
Une campagne inédite
Chapitre 2
Sophie est intriguée par un monsieur, récemment inscrit à la médiathèque, qui vient vraiment souvent. En lecteur invétéré, il emprunte des livres, plus particulièrement des romans et des recueils de poèmes, en grande quantité. Sophie se demande ce qui peut justifier une lecture aussi abondante : un éloignement travail domicile extrêmement long en transport en commun, des soirées à mourir d’ennui, un métier dans la littérature, des études poussées comme une thèse de doctorat, le besoin de s’évader de la tourmente de sa vie ? En tout cas, les écrits qu’il choisit ont l’air sympathiques. Comme il vient de rapporter plusieurs livres de François Cheng, Sophie a décidé d’entamer le soir même la lecture du dernier de la pile rapportée. Il s’intitule « L’éternité n’est pas de trop ». Les autres, de prime abord, l’inspirent moins de par leurs titres évocateurs de réflexions philosophiques : « Cinq méditations sur la mort », « De l’âme », « Cinq méditations sur la beauté ». Même si elle adore la philosophie, ses envies de lire se portent actuellement sur des romans sentimentaux qui la transportent dans d’autres époques, d’autres lieux, d’autres cultures. Ses états d’âme du moment l’entraînent naturellement vers de belles histoires d’amour.
De par sa profession, Sophie dévore les livres. Elle en parcourt des centaines qu’elle lit en dégustant des chocolats : eh oui, elle apprécie les gourmandises qui régalent ses papilles au même titre que les lectures qui enrichissent sa culture générale. Les friandises complètent sa nourriture intellectuelle. Lorsqu’elle rentre chez elle ce soir-là, un peu éreintée après avoir répertorié et installé dans les rayonnages deux cartons entiers de livres récemment réceptionnés, elle se prépare un dîner rapide : un petit plat tout prêt à réchauffer qu’elle sort de son congélateur. Elle le choisit presque au hasard : le premier qui vient est un « lapin chasseur avec ses tagliatelles aux champignons ». Cuisiner pour soi-même n’est pas toujours très stimulant. Ce soir, en plus, dîner n’est pas sa priorité malgré la faim qui la tenaille depuis une heure : une envie tenace de lire ne la quitte pas, intriguée qu’elle a été par la remarque de ce « Damien Carville » qui lui a avoué son engouement en le lui rendant : « Vraiment excellent ce roman, j’adore cette écriture à la fois poétique et profonde. » a-t-il précisé, sans autre commentaire.
Sophie engloutit ses pâtes réchauffées au four à micro-ondes à une vitesse folle, sans réaliser vraiment ce qu’elle mange. Elle relit le synopsis une nouvelle fois pour mieux s’en imprégner : son esprit est happé par la curiosité que lui inspire ce livre, apparemment sensationnel. Elle ne doute nullement qu’il le soit, puisqu’écrit par un académicien.
Elle s’installe donc sur son canapé, avec une boîte de chocolats fins à portée de main et se lance à cœur perdu dans l’ouvrage. Le style d’écriture lui plaît d’emblée beaucoup, avec un esthétisme à couper le souffle. Elle bascule dans une autre dimension, au XVIIesiècle, à la fin de la Dynastie Ming. Pendant plusieurs heures, elle se laisse ainsi envoûter par la narration qui atteint des sommets d’une grande poésie où l’amour, le respect, la sensualité et la spiritualité prennent leurs titres de noblesse. Elle s’immerge pleinement, cœur et âme dans ce roman de vérité, pur, ce récit d’une passion soumise aux codes et aux interdits de l’époque, qui n’est pas seulement affaire de sens et d’émotions mais engage toute la dimension spirituelle de l’être humain. Sophie est emportée, subjuguée, fascinée. Elle enchaîne les chapitres de façon frénétique. Elle est juste éblouie : ah, le pouvoir et la magie des mots ! Quelle beauté et quelle poésie ils véhiculent lorsqu’ils sortent de la plume de Monsieur Cheng !
De toute la soirée, Sophie ne quitte son livre des yeux que lorsqu’ils se ferment d’épuisement par sa lecture passionnée, mais bel et bien soporifique lorsque la nuit s’avance.
