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Couverture du roman Une chance sur des millions... de dollars

Une chance sur des millions... de dollars

À Neuilly-sur-Seine, Georges et Marie dirigent depuis deux décennies une antenne pour une firme américaine. Tout bascule quand Georges, désormais quinquagénaire, est brutalement licencié. Face à l'accumulation des dettes et aux menaces de faillite, Marie soumet à son mari un projet complètement insensé pour redresser la barre. Ce plan audacieux sauvera-t-il leur patrimoine ? Entre adrénaline et enjeux financiers, découvrez si leur couple survivra à cette épreuve.
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Chapitre 2

18 ans plus tard

Lundi 1erjanvier 2001, Hôtel Las Brisas, Acapulco - Mexique

La réunion annuelle des agents de Universe Tooling Inc. à l’hôtel Las Brisas, vers Acapulco, rassemblait environ soixante-dix agents indépendants qui avaient atteint un quota minimum, avec les épouses et/ou compagnons, tous venus des quatre coins du monde. C’était la dixième fois que nous nous rendions à un meeting à Acapulco. Il avait toujours lieu la première semaine de janvier, dans le même hôtel. Une tradition en quelque sorte.

À l’époque, c’était le seul hôtel sur cette plage de 20 kilomètres, où les vagues du Pacifique déferlaient sur le sable en créant de majestueux rouleaux survolés à quelques centimètres par des escadrilles de pélicans et d’albatros. Aujourd’hui, les hôtels avaient envahi cette côte en arrivant aussi en escadrille.

Helmut faisait toujours les choses en grand, de façon exceptionnelle, traitant ses agents comme ses invités et sans doute mieux que ses propres amis. Pour le PDG de Universe Tooling Inc., les épouses étaient des éléments essentiels pour motiver leurs époux. Il avait trouvé des arguments extraordinaires pour arriver à ce que les femmes poussent leurs maris douze mois sur douze.

Cette année-là, de nombreux agents étaient arrivés deux jours avant le meeting pour profiter du temps radieux et fêter le Nouvel An ensemble. C’était une sorte de grande famille.

Le lundi matin, 1erjanvier 2001, lors de la réunion de bienvenue, son premier discours se tint comme chaque année avant la distribution des enveloppes. Il donnait la teneur de ce qui allait se dérouler durant la semaine. Chaque épouse ou conjoint allait recevoir ensuite son petit cadeau, qui consistait en une belle enveloppe personnalisée, dans laquelle il y avait pour chacune une somme de 2 500 dollars en billets de 20, soit 125 billets. Helmut distribuait son argent personnel dans les réunions. Un grand moment juste impossible à imaginer en Europe.

Suivaient une distribution de T-shirts avec le slogan de l’année et un cocktail avant de passer aux choses sérieuses : le déjeuner et la piscine sous un soleil radieux.

Mardi 2 janvier 2001, 9 h 00, salle de meeting de l’hôtel Las Brisas, Acapulco - Mexique

Si l’ambiance était festive à l’extérieur de la salle, à l’intérieur elle était plutôt chaude. À peine démarré, le meeting de soixante-dix personnes tournait à la foire d’empoigne.

Helmut était harcelé par l’ensemble des agents pour des questions de partage de commissions, de vols de clients, de pénétration de territoires, de démonstrations dans le territoire du voisin. Bref, durant la matinée, tout le monde s’écharpait, hurlait, s’injuriait. La guerre était dans la salle et ce pauvre Helmut arrivait tant bien que mal à régler tous les problèmes assez rapidement.

Les plus gros incidents se terminaient autour de nombreuses bouteilles de whisky, tard dans la nuit, quand plus aucun participant n’était capable de prononcer une parole compréhensible.

Mais cette année-là, il y eut deux autres problèmes : les délais de livraison et la scission des territoires en deux niveaux, avec le recrutement d’agents allant vendre d’autres produits, qui eux étaient l’avenir de la société.

