
Voyou et la loi du plus fort
Chapitre 2
Au-dehors, l’air vivifiant les surprend tous, même Gréco, ivre de joie et d’alcool, que cette soudaine fraîcheur revigore. Sorti de sa torpeur, il réalise qu’il manque l’essentiel à l’autre bout de sa laisse. Son sang ne fait alors qu’un tour tandis qu’il bouscule le monde accroché à ses basques cherchant son chien du regard et de tous côtés. À ses appels incessants succèdent les coups de sifflet crachés comme des promesses de coups cuisants vers l’animal disparu. Sûr de lui, dissimulant à peine son inquiétude, persuadé que Voyou va apparaître, Gréco hurle sa rage en insultant le « sale clébard » qui daigne ainsi lui désobéir tout en lui promettant une sévère correction ! Visiblement vexé et fou de rage, l’homme ne lutte plus contre l’anxiété qui ronge son esprit. Persuadé de la fidélité de son chien et pour ne pas perdre la face, il siffle désespérément sans voir venir qui que ce soit. Cette ultime tentative qu’il veut autoritaire ayant échoué, Gréco admet, grâce à son entourage, la gravité des blessures de Voyou l’empêchant sans nul doute de le rejoindre, celui-ci l’attendant sagement dans un coin de l’immeuble. Cette éventualité prise en compte, l’homme décide de regagner les lieux encore chargés des miasmes de l’enfer. Son bandana ajusté sur le crâne et sa lampe de poche dans une main, aidé de ses acolytes, il entreprend de fouiller l’endroit, balayant les murs du faisceau de lumière sorti de la torche. N’y tenant plus à force de craindre le pire, il fait le jour en allumant une à une chaque lampe dans les couloirs et sur la pièce tout entière, libérant d’un seul coup ses espoirs de retrouver Voyou. Mais il se rend à l’évidence ; les tripes et le corps noués par les ressentiments, il prend peur en sentant la colère, son ennemie jurée, l’envahir peu à peu. La mine déconfite et le regard torve, soudain démuni face au vide laissé par son chien, il maugrée à son encontre quelques vaines paroles puis lance violemment sa lampe contre un mur. L’humiliation plus que le chagrin atteignant son ego il s’enfuit précipitamment de ce repaire afin d’extirper de son être la fureur qui l’étreint. Comment cette sale bête avait-elle osé lui faire un coup pareil ?
Il fulmine à l’approche des copains dont certains redoutent sa colère préférant tourner les talons, tandis que ceux de la même trempe, les potes les plus proches, se proposent de l’aider aux recherches. Le temps presse pour Gréco que la perte de Voyou rend de plus en plus irascible. Après avoir exhorté ses amis à le découvrir au plus vite, il invite le petit groupe à se séparer. Ils sont quatre, aussi, deux d’entre eux examinent l’immeuble de nouveau tandis que José et lui font le tour de celui-ci en explorant le moindre recoin. Tous, ayant pour consigne de ne plus lâcher le chien une fois déniché. La traque s’installe à l’intérieur comme à l’extérieur du gigantesque lieu de perdition des animaux. Des cris aux jurons, aux sifflements stridents qui écorchent les oreilles, tout est mis en œuvre pour appeler l’animal à venir les rejoindre, tandis qu’au fur et à mesure chacun élargit son champ de recherches. L’aube est proche et les exaspérations prennent le pas sur les aspirations à retrouver l’animal qui demeure introuvable. Les heures passent et pas de Voyou, dans aucun recoin et abri visité, revisité nulle trace de lui. Le désordre commence à régner sur le comportement des jeunes gens en mal de cette source de profit soudain disparue surtout chez Gréco dont le visage est marqué par la lassitude et un courroux à présent exacerbé. Sous sa pâleur des mauvais jours, l’homme s’exprime avec violence contre son rebelle de chien, étant à présent certain que le molosse s’est bel et bien fait la malle.
