
Wild cats also fall in love
Chapitre 2
Chuuya quitta la salle en esquissant un ultime sourire. Alors qu’il jetait un dernier coup d’œil par la vitre, il vit Briannah se prendre le visage dans les mains. Il avançait dans le couloir sans se presser quand son portable vibra brièvement dans sa poche, il sortit lentement l’appareil dont l’écran affichait la notification d’un message. Juste un mot indiquait l’endroit qu’il devait maintenant rejoindre. Il marcha jusqu’à la bibliothèque d’un pas moins confiant qu’il ne l’aurait voulu. Il poussa la porte puis traversa le hall, saluant silencieusement la responsable. Il repéra rapidement Matt sur la dernière table près de la fenêtre au fond de l’espace d’étude. Le menton soutenu par la paume de sa main, son regard, troublé, fixait l’horizon. Chuuya se glissa face à lui et déposa son sac sur le sol.
— Ça va ?
— Hm, opina-t-il sans tourner la tête.
Il avait à peine bougé. Son cahier d’arithmétique était ouvert, mais il n’avait ajouté aucune réponse à sa feuille d’exercice. Chuuya détailla son profil. Des mèches tombaient sur son front et certains cheveux s’étaient mêlés à ses cils. Les fins et longs fils d’un blond presque angélique battirent enfin, mais ses yeux restèrent lointains et distants.
— Je l’ai rejetée.
Il continuait de fixer l’extérieur le visage vide de toute expression. Chuuya n’insista pas et attendit en silence. Dans la salle, un élève fit grincer sa chaise sur le sol et plusieurs têtes se levèrent pour suivre la sortie du coupable.
— Tu sais, en fait ça ne me fait rien qu’on se confesse à toi. Ce qui m’atteint, c’est que jamais personne ne pense jamais que ça pourrait me poser un problème, juste parce que je suis un mec.
— Matt…
— On se voit après les cours, je dois finir ça sinon le prof va à nouveau me donner des heures de colle.
Matt se pencha sur son livre et attrapa un crayon pour commencer à écrire. Au son de sa voix et à son air obstiné, Chuuya sut qu’il ne fallait pas insister. Il se leva et marcha en direction de la sortie sans se retourner. Entre eux deux, l’amitié n’était pas nouvelle et leur sentiment encore moins. Les deux garçons se connaissaient depuis leur naissance. Déjà à l’époque, ce n’étaient pas juste leurs courses effrénées dans le parc du quartier, les parties de loup ou les tests de courage qui faisaient battre le cœur de Chuuya. Des cheveux blonds, des yeux couleur miel qui changent en fonction de son humeur, un rire aussi facile que contagieux, une candeur sincère, un caractère borné. Chuuya a toujours ressenti cette attraction particulière envers Matt. Que ce soit dans leur jeu ou dans leur discussion, dans leurs moments d’insouciance et même après leur dispute, il y avait ce fil tendu depuis son cœur qui le tirait inexorablement vers Matt. Malgré tout, ce magnétisme ne l’a pas empêché d’avoir une copine. Son attirance pour les filles et ses sentiments lui ont ouvert les yeux sur sa bisexualité, sans lui donner le courage de se déclarer. À cette époque, sans espoir d’être aimé en retour, leur complicité le faisait suffoquer. Il s’était trouvé, puis consacré à sa petite amie. Pourtant, l’expression du garçon à chaque fois qu’il le laissait lui serrait la poitrine. Puis un soir, il avait débarqué chez lui.
La nuit s’installait sur la ville et une pluie fine tombait depuis plusieurs minutes sans discontinuer. Chuuya était assis sur le sol de sa chambre, appuyé contre le lit. La pièce était assez spacieuse pour qu’un adolescent en plein rejet de l’ordre puisse y vivre malgré plusieurs piles de CD et de vinyles. Un bureau en bois brut avec sa lampe et une bibliothèque où se côtoyaient des livres de littérature classique anglaise et américaine et des mangas en tout genre achetés dans les rues d’Akihabara constituaient les seuls autres meubles. Un casque enfoncé sur ses oreilles était branché à un ampli. Il regardait, concentré, sa « méthode pour la guitare », pliée sur le sol à côté de lui. Sur ses cuisses reposait la Fender Telecaster noire que son père lui avait offerte lors de leur dernier voyage au Japon. Ses doigts glissaient lentement le long des cordes décortiquant chaque accord. Il sentit une présence et se tourna vers la porte. Dans l’encadrement, sa mère se tenait debout avec Matt. Annie Matsunaga-Montgomery, une jolie femme de quarante-quatre ans, était une infirmière qui s’était consacrée à sa famille après la naissance de son fils. Depuis que Chuuya était rentré en sixième grade, elle avait repris la vie active en travaillant pour le dispensaire de la ville plusieurs fois par semaine. Ses cheveux bruns coupés en un carré moderne encadraient un visage guilleret. Ses traits fins et délicats étaient rehaussés par un sourire moqueur qu’elle affichait en permanence et qui la rajeunissait tout en dévoilant sa personnalité pétillante et chaleureuse.
