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Couverture du roman Un soleil mauve d'automne

Un soleil mauve d'automne

Un soleil mauve d'automne dépeint la rencontre de deux trajectoires qui s'entrechoquent. Entre passion ardente et conflits déchirants, le récit suit des personnages tourmentés, oscillant sans cesse entre ombre et lumière. Dans cet équilibre fragile, une simple confession bouleverse irrémédiablement leur perception du monde. Catherine Keime explore ici la complexité des sentiments contraires et la précarité de l'existence à travers une narration sensible et intense.
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Chapitre 2

Première partie

1

La beauté de Jules, je ne l’avais pas inventée, elle était réelle, sublime. Je savais qu’il ne la tenait pas de moi.

Quand il était tout petit, je me penchais avec avidité, quand je rentrais fort tard parfois le soir, sur son sommeil. Je voyais sa peau qui luisait doucement dans l’ombre sous sa légère transpiration d’enfant et je gardais sa beauté comme une fleur volée, à la dérobée dans ma mémoire qui se faisait plus large pour accueillir son odeur et sa couleur, afin de sauvegarder son image et de l’avoir à jamais et en permanence à l’esprit. Jules avait constitué mon plus beau cadeau alors que mon mariage se consumait et que la mort, déjà, mettrait prématurément fin, peu d’années après, à cette alliance dont Jules était le fruit.

J’avais donc dû l’élever en ne comptant que sur moi, une tâche bien ardue que j’avais prise très à cœur. Mais notre solitude à deux nous avait nui.

À travers cette sensibilité qui, et cela me rassura momentanément, nous réunissait, j’avais pensé pouvoir le faire grandir simplement en entretenant un environnement calme. Pourtant, je n’avais pas su l’aider à maîtriser des accès de colère incontrôlés. Ne sachant moi-même comment surmonter mes accès de colère parfois, je devais souvent constatercombien j’avais mal guidé mon garçon par des mesures sûrement insuffisantes. Il souffrait et le manifestait. Cela pouvait prendre de dangereuses proportions. Par exemple, quand il m’arrivait de jeter mon regard sur lui, il s’inquiétait alors parce qu’il y avait été indifférent jusqu’à son adolescence et était devenuensuite trop susceptible pour supporter le moindre coup d’œil ou commentaire à son propos. Ce qui provoquait de vraies crises de rage.

Étant de nature assez égoïste, il possédait suffisamment la dureté de la jeunesse pour éviter de se poser trop de questions et il ne me jetait jamais le moindre coup d’œil. Aussi, une fois devenu un jeune homme, non seulement il ne comprit plus du tout cet intérêt, mais encore dus-je éviter tout mouvement visuel en sa direction ainsi que toute marque d’attention. Cela nous avait éloignés sensiblement l’un de l’autre sans que j’aie pu remédier d’une manière ou d’une autre à la situation. L’entrée dans l’adolescence avait été compliquée comme il fallait s’y attendre, faite de sursauts d’énergie, de désespoir et de révoltes. Je ne connaissais pas toutes ces étapes ou ne m’en souvenais plus. Néanmoins, elles avaient créé un certain lien qui n’appartenait qu’à nous, nous nous l’étions dit à plusieurs reprises et cela m’avait permis de penser que nous étions à l’abri.

Quand je lui disais, par accident, combien je le trouvais beau, il me semblait qu’il ne me croyait pas, pire même, qu’il m’en voulait de lui mentir peut-être. Son âme tourmentée avait, qui sait, peut-être bien cultivé le doute jusqu’à la mort. Et je ne l’avais pas vu venir. Je ne l’avais pas saisi quand il en fut encore temps sans doute. Je n’avais rien perçu, rien senti, rien compris. Et pourtant, je vivais depuis plus de deux ans avec cette rupture brutale qui, une fois pour toutes, avait défait ma vie.

Tout avait commencé, près de trois ans auparavant.

D’abord, la peur s’était installée, insidieusement, car je dormais de moins en moins bien, sans m’en apercevoir dans un premier temps. Et puis, j’avais remarqué qu’il me fallait faire une sieste après le déjeuner tellement la fatigue me saisissait dans la journée. Elle avait pris une place réelle sans que mon médecin ne parvienne à déceler quoi que ce fût de pathologique et ma pension de réversion me suffisant pour vivre, j’avais conclu que cesser de travailler serait une bonne solution face à ce mal insidieux. Cependant, lapeur inexpliquée et lasourde souffrance m’envahissaient en permanence depuis le départ de Jules. Mon fils m’avait confié un jour avoir été heureux avec moi, je sentais cependant que cela ne lui suffisait pas.

Pourquoi ? Il n’est plus là pour me répondre. Il avait en effet décidé, sansrien me dire, de suivre un ami dans une ville éloignée. Dès lors,je n’avais plus eu de nouvelles, que quelques mails qui ne me disaient rien. Comment aurais-je pu deviner la suite de cette escalade de l’inquiétude jusqu’à la montée de l’angoisse pour ainsi dire mortelle, et pour finir : la mort elle-même, dont je vais à présent essayer de décrire comment elle estsurvenue.