Pour sa bande de dégénérés tout comme pour lui l’avenir s’assombrit soudain. À la lumière des massacres dont tous se repaissent des nuits entières succède telle une fatalité dont celles confuses où l’argent va sérieusement manquer parce que Voyou s’est échappé. Dans ce dédale de caves et couloirs aux escaliers de chaque immeuble proche de cet enfer, rien n’est laissé au hasard, aucun pouce de terrain, refuge et abri susceptibles d’accueillir Voyou, qui ne soient visités, explorés. Aucune trace de l’animal pour conforter les jeunes gens dans leur désir de le retrouver. Gréco n’en finit pas de se répandre en injures de toutes sortes, pestant contre la terre entière mais plus encore contre lui-même pour tant de négligence. Il savoure le ridicule de la situation en passant du rire sarcastique aux larmes d’amertume pour avoir laissé s’envoler l’oiseau rare. Le visage bouffi d’orgueil, se cramponnant à sa chevelure hirsute afin de contenir cette rage destructrice émanant de son être, il fulmine. Ses comparses, vainement compatissants tentent de le raisonner, lui suggérant que des Voyous il s’en trouve à la pelle. Ils sont pourtant aussi décontenancés que lui et tout aussi énervés alors qu’ils tentent de le calmer sans succès ! Gréco est hors de lui et rien ne semble avoir vraiment de sens à ses yeux appesantis de sommeil et larmoyants, des yeux qu’il tient levés au ciel rendant ce dernier responsable de ce mauvais coup du sort. La pilule est dure à avaler pour ce loubard en mal de vivre, rendu vulnérable par la perte de son chien. Tel un prince déchu face aux siens, il apparaît affligé à ses amis tandis qu’une main secourable se pose sur son épaule en le faisant tressaillir, le surprenant dans ses pensées répressives. Gréco s’en saisit brutalement, faisant hurler de douleur l’énergumène qui a osé le déranger. Ce geste maladroit n’était pas le bienvenu de la part du jeune homme qui braillait sa douleur suppliant Gréco de le lâcher. La main quasiment dévissée de son poignet, José implore son ami de reprendre ses esprits et de le libérer de son emprise. Gréco hébété ne réagissant pas, José dans un sursaut et malgré la crainte d’une copieuse réplique, ose une initiative désespérée et de son autre main, administre un coup de poing à Gréco afin de le tirer de sa torpeur d’autant qu’il leur fallait à tout prix quitter ce lieu où l’odeur de la mort subsistait. José avait réussi à se défaire de cette compression malvenue, il sourit enfin car le coup avait eu l’effet escompté sur Gréco soudain sorti de sa léthargie et lâchant prise enfin. Ce dernier demeura pantois un instant et fut étonné de ne pas rendre coup pour coup puis après avoir grimacé, il s’enquit de quitter l’endroit avant que qui que ce soit ne les surprenne. Ils prirent leurs jambes à leur cou pour fuir vers la ville qui s’agitait doucement. Après avoir couru comme s’ils avaient le diable à leurs trousses, ils mirent une bonne distance entre eux et ce quartier de la Côte d’Argent qui ne reluisait guère à cette heure de la matinée malgré les efforts d’un soleil printanier. Quelques pâtés de maisons plus loin, ils retrouvèrent, épuisés mais soulagés, les prémices d’une vie qui prenait sa revanche sur le monde qu’ils venaient de quitter. D’autres immeubles encore, moins imposants ceux-là mais assez hauts pour cacher la misère de toute une population, concentrée, mais si débordante d’enthousiasme, s’offraient à eux. Là, ils ne craignaient plus ni réprobations ni châtiments d’aucune sorte car ils étaient chez eux dans cette cité oubliée par la société. La vie reprenait donc ses droits dans chaque rue ou sur chaque trottoir vibrant de l’air chaud du matin et de l’ardeur de chacun à égayer l’endroit. Seules tristes figures au milieu de ces gens aguerris d’une vie de labeur, ils passaient outre, indifférents, évitant les sourires et autres expressions amicales qui leur étaient tendus. Aussi, quand d’autres autour s’agitaient, mettant en scène un jour nouveau, ils se trouvaient tous les quatre, à ressasser ou pleurer leur néfaste veillée. Le jour se levait, assombri pour cette jeunesse mouvante, épuisée par le sommeil et aigrie de la vie. Penché douloureusement sur des pensées obscurcies des brumes de l’alcool et autres effets pervers, Gréco se traînait derrière ses compagnons, ruminant ses déboires. Son jean aux plis en accordéon posé sur des baskets aux lacets largement défaits était usé à force de frotter le macadam. Le sweat-shirt à capuche, le plus large possible, servait d’écran publicitaire à une marque connue, celle-là même qui ornait la casquette vissée sur sa tête et qu’il portait, la visière contre sa nuque, son bandana en dessous, toujours serré sur son crâne. Cette allure qui lui donnait l’air nonchalant cachait le feu qui brûlait en lui depuis des lustres, idem pour ses potes qui n’avaient pas assez de la largeur du trottoir pour étaler leur aspect débonnaire afin de préserver l’image qu’eux seuls avaient d’eux-mêmes. De devantures de magasins en entrées d’immeubles aux rues à traverser, le chemin était long pour retrouver enfin le taudis qui leur servait de logis. Une main crispée sur la laisse de Voyou et dans l’autre une cigarette qu’il fumait sans vraiment l’apprécier, Gréco marmonnait en se rongeant les sangs. L’air ténébreux, le regard contemplatif tourné avec appréhension vers l’adresse qu’il occupait, il se voulait serein, attendant de Voyou qu’il en surgisse brusquement pour courir à sa rencontre. Ses pas pesants martelaient le trottoir semblant égrener les secondes qui le séparaient de chez lui, lorsque Samir, le sourire large et généreux se présenta à lui. Les yeux brillants sous un air jovial papillotaient tant qu’ils ne savaient où se poser, allant du bout de la rue à ce pan du mur attenant à l’entrée de l’immeuble.
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