L’après-midi fut donc une suite de réclamations et de doléances pour les délais de livraison et pour les pièces détachées. Chaque agent était le responsable des réparations et des maintenances de toutes les machines vendues aux clients dans son territoire.

Le délai de livraison des pièces détachées était une véritable catastrophe pour la trésorerie de chaque agent, avec des stocks de machines à réparer qui ne faisaient que grossir. J’étais cette année-là parmi ceux qui osaient se plaindre gentiment. Mais à cinquante ans, ouvrir sa gueule pour se plaindre c’est dangereux !

Mercredi 3 janvier 2001, 9 h 00, salle de meeting de l’hôtel Las Brisas, Acapulco - Mexique

Ce matin-là, la nouvelle que tous les agents craignaient tomba. Les nouvelles gammes seraient vendues par un tout nouveau réseau d’agents. À cette annonce, ce fut la révolution dans la salle car depuis trois ans nous avions tous été formés à la technologie de ces nouveaux outils.

J’avais été le premier au monde à vendre plus de 650 modèles V153 révolutionnaires sur une centrale nucléaire en Belgique, pour les couvercles des plus grosses vannes de sécurité.

Inutile de vous expliquer, on y serait encore demain !

Un exploit à cette époque quand les ingénieurs de Tractebel avaient donné le feu vert pour la mise en place de cette nouveauté. Donner la vente de ces V153 et de toute la technologie spécifique à d’autres était considéré comme une sorte de trahison par l’ensemble des agents.

Mais, car il y avait un gros « mais », Helmut savait aussi que la majorité des agents faisaient leur petite cuisine avec les millions de dollars de matériel de démonstration mis gratuitement à disposition des agents. Le matériel donné gracieusement par Universe Tooling Inc. était loué en direct par les agents aux entreprises, sans qu’Universe Tooling Inc. ne perçoive le moindre dollar. Autant dire que les agents passaient beaucoup de temps à faire acheter indirectement des machines à bon prix, empochant à la fois les commissions et puis les locations. Le bon côté c’était aussi qu’aucun de ces agents ne pensait quitter la poule aux œufs d’or.

Le plus grand voleur était l’agent mexicain, qui était le chef d’une organisation du type Mafia, vendant des centaines de machines à vingt fois le prix du tarif officiel et reversant des pots-de-vin à toutes les autorités mexicaines corrompues, dans chaque ville où se trouvait une usine.

Je me souviendrai toujours du port mexicain de Ciudad Del Carmen, dans le golfe du Mexique.

Les ouvriers tapaient avec des masses de 10 kg sur les énormes boulons des B.O.P. (Blow Out Preventer) comme des esclaves, lorsque notre interlocuteur ouvrit la petite porte d’un bâtiment. À la lumière de quelques lampes de 40 watts, j’aperçus le plus grand stock mondial de machines Universe Tooling, neuves, emballées par boîtes de douze, tous les modèles, tous les accessoires. Juste incroyable, c’était dire le niveau de corruption ! Celle-ci avait pris le pouvoir sur tous les pays d’Amérique du Sud. Curieusement, ce type était intouchable.

Pour se justifier de ce changement de politique, Helmut exhiba en pleine réunion les originaux de chèques à 5 et 6 chiffres envoyés, par accident, non pas à l’agent mais directement au siège d’Universe Tooling Inc. sans qu’il y ait eu la moindre facturation depuis le siège. Les références des factures étaient évidemment celles des différents agents. Un gros malaise flottait dans la salle. On parlait là en millions de dollars détournés sans scrupules par cette armée de voleurs.

Je me souviens plus particulièrement de l’agent de Floride, Ray Crawford, qui me confiait, un jour où il avait encore consommé plus que de raison (sa femme, elle, étant déjà allongée sur le sol totalement ivre), avoir une bonne dizaine de villas luxueuses et cinq immeubles complets. Bon, j’étais halluciné et ce genre de business était juste impossible en Europe. Une chose était certaine, les locations aux USA se déroulaient sur des mois entiers, vu les distances des chantiers et les caprices météorologiques. On ne peut pas se permettre de ne pas avoir les équipements sur site. Parfois, les locations étaient tellement longues que les machines étaient payées de multiples fois.

