
Un été plus chaud que les autres
Chapitre 3
Ces pictogrammes, pour nous être venus d’une antiquité considérable (l’ère néolithique), dépassent et de loin les réalisations de nos grottes du sud-ouest, et même celles de la grotte d’Altamira en Espagne considérée à ce jour comme la dernière étape attribuée aux grottes ornées. Elles se complaisent dans le noir, la difficulté, évoquant davantage des représentations sacrées ou pour le moins magiques. Ici, au Sahara, la profusion fait davantage penser à la facilité, la richesse, la joie, une douceur de vivre, plus qu’à une quête, une prière, et même à un espoir de bonne chasse. On découvre encore parmi ces instantanés d’une vie normalisée, au reste étalée sur plusieurs siècles, quelques scènes d’accouplement. Dans les camps nazis, nul parmi les condamnés n’aurait songé à se perpétuer, ou à s’amuser. En revanche, l’on relève beaucoup de ressemblance avec les polychromies englouties puis retrouvées, conservées par la catastrophe de Santorin. Une pareille civilisation heureuse a guidé la main des artistes. Lorsqu’on est heureux, on peint des couleurs, on écrit des chefs-d’œuvre.
La dessiccation observée et nécessaire à une telle transformation a dû se dérouler sur plusieurs milliers d’années. Il y a lieu de penser que les naturels ont eu le loisir de rechercher des points de repli qui, au reste, ne manquaient pas. Grande est l’Afrique !
En revanche, d’où pouvait provenir cette ethnie mystérieuse et si douée ? Il est plus facile de situer les points où elle a dû s’égailler, se replier. Nous en reparlerons. Au vu des instantanés disponibles, il semble que nous ayons affaire à une race blanche, ou faiblement colorée. Au moins en partie. Cela ne signifie pas grand-chose : les populations actuelles du Maghreb sont blanches, quand bien même en manière de boutade, on les dirait aussi grises. Leur type est en tout cas celui de la race blanche. L’Afrique, berceau de l’humanité, sort du cadre en entrant de plain-pied dans le domaine des conjectures et des suppositions. La question demeurera posée. Pourtant, dans sa conformation générale, l’ethnie protosaharienne laisse imaginer un faciès protogrec, préromain, prélatin, s’insérant dans une anthropomorphie maritime, si l’on met de côté la chronologie contemporaine déjà faussée.
Par ailleurs, quelques formes sont si incohérentes que certains excentriques en quête de droits d’auteurs ont évoqué des interventions autres que terrestres. Épuisons cependant les solutions de chez nous avant de nous lancer dans des projections hypothétiques que nous ne contrôlerons jamais, car on n’explique pas l’impossible par des concepts qui le sont encore plus… C’est de la perte de temps. Mais passons...
Les comparaisons chromosomiques faisant fureur depuis des années ne servent guère ici. À ma connaissance, peu de squelettes y ont été découverts en tant que tels et hors des cimetières. Étrange ? Peut-être pas ! Les habitants ont sans doute eu le loisir d’évacuer les lieux en toute quiétude, comme à Santorin où ils avaient choisi la fuite en mer dès les premiers grondements. Les deux conjonctures ne se ressemblent pourtant pas. L’une a duré quelques heures, l’autre mille ans… ou plus. Dans l’histoire de Rome, le nord du continent africain était occupé par les Numides, apparentés aux Berbères. Mais nous sommes après quand nous cherchons ce qu’il y avait avant.
Ce n’est pas la seule origine qui nous manque, pourquoi ne trouve-t-on pas de débris d’architecture, des ruines de villes, des traces de voies ? Le sable omniprésent a-t-il tout enseveli, nivelé, caché ? Le cycle du sable est bien particulier. Si le vent s’y déchaîne (pas d’arbres), il vient s’ajouter à une autre incidence ; les températures diurnes et nocturnes peuvent présenter des écarts de cinquante degrés, ce qui génère des micro morsures sur la surface de la roche, faisant du Sahara un continent sable à part entière. Dans ces conditions, comment les pictogrammes ont-ils survécu à cette débauche arénacée ? L’étonnement règne.