— Il est arrivé, trempé jusqu’aux os, je vais lui chercher de quoi s’essuyer, s’il te plaît prête-lui de quoi se changer et amène-le à la salle de bain
— Ne vous embêtez pas madame Matsunaga, juste une serviette, ça ira.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Shh ! Pas de manière. Je n’ai pas envie que tu tombes malade. Tu restes manger avec nous bien sûr ? Ça fait tellement longtemps que tu n’es pas venu et puis l’année scolaire est presque finie. Je te laisse te changer et passer un coup de fil à ton père, hein ? ajouta-t-elle sans attendre de réponse. Le dîner sera prêt dans un peu moins d’une demi-heure.
Elle sortit en retroussant les manches de sa chemise à motif écossais, ravie d’avoir de la compagnie.
— Bon, je suppose que je n’ai pas trop le choix, ricana Matt.
— Désolé. Tu sais comme elle aime quand la maison est animée.
— Pas de soucis, je ne vais pas me plaindre. Ce n’est pas comme si c’était désagréable de manger chaud. Alors, ça avance ta pratique ?
Il passa la main dans ses cheveux et Chuuya remarqua les gouttes qui tombaient sur ses épaules. Les mèches blondes et collantes se plaquaient contre son visage plus crispé que d’ordinaire.
— Je galère surtout. Attends, je vais te prendre quelque chose, tu devrais vite te changer. Tu es vraiment trempé en fait. Ne reste pas là.
Chuuya posa son casque et se leva pour chercher dans l’armoire. Il plaça sa guitare sur le support près de lit et ouvrit le battant du meuble dévoilant des piles de vêtements.
— Vu qu’il fait frais la nuit, ça te va des manches longues ?
— Ouais, peu importe ce que c’est, ça fera l’affaire.
— OK ! Tu sais où est la salle de bain, ma mère a déjà dû y mettre la serviette. Je t’apporte ça.
— Hm. Merci.
Il ressortit et Chuuya fouilla dans son armoire encore quelques secondes pour choisir des vêtements qui conviendraient à Matt. À travers la porte, il entendit le bruit de l’eau dans la douche et toqua pour la forme avant d’ouvrir. Face à lui se tenait Matt complètement nu, les yeux écarquillés sous la surprise.
— J’attendais que ça soit chaud…
Son visage rougissait de plus en plus sous le regard de son ami qui ne se détournait pas. Il était planté dans l’entrée de la salle de bain. Le jeune homme fixait Matt intensément, les vêtements encore dans la main. Soudain, il avança mécaniquement d’un pas, puis d’un autre jusqu’à se retrouver juste devant Matt, totalement exposé à sa vue. La porte qui s’était refermée derrière lui et le bruit de l’eau, telle la neige d’une télévision en panne les coupèrent de l’extérieur. Ses doigts se tendirent vers le visage encadré par les mèches blondes quand Annie frappa :
— Ça va, mon chéri ? C’est bon, tu as ce qu’il te fallait ?
Reprenant ses esprits, l’adolescent déposa les vêtements. Matt se précipita sous le jet et referma le rideau d’un coup sec. Chuuya respira profondément avant d’ouvrir la porte et sa mère sursauta en le voyant sortir.
— Tu es là ? Je croyais que…
— Il est sous la douche, j’ai juste mis des affaires propres.
— Ah, d’accord ! Le repas est presque prêt, dresse la table s’il te plaît. Ton père rentre tard ce soir, je vais garder son assiette de côté. Hm ? s’arrêta-t-elle brusquement.
— Quoi ?
— Ton visage est rouge. Tu te sens mal ? Tu as de la fièvre ? dit-elle en rapprochant sa main.
— Ça va ! Il fait au moins 40 degrés à l’intérieur. Regarde, j’ai de la buée sur mes lunettes, continua-t-il en essuyant ses verres sur son t-shirt.
— Je vois, Matt devait avoir froid après tout. Les garçons, vraiment ! Toujours à vouloir jouer aux durs, gloussa-t-elle.
