
Un décembre assassin
Chapitre 3
Oh Luka, si tu étais là, près de moi, que me dirais-tu ? De lui laisser le bénéfice du doute ? Non ! Il vient d’avouer pour papa ! Luka je hais ton père autant que je suis mal ! J’ai tant besoin de toi Luka… Je t’aime plus que ma vie mon Amour, est-ce pour cela que je n’ai pas réussi à tuer le bourreau de mes parents ? Peut-être… Reviens-moi vite mon cher amour, je t’aime. Je t’aime tant… Reviens… Cela fait trop longtemps que tu t’es absenté du camp… Sans toi, je ne suis pas réellement moi Luka. Sans toi, rien n’a de sens. Tu me manques…
Elle quitta ses pensées troublées et le manque qu’elle avait de son amour pour reprendre son échange avec le père de Luka.
— Sache Morwenna qu’il n’y a pas une journée sans que je pense à cette soirée de décembre 2001, cette nuit où Elena est morte… Elle était si belle, si douce, elle était tout ce qu’un homme pouvait espérer sur terre…
Il peina de plus en plus à prononcer le prénom de sa mère. Les larmes lui montèrent aux yeux, lui, le chef du clan Bocklesky avait une certaine sensibilité, et visiblement, un cœur. Et Elena, la mère de Morwenna était loin d’être « personne » pour Jean.
— Jean, cela fait quinze ans que je dois vivre avec cette douleur, n’allez pas me faire croire que vous avez connu ne serait-ce que la moitié du mal qui me ronge depuis toutes ces années ! Je protège mon frère Stuart depuis cette terrible nuit, il est né avec ce handicap mental, cette fragilité que vous connaissez, et il a vécu un vrai choc cette nuit-là. Il ne s’en est jamais remis, heureusement que j’étais là ! Heureusement que j’ai veillé sur lui…
— Je ne prétends pas souffrir à ton niveau et tu sais que Stuart a passé ces quinze dernières années dans le campement de la famille Bocklesky ; il est comme mon fils… Si je puis le dire ainsi… Je te rappelle que sa chambre est à l’étage de ma maison !
— Attention, Jean ! Faites bien attention, ne dites pas n’importe quoi sous prétexte de vouloir adoucir ma rage, car elle est bien là ! Enfouie, tapie tel un fauve, et je ne vous garantis pas de ne pas vous sauter à la gorge dans les prochaines minutes, même à mains nues !
— Tu aurais le droit, mais écoute-moi d’abord, fais cela pour ta mère ; Ele… Elena… Oh ma pauvre Elena…
Une larme s’écoula lentement de l’œil de Jean, il s’affala sur son fauteuil, et engloutit la moitié de son verre, puis l’autre moitié dans la seconde suivante. Il poussa un petit soupir en appréciant ce breuvage fort et réconfortant :
— Ahhhh…
Il m’en faudra un autre.
— C’est bon, racontez votre version, grand-père, dit-elle en même temps qu’elle soupira.
La jeune femme se leva et alla en direction de la bouteille, prenant le verre de son ennemi juré au passage, en faisant attention de ne pas toucher ses doigts, elle lui servit le verre presque plein, lui tendit et se rassit.
— C’est bon ! J’écoute !
— Quand tu t’énerves, tu as parfois ce petit soubresaut d’accent italien que ta mère avait. C’est étrange car tu es née en France, mais c’est ainsi Morwenna… Ta mère voulait pour toi un prénom d’ici, un prénom celte. Peut-être est-ce pour cette raison que tu as les cheveux si blonds… Et les yeux si bleus.
— Parlez ! s’écria-t-elle, sa voix s’étranglant entre ses cordes vocales frissonnantes.
— Très bien Morwenna… Très bien, murmura l’ancien tout en avalant une gorgée de whisky.
Jean observa un instant le feu brûler et les braises crépiter dans sa cheminée, puis il commença son histoire, Morwenna l’écouta silencieusement, et replongea avec lui quinze ans plus tôt, afin d’avoir des réponses sur ce jour aussi sépulcral et angoissant qu’une journée en enfer.
Ce n’était pas uniquement l’histoire de Morwenna et ses parents, les Alviti, mais celle de la famille Bocklesky, la famille Gitan. Morwenna allait entendre ce qu’elle aurait peut-être dû entendre dès le départ, mais qui aurait eu à cœur de lui avouer l’inavouable ?
Au même instant, à quelques mètres de là, dans le campement gitan des Bocklesky
Stuart, le frère de Morwenna sortit guilleret de la caravane de Tony Bocklesky, le second fils de Jean, après avoir passé deux heures à jouer aux cartes et à boire du Chuchen et du whisky. Il attrapa son portable, sa sœur Morwenna n’avait pas répondu à ses appels et SMS.
Ce géant aux airs de nounours voulait voir sa sœur. Le grand brun gratta ses cheveux noirs ébouriffés.
Mais où est-elle ?
Le jeune homme de vingt-quatre ans mais qui en avait neuf dans sa tête tourna le regard vers le campement, puis vers la maison de Jean située un peu plus loin. Il y avait peu de chances pour que sa sœur soit là-bas, mais elle n’était pas sur le camp non plus. Il crut distinguer une silhouette féminine devant la maison du patriarche, le grand gaillard décida de s’approcher.