En France, on loue deux jours, puis trois jours, puis un jour, et à chaque fois il faut livrer puis reprendre, puis livrer enfin vous voyez le truc super écolo. Ce principe, aux USA, permettait l’apparition de business parallèle et cela était omniprésent.

En France, la fraude se faisait principalement avec les pièces sous garantie. Les pièces sous garantie étaient envoyées directement depuis le siège américain, sur simple déclaration de l’agent, chez l’agent. Vous imaginez assez facilement que les déclarations pour garantie pleuvaient chaque jour au siège et que les magasins clandestins parallèles se remplissaient à vitesse grand V. Les pièces étaient donc revendues avec des marges gigantesques.

Helmut en avait assez de ce trafic permanent, même si les agents contrôlaient totalement les territoires. Il était bien décidé à faire un grand ménage. La grande fête allait bientôt commencer.

Vendredi 5 janvier 2001, salon de réception, hôtel Las Brisas, Acapulco - Mexique

Enfin le grand jour de l’année, avec la soirée de gala, tout le monde sur son trente-et-un avec quelques robes longues parmi les plus moches de l’année, la distribution des Awards et des Rewards, la distribution des trophées, la distribution des chèques pour les vainqueurs dont certains montants dépassait les 50 000 dollars. Certaines années, les agents recevaient directement des Harleys, des Corvettes, des Mustangs, car ils avaient gagné tel ou tel concourt durant l’année. Pour vous décrire l’ambiance, c’était « Noël après le Nouvel An »

Helmut était un gourou, capable de mobiliser les foules, d’hypnotiser les agents, de faire un discours de quatre heures pour motiver et booster le moral de tous les participants pour un an. Après un repas exceptionnel avec cocktail, champagne, vin, caviar béluga russe en entrée, surf & turf en plat et buffet desserts américains, la distribution des prix pouvait commencer.

C’était à celui qui avait fait le meilleur chiffre d’affaires, le plus grand nombre de machines vendues, la meilleure vente de pièces détachées, etc., et puis il y avait les Top Guns, les meilleurs des meilleurs : ceux qui figuraient au Club First Class.

Cette année-là, il y avait eu en tout cinq nommés au Club First Class dans le monde (c’était le nom officiel pour Top Gun) et j’étais fier d’être parmi l’un de ces cinq. Des cadeaux, des chèques, des billets business, enfin toute la panoplie. Être Top Gun était quasiment un exploit et surtout un sacrifice pour toute la famille car cela traduisait un dévouement de chaque minute pour satisfaire les clients et vendre par tous les moyens. C’était un honneur d’être dans cette élite, mais aussi, rétrospectivement, une horreur. La soirée se termina comme chaque année par des danses et un formidable feu d’artifice à cent mille dollars.

3 mois plus tard

Mercredi 7 mars 2001, Paris, dans les bureaux d’Universe Tooling Inc.

L’équipe de direction d’Universe Tooling Inc. m’invita donc, ainsi que les trois autres agents français, à une réunion non prévue au siège parisien. Dès l’entrée dans les bureaux, Marie et moi-même avions remarqué quelques restes de rails discrets de cocaïne sur les bureaux et l’état d’excitation des Américains. Ils étaient venus pour faire le ménage et cela est une grande spécialité américaine.

C’était l’année de mes cinquante ans. Pour les Américains, au bout d’un certain nombre d’années, il est temps de dégager les anciens et d’apporter de la jeunesse naïve afin de stopper escroqueries, les vols. Je n’avais jamais vraiment joué à ce jeu. J’étais trop respectueux et pensais stupidement que nous allions régler les problèmes de livraison.