À son réveil, le lendemain matin, elle réalise qu’elle a fait de beaux rêves : elle y a vécu des moments de tendresse, exacerbés par la sensibilité, la douceur, le respect et la délicatesse d’un amoureux sincère, pur et entier. Si la médiathèque n’attendait pas sa venue matinale, elle se serait volontiers replongée dans l’histoire commencée la veille pour poursuivre des rêves éveillés cette fois. Malheureusement, le quotidien et le petit déjeuner l’appellent. Elle se lève pour démarrer une nouvelle journée de labeur.
Sophie avale rapidement un thé bien chaud et bien sucré avec de la brioche avant de prendre une douche pour achever de se réveiller.
Avant de partir à son travail, elle veille à mettre une machine à laver en route : elle va bientôt manquer d’affaires chaudes en cet hiver rigoureux. Lorsqu’elle franchit le seuil de son appartement, un courant d’air glacial la surprend, la préparant à affronter l’air froid qui l’attend pour se rendre à pied à la médiathèque. Quelqu’un a laissé la fenêtre du palier ouverte…
Après avoir fermé sa porte et rangé ses clefs dans son sac à main, elle enfile ses gants pour éviter les engelures qui la guettent : ce matin, tout est blanc alentour, le gel a sévi durant la nuit, recouvrant les voitures, les trottoirs, les arbres et l’herbe d’un givre brillant qui scintille au soleil.
En ce mercredi de janvier, Sophie s’apprête à œuvrer pour les enfants. En effet, elle anime ce jour plusieurs ateliers où différentes familles se sont inscrites pour joindre l’utile à l’agréable : occuper la longue journée de repos en évitant de « scotcher » les enfants devant la télévision ou les jeux vidéo et les sensibiliser à la lecture et au plaisir des livres dès le plus jeune âge.
Après dix minutes consacrées aux tout-petits avec de nombreuses comptines mimées et divers jeux de doigts (« Toc, toc, toc », « Monsieur l’escargot », « Doigts frappés », « Pouces cachés », « Voici ma main », « Que fait ma main », « Frappe, frappe, frappe »), Sophie présente quelques petits albums permettant de faire appel au sens du toucher : les enfants, peu nombreux pour le bon déroulement de la séquence, découvrent plusieurs sensations et matières en passant leurs doigts sur les supports tantôt doux, tantôt rêches, lisses ou rugueux, ondulés, piquants ou pelucheux. Tous voient leur attention captivée par l’attrait de la découverte. Ils écoutent enfin une courte présentation du dernier magazine « Picoti » où ils retrouvent les aventures de leur ami Pikou, le petit chat.
En fin de matinée, Sophie reçoit des enfants de maternelle pour une rencontre « conteur » et « enfants » : elle a choisi pour ce matin trois courtes histoires en images à leur raconter. Elle sait qu’ils vont apprécier.
Après le déjeuner, elle se consacre aux lecteurs venus pour des emprunts ou des retours pendant que sa collègue, Maud, s’occupe de l’atelier des mots avec les plus grands, puis de la séance « Contes pour les jeunes » à l’attention des enfants du primaire.
Comme il semble que les visites se fassent rares cet après-midi, Sophie, inéluctablement attirée par la fin du livre de François Cheng, s’autorise un peu de lecture, un quart d’heure avant de partir. C’est à cet instant précisément que Damien fait son apparition avec son flegme et son sérieux habituels. Il est en train de sortir un livre de son sac lorsque Sophie lève les yeux :
— Bonjour. Désolée, je ne vous ai pas entendu entrer.
— Bonjour. Je n’ai pas souhaité non plus vous déranger dans une aussi plaisante et passionnante lecture.
— Je suis là pour accueillir et non pour lire, ajoute Sophie confuse, comme une enfant prise en flagrant délit, avec quelques rougeurs qui trahissent sa gêne. Vous désirez rendre ce livre, je présume ?
— Oui, je n’ai pas accroché avec cet auteur. Je venais donc reprendre un livre de Monsieur Cheng.
— Ah oui, je comprends, dit Sophie, troublée par le fait d’avoir été vue en train de lire justement l’un de ceux qu’il avait en personne ramenés la veille.
— Vous sembliez concentrée, vous appréciez ?
— J’adore, explique Sophie. Cette écriture, cette sensibilité, cette poésie, tout me plaît : les pensées et les émotions s’avèrent si délicatement exprimées dans cet univers sans liberté où les convenances privent les humains de communication, par respect et codes établis. Vous avez l’air d’aimer cet auteur tout particulièrement aussi, je me trompe ?
— Non. Effectivement, cette prose poétique me parle aussi. J’y suis sensible.