Trois cent cinquante-sept jours après ce brutal départ, Jules était revenu pour les fêtes de fin d’année. Il ne logea chez moi que trois jours durant et cela me suffit pour voir ce que mon fils était devenu. Un individu sombre et irascible qui se maîtrisait mal, cachant à peine sa froideur et son hostilité à l’égard de cette société qui n’avait à ses yeux aucun attrait. À ma connaissance rien ne l’avait jamais intéressé, même pas moi, même à l’époque oùj’assurais pourtant sa subsistance. À présent, j’ignorais de quoi il vivait, il m’avait juste glissé qu’il dispensait des cours. Il ne semblait me côtoyer que par obligation, ce qui précisément n’avait pas de sens à ses yeux. Nous vécûmes par conséquent ces trois jours en silence l’un à côté de l’autre sans qu’aucune rencontre n’eût véritablement lieu. Pour conclure, je dirais qu’il n’y avait plus de sens à tout cela pour moi non plus.

Me furent reprochés mon indifférence, ma glaciale indifférence, mon silence, mon manque de conversation, bref, à peu près tout ce qui me constituait, que j’appelais moi : écoute de l’autre, retenue et surtout un manque d’assurance qui me caractérisait depuis longtemps et le fâchait, lui qui, cela me sauta aux yeux, méprisait ce trait. Pourquoi nier que son départ me soulagea mais généra cette angoisse qui ne me quitta plus, jusqu’à ce que je prenne la décision de me rendre là où il habitait, commettant ainsi la faute fatale qui allait nous précipiter, du moins l’avais-je cru longtemps, dans l’enfer.

Jules ne supporta pas de me voir arriver à l’improviste bien que j’aie laissé de multiples messages, quelques heures avant mon arrivée. Il ne les avait même pas lus, comme je l’avais compris plus tard. Jules me poussa dehors dès qu’il me reconnut et avant que j’aie eu le temps de franchir sa porte, comme s’il cachait, à l’intérieur de l’appartement, un trésor inestimable. J’eus tout de même droit à quelques minutes d’entretien. Debout, face à face tous deux devant l’ascenseur, nous échangeâmes quelques paroles, ce furent les dernières que nous avions partagées. Rien n’avait été dit.

Je visitai la ville et repartisle lendemain en proie à une inquiétude grandissante et impossible à calmer. Cette fois, je savais qu’aucun psychiatre, aucun ami ne pourrait me soulager de ce fardeau. De toute manière, d’ami je n’avais plus, tant la maladie (la mienne, peu grave mais invalidante) est facteurd’isolement, c’est bien connu, et le chagrin aussi, cela est moins connu peut-être. Parfois, le chagrin suscite la compassion, mais encore faut-il le laisser entrevoir, ce qui n’était pas mon fort. Aussi la solitude était-elle devenue mon lot, que je supportais plus ou moins bien, mais sans doute fut-elle une préparation pour moi à ce qui allait survenir.

Je n’avais pas reçude nouvelles de mon enfant depuis cinq semaines quand les services de police me téléphonèrent un matin vers dix heures. Ils vinrent à deux quelques heures plus tard, pour me raconter les circonstances de son départ en terre étrangère, et sa mort.

Jules avait quitté le pays dix-huit jours après ma visite inopinée, en urgence. D’après les services de police, il avait en effet réservé sur un vol non régulier, en dernière minute, pour deux personnes et sans bagages. Celui qui l’accompagnait aurait pu passer pour son père. Je le découvris avec une sorte de désespoir sur les images nettement identifiables prises par les caméras de l’aéroport et il montrait un visage hostile, presque en colère, à moins que ce ne fût autre chose. On m’avait expliqué que si je désirais regarder, cela serait très dur, voire insoutenable. Cela l’était. Mon fils semblait inquiet, apeuré, mais comme en proie à la fureur sur un certain cliché. Avait-il été forcé de partir ? Avait-il été soustrait contre son gré ? Pourquoi ?

La suite de la narration était aussi peu compréhensible mais tout aussi péjorative.

Jules et son compagnon de voyage, dont il fut prouvé qu’ils vivaient dans le même appartement depuis l’arrivée de mon enfant dans cette ville, celui où je l’avais si fâcheusement surpris, avaient réservé également quelques nuits dans divers hôtels en marge des aéroports. Ils avaient tous les deux ainsi réalisé un véritable périple. Ils avaient rallié, dans chaque région parcourue, différents hébergements pour certains assez miteux, au cours d’un curieux trajet dont la situation des points principaux n’avait pris une signification qu’au fil du temps, quand les enquêteurs découvrirent les éléments qui permettraient d’échafauder les premières hypothèses…

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