Les personnes présentes à cette réunion étaient :

Virginie, la pseudo-directrice du bureau de Paris, quatre-vingt-quinze kilos dans ses meilleurs jours, que nous appelions « la voix de son maître », pas vraiment le genre de personne sympa.

Paul, un New-Yorkais monté en grade, qui était en charge du sale boulot car Helmut préférait déléguer cette tâche. Il avait été promu, un an plus tôt, directeur de tous les trainings dans le monde, à la surprise générale, et avait reçu lors d’une cérémonie spéciale, lors de l’avant-dernier meeting à Acapulco, une somme de cent mille dollars, et ce devant tous les agents commerciaux qui évidemment n’ignoraient rien ni aucun détail d’une l’histoire qui était un secret de polichinelle.

Il se trouva que le Paul avait fricoté avec une Brésilienne qu’Helmut avait engagée pour être sa nouvelle assistante. Il avait entretenu une relation un peu trop rapide alors qu’Helmut avait des vues sérieuses sur cette fille. Helmut avait repris l’histoire en main, mais il fallait donc récompenser la femme de Paul avec les cent mille dollars et éloigner Paul pour un certain temps. Marie et moi étions dans la confidence depuis des mois et des mois. Début 2000, à Madrid, lors d’un meeting au Ritz que nous avions organisé, curieusement, Helmut et la Brésilienne (qui allait devenir sa nouvelle femme) avaient souhaité venir spécialement. Nous avions donc réservé, last minute, deux chambres au Ritz. Nous avions très vite compris que la seconde chambre ne servirait à rien. Fermons la parenthèse.

Helmut passait son temps à téléphoner, assis dans un fauteuil, ses bottes posées sur le bureau.

Paul me fit entrer seul, sans Marie, dans ce petit bureau. Je m’attendais à pouvoir enfin résoudre tous les problèmes de livraison qui continuaient de plus belle. Paul, très agressif dès le départ, m’annonça en une minute trois options. J’avais cinq minutes pour décider de mon sort. Pour ceux qui ne sont pas vraiment au courant des méthodes américaines, c’est ainsi que cela se passe dans le monde cruel des affaires.

Voici les trois options :

Option no1 : Obligation de signer un nouveau contrat avec un quota minimum de ventes, double de celui du contrat précédent.

Option no2 : En cas de refus, proposition d’un gros chèque contre une démission immédiate et sans recours possible, avec contrat de non-compétition durant deux ans.

Option no3 : En cas de refus du nouveau contrat ou du chèque, Universe Tooling Inc. proposait comme dernière solution un licenciement cash et immédiat.

Universe Tooling Inc. nous encourageait absolument à les attaquer au conseil des Prud’hommes.

Vous me direz que c’est impossible… et blablabla ! Oui mais voilà, avec les Américains, c’est possible. Nous étions des indépendants sans lien de subordination. Ils pouvaient tout faire et ils le firent.

Je sortis du bureau pour aller consulter Marie.

Pour moi, c’était le K.O. direct, j’étais désemparé, incapable de prendre la moindre décision.

J’annonçai à Marie les options, et elle me répondit en une seconde :

— Georges mon amour, barrons-nous et prenons le chèque.

En quelques secondes, dix-huit ans de notre vie s’achevaient, il fallait abandonner nos clients et des centaines de kilos d’équipements (rassurez-vous, il en restait quand même dans nos réserves). La période qui allait suivre serait quand même complexe à gérer.

Helmut ne contrôlait plus le bateau, et Paul avait pris le pouvoir dans la compagnie. Pire, la jeune secrétaire brésilienne, qui était devenue la favorite, avait pris le pouvoir sur un Helmut amoureux. La cocaïne et l’alcool venaient ajouter une dose de trash sur cette histoire.

Nous sortîmes dans la rue comme si nous étions orphelins. Dans l’heure suivante, notre ami Alain et sa femme Caroline suivaient le même chemin.

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