
Victorine et les évadés de la côte sous le vent
Chapitre 2
Victorine et sa famille
Lorsqu’elle n’était pas occupée aux tâches ménagères aux côtés de sa belle-mère Hortense, la seconde épouse de son père Honorin qui il lui avait donné neuf enfants,
Lorsqu’elle ne partait pas dans les champs couper l’herbe pour les animaux ou ramasser l’igname et autres racines,
Lorsqu’elle ne soignait pas les animaux, les bœufs qu’elle allait attacher à un piquet le long des chemins ou les poules qui leur donnaient quelques œufs et de temps en temps matière à cuisiner un bon coq au vin pour toute la famille,
Victorine partait tôt le matin sur la Route des Anses. Cette route qui fait le tour de la presqu’île du Diamant, ponctuée de baies, de petites criques et de plages. Cette route qui relie Rivière-Salée à Sainte-Luce en traversant les Trois-Îlets, les Anses-d’Arlet et le Diamant.
Tout au long de cette route, tracée entre végétation luxuriante et côte escarpée plongeant dans les eaux limpides de la mer des Caraïbes, elle rêvait d’un avenir émaillé de belles rencontres et d’aventures exceptionnelles.
Face à la plage, elle s’évadait10en pensée vers des contrées lointaines avec comme décor le rocher en forme de diamant qui a donné son nom à la ville qui lui fait face sur la côte et à sa presqu’île du même nom11
La côte sous le Vent(œuvre originale de Fred Nerjat)
Elle pensait à tous ces moments de fête qui rythmaient la vie des Antillais et plus particulièrement des Martiniquais depuis qu’ils avaient la liberté de les exprimer aussi bien dans leur foyer que sur la place publique.
Elle pensait aussi à tous ses proches trop tôt disparus. Elle se souvenait des veillées organisées en leur mémoire où elle préparait avec les voisines une grosse soupe pour tous ceux qui restaient aux côtés de la famille.
Honorin, le père
Honorin, le père, était très proche de Victorine, l’enfant qu’il avait eue avec sa première épouse.
Il lui parlait de la France, de la « Métropole » d’où arrivaient les outils, les denrées alimentaires, les vêtements mais aussi les fonctionnaires qui tentaient de faire appliquer les lointaines directives de la République française.
Il lui parlait souvent des îles sœurs de la Caraïbe d’où arrivaient bijoux et étoffes.
Il lui parlait de l’histoire de ses ancêtres, bien sûr de l’esclavage et des actes de résistance menés par les populations asservies.
Comme certains de ses compatriotes, Honorin avait pu hériter d’un petit lopin de terre sur lequel il arrivait à peine à faire vivre sa nombreuse famille. Cette petite paysannerie propriétaire, née après l’abolition de l’esclavage avait pu s’enraciner sur ses terres et acquérir une identité. Le mode d’appropriation avait été l’achat et non l’occupation sans titre. En effet, de 1848 à 1875, des portions de terre avaient été vendues, ce qui permit à plusieurs milliers de « nouveaux libres » d’accéder à la propriété sur ces terres. Ces achats ont permis l’expansion des cultures vivrières donnant à ces petits paysans les moyens de nourrir tant bien que mal leurs enfants.
Il lui parlait enfin de politique et en particulier de Joseph Lagrosillière, député-maire de Sainte-Marie, qui s’était illustré en tentant de se construire un destin national face aux grands bourgeois de couleur comme le député Sévère ou le sénateur Lemery. Ce derniers’était fait estimer des habitants des campagnes comme des petits fonctionnaires des bourgs, des ouvriers du sucre ou des petits propriétaires tout en négociant un pacte avec les sucriers. La « diversité » de ses relations l’avait contraint à rompre avec le parti socialiste français.
Paul Butel12écrit à son sujet :
« Homme de couleur, il était autant haï des mulâtres de Fort-de-France pour son projet d’entente avec les Békés comme des communistes du Groupe Jean Jaurès pour ce qui pouvait être une trahison du socialisme »
Le père Honorin commentait aussi les journaux locaux comme « Le Cri du peuple », organe républicain d’action économique, sociale et politique ou « Justice », magazine hebdomadaire d’information communiste
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