Nous sommes ici dans un contexte rarissime de la nature : une civilisation riche et assise sur des bases affermies, solides, se trouvant entièrement dévoyée par des effets climatiques inattendus et remplacée de facto par la seule nature primordiale reprenant sa part d’autonomie perfectible. Même en cherchant à l’expliquer par les milliers d’années, la solution n’apparaît pas, un os reste coincé dans la gorge. La région était verdoyante, veinée par des fleuves, constellée par des lacs, ouatée par des brises, tempérée pour se situer au-dessus du tropique et sans doute arborée sans avarice. Il est également probable que les effets rafraîchissants de la glaciation n’avaient pas encore libéré les pointes de chaleur africaines. Un âge d’or finissait pour cette civilisation énigmatique dont la gloire et les réussites nous seront à jamais cachées, tronquées, et resteront indéchiffrables.
Exemple même de ce que l’oubli peut faire, seule la panoplie qu’y a laissée l’homme nous parle encore d’eux. C’est frustrant ! Nous aurions pu tout aussi bien ne jamais rien deviner dans ce pandémonium assez anonyme et d’un abord très succinct, laborieux, contingent, et qui du reste refuse de se confier en multipliant embûches et demi-vérités.
Je pense que c’est à cause de ce nombre de questions sans réponses que j’ai pris goût à ce récit, qui n’en est pas encore un. La question, cependant, me taraudait mentalement depuis ma jeunesse (elle est très loin). Il y a dans mon esprit un modus vivendi où peut se complaire une certaine logique. La partie en aval, à l’inverse de celle qui se trouve en amont, paraît aller de soi, proposer des prolongements intéressants, des directions acceptables par l’Histoire en devenir. L’esprit peut aisément trouver des trajets et des descendances reconnaissables, voire reconnues, dans les fronts de bandière les plus proches, ceux disposant d’eau, de bois, d’un potentiel de développement prometteur. On verra qu’il y en a. Le sable ne peut pas tout engloutir, et ne l’a pas fait. La créature humaine s’échappe, choisit des lieux de repli suivant ses goûts, son flair même.
Néanmoins, quelle catastrophe ! Une civilisation menant la dragée haute aux réalisations de l’Égypte et de la Chine plusieurs milliers d’années avant elles est une perte que rien ne compensera. Un minimum des problèmes qu’elle posera toujours consentira à se laisser résoudre. Le plus gros étant l’identité exacte de la race néolithique installée là, pure ou déjà métissée. Justement, le terme de néolithique est-il bien utilisé en ce qui concerne ces hommes étranges, ces femmes si élégantes qu’elles pourraient prendre rang parmi les Crétoises beaucoup plus tardives, les Égyptiennes en aval ? N’avons-nous pas affaire à un pan réussi de notre histoire, à un riche chapitre de notre album de famille, tout en l’ignorant à notre corps défendant ? C’est une violence à notre esprit de synthèse autant qu’une déficience envers l’harmonie d’un tout.
J’ai parlé des derniers soubresauts de la glaciation bien qu’en sachant que, directement, la libération des terres de la glace est un fait trop brutal pour être validé sans retouche. Cependant, l’équilibre des climats, fortement modifié par les longs froids, a dû s’en rechercher un nouveau, réorganiser le cycle des vents, des pluies, rediriger celui des moussons, un tas d’impondérables échappant à toute prévisibilité par sa complexité. Seuls les éléments primordiaux sont propulsés dans des aboutissements ad hoc, dans des accomplissements appropriés qui leur sont convenables. Aujourd’hui que la chaleur dérape, le GIEC, encore qu’il ait progressé dans ses évaluations hardies d’impacts extraordinairement complexes admet la faiblesse de ses prévisions. L’évolution biologique ou matérielle recherche l’harmonie, œuvre à combler des trous. Elle se donne pour cela le temps nécessaire, agit et recommence mille fois s’il le faut ; elle est aujourd’hui, hélas pour nous, prise de vitesse par la rapidité des changements induits par notre espèce. Le climat mondial fait le yoyo sans cesse, que ce soit pour passer du très froid au tempéré ou du chaud au très chaud. Un péril, une fragilité incessants, dont est victime notre espèce, au point que ce fut déjà une chance que l’homme eut réussi à insérer l’explosion merveilleuse de sa pensée dans un espace aussi chahuté et aussi restreint d’un univers se plaisant dans les extrémités létales avec plus de constance que dans les maternages langoureux. Je n’oublie pas que la vie en ses premiers balbutiements n’a pu surgir qu’au cœur de tourbillons de feu, par exemple, la Terre torride et labourée d’impacts de ses 3,5 premiers milliards d’années d’existence. Le calme n’engendre pas la vie et le mystère de sa survenue acrobatique est loin d’être résolu…
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