
Vingt-deux Ans, Cendres et Fleurs
Chapitre 3
Je n' ai pas dormi. Comment aurais-je pu ? Les images de la caméra tournaient en boucle dans ma tête, chaque mot, chaque geste gravé au fer rouge dans ma mémoire.
La porte d' entrée a claqué. Il était trois heures du matin. Antoine était rentré.
Je l' ai entendu marcher dans le couloir. Je suis restée dans le noir, assise sur le lit, le corps raide.
La porte de la chambre s' est ouverte.
« Camille ? Tu es là ? »
Il a allumé la lumière. Son visage était un masque d' inquiétude feinte.
« Mon Dieu, j' ai été horrible. Je ne sais pas ce qui m' a pris. C' est la pression… »
Il s' est approché, mais quelqu' un est apparu derrière lui.
Sophie.
Elle se tenait dans l' encadrement de la porte, l' air faussement contrit, se frottant les bras comme si elle avait froid.
Antoine s' est immédiatement tourné vers elle, un réflexe de protection. Il a posé sa main sur son épaule.
« Ça va aller, Sophie. Rentre te coucher. Je m' occupe de ça. »
Mon regard est passé de lui à elle. Le puzzle s' assemblait avec une clarté effroyable.
« Elle ? Qu' est-ce qu' elle fait ici ? » ai-je demandé d' une voix blanche.
Antoine a soupiré, comme si je posais une question stupide.
« Elle était inquiète pour nous. Elle a vu la scène au restaurant. Elle a simplement voulu s' assurer que tout allait bien. Elle est venue me chercher. »
Sa justification était si absurde, si insultante.
« Elle est venue te chercher, » ai-je répété, le ton glacial. « Et vous avez mis des heures à revenir. »
« On a discuté, » a-t-il dit, sur la défensive. « Elle essayait de me raisonner. »
Je me suis levée. Lentement.
« J' ai tout vu, Antoine. »
Son visage a changé. La fausse sollicitude a disparu, remplacée par une lueur de panique.
« Quoi ? De quoi tu parles ? »
« La caméra. Dans le salon. J' ai vu votre baiser. J' ai entendu votre conversation. Votre plan. »
Le silence est tombé, lourd, électrique. Le visage de Sophie s' est décomposé, mais Antoine… Antoine est devenu rouge de fureur.
« Tu as fouillé dans mes affaires ? Tu m' as espionné ? »
Sa colère n' était pas dirigée contre sa trahison, mais contre ma découverte.
Il a fait un pas vers moi, menaçant. Il a attrapé mon bras, sa poigne était de fer.
« Lâche-moi ! » ai-je crié, en essayant de me dégager.
La douleur était vive, ses doigts s' enfonçaient dans ma chair.
« C' est de ta faute ! » a-t-il sifflé, son visage à quelques centimètres du mien. « Si tu n' étais pas si… si collante, si prévisible ! »
Sophie a alors joué sa meilleure carte. Elle a poussé un petit cri et s' est mise à pleurer.
« Oh mon Dieu, Antoine, ne lui fais pas de mal… C' est ma faute, je n' aurais jamais dû venir… »
Il m' a lâchée pour se tourner vers elle, la prenant dans ses bras.
« Non, ce n' est pas ta faute, mon ange. C' est elle. Elle gâche tout. »
Puis, il s' est retourné vers moi, ses yeux brillant d' une haine pure.
« Tu sais quoi, Camille ? J' en ai marre. Marre de faire semblant. Tu n' as jamais été à la hauteur. Tes pâtisseries sont fades, tes idées sont ennuyeuses. Tu n' es qu' une pâle copie de Sophie. Tu l' as toujours été. »
Chaque mot était un coup de poignard.
Vingt-deux ans.
Vingt-deux ans de soutien, de sacrifices, de nuits blanches à tester ses recettes, à croire en lui quand personne ne le faisait.
Tout ça, balayé en une phrase.
Un souvenir m' est revenu, si clair, si douloureux. Nous avions dix-huit ans, assis sur un banc. Il m' avait pris la main et m' avait dit : « Avec toi, Camille, même un simple croissant a le goût du paradis. C' est toi, mon ingrédient secret. »
L' ingrédient secret. J' étais juste l' ingrédient de base, périmé, qu' on jette sans regret.
La force m' a abandonnée. Mon bras me lançait, une marque rouge commençait déjà à apparaître là où il m' avait serrée.
Je me suis assise sur le bord du lit, la tête vide.
Je n' ai même plus la force de pleurer.
Je me sentais sale, utilisée, jetée.
Il a continué à me réconforter Sophie, lui murmurant des mots doux, tout en me lançant des regards noirs.
L' épuisement était total. Physique, mental.
Je n' existais plus. Dans cette pièce, j' étais déjà un fantôme.
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