
Un soleil mauve d'automne
Chapitre 3
La dernière chambre qui les avait abrités était la pire de toutes, sordide, borgne, m’avait-on dit, et de la drogue avait été trouvée dans le matelas. Il ne fut pas établi qu’elle leur appartenait, mais après une perquisition à l’ancien domicile, il fut confirmé une autre prise : de la drogue que les enquêteurs trouvèrent comme faited’une texture différente, d’une origine différente, provenant d’un centre de fabrication probablement industriel, ce qui leur avait mis la puce à l’oreille. Ce genre de substance n’était pas accessible à n’importe qui. Jules, qui fumait, j’allais l’apprendre, depuis des années, mais des substances très douces a priori, avait-il pris part àces goûts et avait-il consommé plus ? Pire : avec ce compagnon qui se prénommait Jean Baptiste, dit Jean-Ba, dans l’appartement duquel les drogues dures furent découvertes, on avait trouvé tout un catalogue de substances même pas dissimulées. Tout cela avait interpellé les enquêteurs justement parce que la drogue était bien visible et le départ de l’appartement sûrement précipité. La suite ne permettait pas encore, hélas, de savoir si Jules et Jean-Ba possédaient des substances sur eux au moment de leur décès, qui était survenu simultanément. On avait apparemment perdu toute trace d’un plan établi depuis la découverte de leur dernier séjour dans une station de montagne, au cœur d’une petite ville située à une distance considérable de celle qu’ils avaient rejointe par leur dernier vol. Entre l’aéroport et cette cité montagneuse située à bonne distance et non loin de la mer à vol d’oiseau, il n’y avait plus d’indices de projet établi, on aurait pu penser qu’ils avaient improvisé.
Bien que l’on ait refuséde m’en dire davantage, je portai la conclusion vraisemblable que les circonstances, quoique non encore éclaircies, étaientaccablantes à première vue pour les deux hommes. Il n’était pas encore prouvé que les derniers évènements survenus puissent être qualifiés d’attentats mais les corps étaient impossibles à recomposer, ayant été désintégrés sous la force du souffle qui avait été déclenché on ne savait exactement encore comment. Peut-être s’agissait-il d’un assassinat. Mon fils avait-il choisi de se sacrifier pour cette cause répandue, désormais presque à la mode, qui consistait à se détruire pour détruire d’autres vies ? Ou y avait-il été contraint ? Comment peut-on l’être vraiment dans ce genre d’aventure où le sort qui lie des personnes autour d’un tel projet est le résultat d’une maturation de la pensée, fût-ellecorrompue, et selon moi il fallait bien qu’elle le fût pour en arriver là. Si l’on admettait donc qu’il n’y avait pas été contraint, parce qu’il faut bien consentir ne serait-ce qu’une fraction de seconde pour parvenir à un tel sacrifice, combien de temps faut-il pour corrompre une pensée alors que rien ne la prédestine à un tel avenir pendant au moins dix-huit ans ?
J’avais en effet partagé la vie de mon fils assurément jusqu’à ses quinze ans, date à laquelle il avait quitté le domicile pour l’internat et les copains, bien prématurément à mon goût mais quand on n’est qu’à deux, l’autorité ne se partage pas, un seul la détient et le danger est de ne pas pouvoir la dispenser correctement, ce qui fut mon cas d’où l’internat dès ses seize ans. Qu’est-ce qui avait fait dévier mon enfant ? Combien de parents s’étaient-ils déjà posé comme moi la question ? Combien avaient obtenu une réponse ?
Jules n’avait rien dit, il était parti, il n’allait pas revenir et quand j’avais appris cela, comme une fatalité à laquelle je m’attendais depuis si longtemps, je me demandai lequel de nous deux avait été le plus maudit. Je me demandaiscomment j’allais pouvoir survivre à cet enfant dont j’avais adoré les boucles blondes, le sommeil parfois peuplé de cauchemars que je ne savais pas deviner, la peau translucide sur les tempes bleutées et l’haleine chaude du matin. Il avait probablement, m’avait-on dit, consommé des substances illicites assez tôt dans sa vie, ressenti une solitude que je connaissais moi-même et que je ne nommerais jamais, ayant trop peur d’en savoir plus. Entre-temps,j’avais appris ce dont je souffrais exactement et que j’aurais pu transmettre. Cela s’était-il produit ? Avais-je perpétué cette petite différence ? C’était donc moi qui aurais dû mourir et c’était moi qui restais. Cette fin tragique était-elle le fruit d’une hérédité, d’un choix délibéré ? Pourquoi et comment pourrais-je ou devrais-je accepter cela ? S’il s’agissait d’un accident, cela ne me rendrait pas la peine plus légère mais peut-être ma culpabilité serait-elle moins importante. Celle d’avoir été un élément peut-être déterminant dans le choix d’un avenir, si choix il y avait vraiment eu. Toutefois, Jules avait fait celui de partir et cela, je ne pouvais l’oublier ni m’empêcher d’en chercher les causes.