Elle repartit en direction des effluves de nourriture qui embaumaient le rez-de-chaussée laissant son fils planté devant la salle de bain. Il se retourna vers la porte derrière laquelle le bruit du jet d’eau lui parvenait faiblement, avant de se décider à suivre sa mère. Il dressa le couvert, l’air absent. Annie le gronda plusieurs fois en remarquant ses erreurs :
— Où as-tu la tête ? Tu fais n’importe quoi ! Oh ! Te voilà ! Assieds-toi près de Chuuya ! Pourquoi es-tu aussi gêné ? Tu sais bien que tu es ici chez toi. Mon chéri, viens m’aider.
Matt la remercia et tira une chaise. Son ami revint avec un plat qu’il plaça sur la table. Annie sortit un plan du four et un fumet de macaroni au fromage gratiné embauma la cuisine.
— Tu veux me ramener ça aussi s’il te plaît ? Fais attention à ne pas te brûler, c’est bouillant.
Chuuya récupéra les maniques des mains de sa mère qui s’attela aussitôt à remplir une carafe d’eau où elle avait déposé des rondelles de citron. Il s’installa en jetant un coup d’œil en coin vers son ami. Matt, nerveux, tournait son verre vide entre ses mains.
— Voilà tout est prêt ! On peut manger.
Elle s’assit face aux deux garçons et son regard passa de l’un à l’autre. Elle fronça les sourcils, inquiète :
— Vous vous êtes disputés ?
— Pas du tout !
— Pas du tout !
Ils avaient répondu d’une seule voix. Leurs yeux se croisèrent et Matt baissa aussitôt la tête, mal à l’aise.
— D’habitude, vous êtes toujours en train de discuter de musique ou je ne sais quoi d’autre. Qu’est-ce qui se passe ? insista-t-elle.
— Tout va bien, madame Matsunaga. On ne s’est pas du tout disputé.
— Vraiment ? D’accord. Ça fait des semaines que tu n’étais pas venu à la maison.
— Oui, je m’entraîne pas mal avec mon groupe ces jours-ci ! Ça me prend beaucoup de temps.
— Je comprends mieux. C’est super ça ! J’ai cru un moment que c’était parce que Chuuya avait une copine et qu’il te négligeait.
— Maman, arrête avec ça s’il te plaît.
— Ne sois pas si timide. Alors Matt, comme mon cachottier de fils ne veut rien me dire, peut-être que toi tu vas me renseigner : comment est sa petite amie. Amber c’est ça ?
La cuillère qu’il tenait glissa de sa main et Matt se répandit en excuse.
— Je suis désolé. J’en ai mis partout.
— Ola ola ! Tu es aussi embarrassé que Chuuya quand je lui pose des questions, rigola-t-elle. Ce n’est rien. Tiens, attrape la serviette à carreaux bleu et vert s’il te plaît, mon chéri.
Chuuya se leva pour aller dans la cuisine et entendit sa mère qui reprenait son interrogatoire en baissant la voix. S’ils parlaient faiblement, il n’eut aucun problème à écouter la réponse de Matt :
— Elle est très jolie et ça m’a l’air d’être une fille bien. Ils forment un très beau couple.
— Ah… Je suis ravie de l’apprendre. Je compte sur toi pour surveiller qu’il se comporte bien avec elle. J’ai toute confiance en lui, après tout c’est mon garçon et je l’ai bien élevé, mais je sais également ce que c’est qu’être adolescent…
— Oui. Comptez sur moi, lui assura Matt.
— Tu devrais te trouver une petite amie. Comment se fait-il que tu sois encore célibataire ? Beau et talentueux comme tu es, tu ne devrais pas avoir de problèmes.
Elle riait aux éclats et Chuuya serra les poings en essayant d’avaler la boule qui s’était formée dans sa gorge. Il retourna à table sans rien dire.
Ils mangèrent dans la bonne humeur. La mère de Chuuya les assaillait de questions sur l’école et leur loisir, s’enquérant de leur projet pour les prochaines vacances d’été. Après le repas, les deux adolescents se portèrent volontaires pour débarrasser :
— Ah merci ! Retirez juste les déchets et mettez les assiettes dans le lave-vaisselle. Recouvrez bien les plats avec du film alimentaire, d’accord ? demanda-t-elle. J’ai fait des pêches au sirop. Vous pouvez prendre le dessert là-haut si vous voulez.
— D’accord. Tu ne te sers pas ? répliqua Chuuya
— Non je vais attendre ton père, il ne devrait plus tarder.
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