
Vingt-deux Ans, Cendres et Fleurs
Chapitre 2
Vingt-deux ans.
J' avais attendu vingt-deux ans ce moment précis.
Depuis nos jeux d' enfants dans le sable jusqu' à nos ambitions partagées en école de cuisine, chaque seconde de ma vie semblait converger vers cet instant.
Antoine Leclerc, le célèbre chef étoilé, mon amour de toujours, allait enfin me demander en mariage.
Le restaurant qu' il avait réservé était le plus chic de Paris, la table était couverte de mes fleurs préférées, les pivoines blanches, et la bague, je le savais, était dans la poche de sa veste.
Tout était parfait. Trop parfait.
Il s' est levé, le silence s' est fait autour de nous. Mon cœur battait si fort que j' avais peur que tout le monde l' entende.
Il a ouvert la bouche.
Mais au lieu des mots que j' attendais, son visage s' est tordu en une grimace de dégoût.
« Camille… Je ne peux pas. »
Puis, alors que je le regardais, abasourdie, il a fait un pas en arrière et m' a violemment repoussée.
La bousculade a été si brutale que ma chaise a basculé, et je me suis retrouvée par terre, au milieu du restaurant silencieux, sous le regard médusé des autres clients.
L' humiliation était totale, brûlante.
« Antoine, qu' est-ce que… »
« Ne me touche pas ! » a-t-il crié, sa voix pleine d' une répulsion que je ne lui avais jamais connue. « Tu n' es rien. Tu comprends ? Rien. »
Il a jeté sa serviette sur la table et est parti sans un regard en arrière, me laissant seule, anéantie sur le sol froid.
Je ne sais pas comment j' ai réussi à rentrer à la maison, notre appartement, ce nid que nous avions construit ensemble.
Chaque objet me hurlait sa trahison.
Mes mains tremblaient encore. Mon corps entier était secoué de sanglots silencieux.
J' ai erré dans le salon, vide et froid.
C' est là que je l' ai vu, posé sur son bureau. Un dossier en cuir qu' il gardait toujours fermé à clé. Ce soir, dans sa précipitation, il l' avait oublié.
Machinalement, je l' ai ouvert.
À l' intérieur, il n' y avait pas des documents financiers ou des contrats.
Il y avait le plan détaillé d' une vie.
Mais ce n' était pas la nôtre.
Le projet d' un nouveau restaurant, une pâtisserie. Le nom de l' enseigne était écrit en grosses lettres : « Pâtisserie Sophie Moreau ».
Sophie.
Ma rivale de toujours. Celle qui, à l' école de cuisine, avait tout fait pour me saboter. Celle qu' il prétendait mépriser.
Mes yeux ont parcouru les pages. Chaque détail, de la couleur des murs aux motifs des assiettes, correspondait parfaitement aux goûts de Sophie.
Les recettes signatures, celles qu' il avait créées « pour moi », étaient en réalité des variations des desserts préférés de Sophie.
Notre projet de maison à la campagne ? C' était une copie conforme de la maison d' enfance de Sophie.
Vingt-deux ans de ma vie.
Vingt-deux ans à être le fantôme de quelqu' un d' autre.
J' étais sa doublure, une actrice dans une pièce de théâtre dont je ne connaissais même pas le titre.
La nausée m' a submergée. J' ai couru aux toilettes pour vomir.
Quand je suis revenue, chancelante, j' ai pris une décision.
Je ne serai pas la victime de cette farce macabre.
Je devais fuir.
Mon premier réflexe a été d' appeler Cécile. Ma mentor, la seule qui avait toujours cru en mon talent pur, sans fioritures.
« Allô, Camille ? Il est tard, ça va ? »
Sa voix chaude et posée a été comme un baume sur ma peau à vif.
« Cécile… j' ai besoin d' aide. »
Ma voix s' est brisée. Je lui ai tout raconté, l' humiliation, la découverte, le nom de Sophie.
Il y a eu un long silence à l' autre bout du fil. Puis, elle a dit, d' un ton ferme :
« Fais tes valises. Le stage de perfectionnement à l' étranger dont je t' avais parlé… il commence la semaine prochaine. Je vais t' inscrire. Tu pars le jour de ton mariage. »
Le jour de mon mariage. L' ironie était cruelle, mais libératrice.
Une lueur d' espoir a percé mes ténèbres. Une porte de sortie.
J' ai raccroché, le cœur battant d' une nouvelle énergie.
Je suis allée dans notre chambre. La robe de mariée était là, suspendue, immaculée. Un linceul blanc.
Je ne l' ai pas déchirée. Je ne lui ai pas fait cet honneur. Je l' ai simplement décrochée et l' ai laissée tomber en tas sur le sol.
Puis j' ai retiré la bague de fiançailles. Elle était magnifique, un saphir entouré de diamants. Il m' avait dit que c' était pour assortir à mes yeux.
En la regardant de plus près, j' ai vu les initiales gravées à l' intérieur.
Ce n' était pas « C & A ».
C' était un « S » et un « A » entrelacés avec une finesse diabolique.
J' ai eu un haut-le-cœur et je l' ai posée sur la table de chevet, comme un déchet.
Une idée folle m' a traversé l' esprit. Notre appartement était équipé de caméras de sécurité. Antoine était obsédé par la sécurité.
J' ai allumé mon ordinateur, mes doigts tapant fébrilement le mot de passe.
J' ai accédé aux enregistrements de la veille.
Et là, l' horreur a pris une nouvelle dimension.
Antoine était dans le salon. Avec Sophie.
Ils s' embrassaient. Pas un baiser volé, mais un baiser long, passionné, propriétaire.
Puis je les ai entendus parler.
« Tout est prêt, mon amour, » disait Antoine. « La pâtisserie portera ton nom. Chaque détail est pour toi. Cette idiote de Camille n' a rien vu. Elle a gobé chaque mensonge. »
Mon souffle s' est coupé.
Sophie a ri. Un rire cristallin et cruel.
« Et après ? Après le mariage ? Qu' est-ce que tu vas faire d' elle ? »
Le visage d' Antoine est resté impassible. Froid.
« Elle aura servi à ce qu' elle devait servir. À te rendre jalouse, à te faire revenir. Une fois que j' aurai tout ce que je veux, je la jetterai. »
Sophie a applaudi doucement.
« Parfait. Je veux qu' elle souffre. Je veux qu' elle perde tout, comme j' ai failli tout perdre à cause d' elle à l' école. L' humiliation publique, c' est une excellente idée. Mais le jour du mariage, ce sera encore plus savoureux. »
Antoine n' a rien dit. Il a simplement hoché la tête, son regard vide de toute émotion.
Il était son complice. Non, il était l' architecte de ma destruction.
J' ai fermé l' ordinateur.
Le froid a envahi chaque parcelle de mon être. Il n' y avait plus de larmes, plus de douleur.
Juste un vide immense.
Et une certitude.
Je n' allais pas seulement fuir. J' allais faire en sorte qu' ils n' oublient jamais mon nom.
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