Quand il avait quitté la maison, il n’avait même pas pris sa guitare, j’avais donc pensé qu’il reviendrait. Il disait qu’il ne trouverait pas le sens à son histoire, à la nôtre, depuis un certain temps, et que donc il ferait comme métier, puisqu’il en fallait un, n’importe quoi juste pour faire quelque chose. Je n’avais pas supporté ces mots et n’avais pas trouvé de réponse.Après, cela avait été la survenue dusilence et je n’avais plus cherché à le meubler. Jules avait pris la décision de changer de ville. Je n’avais, bien lâchement pas commenté, pensant que l’éloignement, conjugué avec le passage du temps, pourrait nous aider. Il avait un pied à terre et un projet avait-il dit alors, que demander de plus puisque je ne savais plus moi-même comment conduire le cours des choses dont je n’avais plus la maîtrise depuis fort longtemps
Il était passé me saluer, comme il faut. Il m’avait fait la bise sur les deux joues, avait rempli un sac avec deux pulls et des chaussettes et n’avait pas pris le temps de manger, « on l’attendait ». Avais-je été trop pleutre ? Évidemment.
Je n’avais pas dormi pendant trois semaines, après ce premier départ, attendant en vain un coup de téléphone. Lui, il ne répondait jamais quand je l’appelais. Et puis un matin, l’idée avait lentement pris forme : et si c’était moi qui bougeais ? Il n’avait que moi, je n’avais que lui et j’avais fait des promesses quand il était enfant, entre autres celle d’être toujours là. Il verrait mon intérêt, même s’il n’en tirait pas de contentement. Je comptais bien qu’il accepterait de discuter un peu, je ne demandais qu’une ou deux heures et même moins, pourvu que je puisse voir à quoi il ressemblait.
Quand la porte s’était refermée sur son image :profil amaigri, teint terreux, au bord du paillasson sale, il était déjà mort un peu, violemment, brutalement, si douloureusement que je n’avais pas pu reprendre le train avant le lendemain. J’avais dormi sur place, à deux pas de là au cas où il me rappelle et pour respirer encore un peu près de lui avant d’aller à la gare. Je n’avais pas pensé que je venais de voir mon fils pour la dernière fois, mais j’avais gravi les marches d’un wagon gris qui était un peu différent des autres en ressentant une vive appréhension à tel point que j’avais pensé en descendre. Comme le départ était annoncé, je n’avais pas osé bouger. Pourtant, quand la machine avait commencé à rouler, j’avais contemplé le paysage comme étant celui d’une image unique que je ne reverrais à coup sûr plus jamais, sans me poser la question de savoir si je reviendrais un jour ou si j’attendrais mon fils, parce qu’une certitude m’était apparue : ce départ annonçait la fin de quelque chose. Le vide faillit m’aspirer, j’entrevis le pire sans le nommer, comme un trou noir sous mes pieds, si profond qu’on ne pouvait voir de terminaison à cette dégringolade.
Ce sentiment avait habité mon âme ensuite sans que j’y prenne garde car tout était plus sombre. Il y avait une ombre jetée sur chaque jour, d’ailleurs il n’y avait plus eu de jours mais une continuité, et tout était allé si vite que le temps n’avait pas eu a posteriori de comptabilité précise. Il s’était juste résumé à une succession de moments indéfinissables. Je m’aperçus après la disparition que je n’avais pas gardé de souvenirs de ce mois-là, mais une impression de durée suspendue, peut-être celle du deuil qui n’avait pas encore ce nom-là. Si j’avais dû donner un mot pour définir tout cela, je n’en voyais qu’un seul : absence, et une couleur dominait aussi, le gris. C’était un gris profond, foncé non pas uni mais discontinu, gravelé, tacheté, sali, déchiré, fendu comme un tissu malmené tendu à craquer, désuni, rendu informe par endroits, ceux sur lesquels ma mémoire vacillait sans parvenir à retrouver des expressions qui rendent un sens aux évènements.Mais il n’y avait plus de sens, que des lambeaux. Jules s’était absenté et tout avait perdu une grande partie de sa valeur.
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