui suffisaient pour y retourner. Mais ce fut un immense effort. À chaque fois qu’elle avançait ne serait-ce que d’un seul pas, son cœur ne le supportait pas. Elle évitait à tout prix de tomber sinon elle savait qu’elle ne pourrait plus se relever. Elle arriva à s’allonger sur son lit après de nombreux efforts. Tout son corps était endolori. Elle ne sentait plus rien, pas même la pompe à sang qui trônait dans sa poitrine. « Bientôt ».
10 battements. « Bientôt, tout sera fini », « tu verras tout ira mieux », « plus de souffrance, plus rien ». Elle lui demanda d’arrêter, tout était de sa faute. Elle ne voulait qu’avoir la paix. « Elle arrive. Tu m’entends ! Elle arrive. » Dans un souffle, elle lui répondit « je sais maintenant, tais-toi ». Effectivement, elle était là. La faucheuse était là, toujours dans son habit noir. Rien n’avait changé pour elle. Une personne de plus dans sa liste qui comptait déjà d’innombrables noms. Elle regarda sa montre et nota l’heure 11 h 6 min. La jeune fille ferma les yeux. Cette fois-ci, personne ne viendrait la déranger. Plus personne. Plus jamais. Elle ne parlera plus.
0 battement. La mort l’avait embrassée sur ses lèvres rouges.
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