— J’avoue qu’il y a longtemps que je n’avais pas autant été charmée, enchantée, voire ensorcelée par une lecture. Et pourtant, je lis énormément.
— Cela ne me surprend pas. J’ai éprouvé ce même ressenti, cette espèce d’élan incontrôlable qui nous entraîne inéluctablement vers la passion, l’espoir, puis la spiritualité de ce moine qui l’aide à accepter le champ des possibles de la vie et la fatalité.
— Une fort belle histoire d’amour en effet, forte, pure, inconditionnelle, au-delà des sens, pour l’éternité. C’est si émouvant.
— C’est son âme sainte, immaculée, éthérée, au milieu des folies et abjections des hommes en général, qui nous fait vibrer, je crois.
— Vous avez sans doute raison.
— Je vais de ce pas choisir une nouvelle lecture. Mes emprunts d’hier ne suffiront pas à étancher ma soif jusqu’à la semaine prochaine.
— Je vous en prie, dit Sophie en lui offrant un immense sourire.
Damien, aux yeux de Sophie, est un homme étonnant, voire énigmatique : elle se pose beaucoup de questions à son sujet, de plus en plus, même. L’adéquation de leurs goûts en matière de littérature ajoute une part d’envie de découvrir celui qui se cache derrière une évidente sensibilité bien masquée. Qui est-il vraiment ? Quel métier exerce-t-il ? Pourquoi donc lit-il autant, et pas n’importe quel livre, en plus ? Vit-il seul ?
Sophie, troublée par leurs convergences d’idées et d’acceptions, a l’intention d’observer ses mains lorsqu’il reviendra auprès d’elle : peut-être est-il marié ? Mais dans ce cas, pourquoi s’enferme-t-il autant dans la lecture ? Elle en revient toujours à cette même interrogation… L’envie, pour elle, est forte de percer le mystère.
Lorsqu’il reparaît devant elle avec deux nouveaux livres à emprunter, elle remarque d’emblée qu’il ne porte pas d’alliance. La seule chose qu’elle peut en conclure, et encore, sans aucune certitude, c’est qu’il n’est, a priori, pas marié. Il n’empêche qu’il a certainement une compagne : un bel homme comme lui, cultivé de surcroît, ne peut être un célibataire endurci. À moins que…
Sophie, absorbée dans son questionnement intérieur, en oublie presque d’enregistrer les livres :
— Vous avez trouvé de nouveaux livres à votre convenance ? demande-t-elle avec une curiosité non dissimulée.
— Seule la consultation des ouvrages me le dira, répond-il.
Sophie se sent hébétée par sa question qu’elle juge finalement stupide. Comment peut-on émettre un jugement sur un livre sans l’avoir lu ? Heureusement, Damien la tire d’embarras en ajoutant :
— Les synopsis semblent porteurs et dignes d’intérêt, à mon avis en tout cas.
Sophie se demande immédiatement quelle est la nature du lien entre lui-même et les ouvrages choisis : il a bien l’air de sous-entendre qu’ils ne sauraient plaire à tout le monde, en revanche qu’ils lui conviennent personnellement… Elle lui précise dans la foulée :
— Je suis au regret de vous dire que vous avez atteint le quota maximal de livres à emprunter. Il faudra m’en ramener si vous désirez pouvoir effectuer d’autres lectures.
— Je note l’information, dit Damien simplement. Merci. Au revoir.
— À bientôt, lance Sophie, étonnée de s’être ainsi aventurée à haute voix sur son envie de le revoir.
Sitôt Damien parti, Sophie s’enquiert de la liste des ouvrages qu’il a empruntés. Sa collègue Maud a très bien pu en enregistrer d’autres auparavant, en son absence. Hormis deux romans de Monsieur Cheng et un recueil de poésies, Sophie remarque d’emblée une convergence dans la thématique des ouvrages : tous ont un lien plus ou moins direct avec l’écologie. Elle finit par en conclure, prudemment, qu’il doit conjointement lire certains livres pour le plaisir et d’autres pour un travail concernant la protection de l’environnement. Peut-être est-il journaliste ? Chroniqueur ? Saura-t-elle un jour ? Il est certain qu’elle est trop timide pour lui poser directement la question. Mais sait-on jamais ? L’avenir l’éclairera peut-être à l’occasion ? En attendant, elle compte rapidement terminer, dès ce soir, le beau livre qu’elle a commencé pour découvrir l’issue de l’histoire.
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