Au même instant, sur le port de plaisance de Lorient, dans le Morbihan, à une cinquantaine de kilomètres de Ty Goarch et des Bocklesky
Dans la nuit noire, un badaud promenant son caniche râleur sur le port entendit les bouées des bateaux se frotter entre elles et quelques claquements de chaînes d’amarrage ; mais il distingua surtout trois voitures de police, gyrophares allumés, qui étaient garées sur les pavés du port de plaisance de Lorient. Quelques agents freinaient déjà les curieux un peu éméchés du samedi soir. En effet le quartier du quai des Indes de Lorient, qui enclavait le port de plaisance était relativement vivant le samedi, surtout à presque minuit. Le promeneur de caniche rentra chez lui, quelque peu interloqué, après qu’un policier lui avait gentiment fait signe de déguerpir.
Les agents de police entouraient naïvement le commissaire Alain Brousseau, un homme aussi fripé et desséché qu’un raisin sec, une image absolument anti charismatique pour l’œil de bon nombre de personnes. Il avait en effet davantage l’allure d’un maigrichon clochard mal fagoté et affamé que celle d’un éminent commissaire aux résultats irréprochables pour ne pas dire plus qu’excellents.
— Alors on a quoi ? dit-il à la voix aussi éraillée qu’un métro passant sur des rails en plein hiver.
Joseph Marrec, un jeune brigadier, blond platine, fraîchement promu et aux allures de Ken, répondit fièrement sans pour autant manquer de sérieux une seule seconde :
— Mon commissaire, de jeunes fêtards sortant d’un bar d’à côté, le Villa Sun, ont remarqué une silhouette dans l’eau près d’un bateau de plaisance, ils avaient marché jusqu’ici pour allumer leur clope…
— Leur bédo, oui ! commenta le commissaire tout en fixant l’eau en dessous de lui, ainsi que la silhouette.
— Euh oui bon, enfin voilà ils ont remarqué la silhouette flottante, et ont envoyé leur copine nous rencarder, le commissariat était si proche du lieu…
— OK OK, merci Jordy.
— C’est Joseph, mon Commissaire.
— Oui voilà, « zéph », répondit Brousseau d’un ton condescendant.
— Je vais préparer les collègues de la scientifique, monsieur le Commissaire, ajouta le jeune blondinet.
— Ouais va… répondit Alain Brousseau en faisant signe de la main à son sous-fifre de dégager à sa vue. Il observa son agent partir avec son carnet à la main.
— Putain, mais il a joué dans Beverly Hills ce type ou quoi ? demanda le vieux commissaire à un gardien de la paix, nouvellement nommé aussi ; un petit métisse tout en muscle.
— Il aurait pu je crois, répondit-il d’un air moqueur.
— Bon sortez-moi ça de l’eau merde, il est minuit, déjà que vous m’avez flingué ma nuit, râla le commissaire.
Les techniciens arrivèrent dans la seconde, deux types en tenue de plongée sautèrent à deux mètres de la forme flottante. Puis la ramenèrent avec soin, au moyen d’une petite nacelle de fortune.
C’était bien un corps…
Au même instant, une Golf noire arriva sur le port à vive allure, celle-ci se gara promptement. Un homme sortit en posant son brassard de police orange sur le bras droit. Celui-ci marcha quelques pas sur les pavés gris du port, sa carte de police à la main ; il passa le filet sécurité qui venait juste d’être installé par deux toutes petites stagiaires qui ne manquèrent pas l’occasion de lui faire les yeux doux.
C’était le commandant Arsène Dubreuil, un homme de trente-trois ans, aux cheveux blond doré et aux yeux verts, plutôt sombres, il s’approcha du commissaire, l’air nonchalant, voire insolent.
Tout en observant la silhouette remonter, Arsène Dubreuil sortit de son blouson en cuir noir, un paquet de cigarettes ; en attrapa une entre ses doigts fins et agiles et l’alluma, sans regarder son commissaire.
Le jeune homme au visage clair et anguleux tira une taffe, souffla puis observa le corps sans vie sortir de l’eau, et être délicatement remonté par la scientifique.
Il tira une seconde taffe.
— Dubreuil ? demanda le commissaire Brousseau.
— Oui commissaire ? répondit Arsène sans pour autant lui adresser un seul regard.
— Comment cela fait-il que vous soyez arrivé si tard ? De surcroît vous vivez dans ce quartier !
— Je n’étais pas dans le coin… Une histoire perso…
— Faites-en sorte que vos histoires « persos » ne viennent plus freiner votre mission au commissariat, vos collègues et moi-même comptons sur vous commandant Dubreuil.
— Vous ai-je une fois fait défaut ? Cette fois-ci il tourna l’œil vers le gris des yeux de son chef, non sans une certaine effronterie.
— Humm… Passons, bon on a un corps Arsène…
— Je vois cela, bon vu l’état il n’est pas sorti ce soir hein… Cela fait quelques jours qu’il est dans la flotte bien que la fraîcheur de l’eau ait légèrement conservé le corps. Bizarre qu’aucun plaisancier n’ait rien remarqué…
— Une histoire de courant ou alors bloqué par une chaîne de bateau que sais-je Arsène… ajouta Brousseau.
Le corps arriva sur le quai, les deux hommes s’en approchèrent lentement.
— C’est un homme, Dubreuil…
— Ouais je vois cela, Commissaire.
— Jeune ?
— Certainement… répondit le jeune commandant en tirant une taffe.
— Je vous confie dès à présent l’enquête, merci de m’en rendre compte une fois que la scientifique aura rendu son rapport détaillé qui je l’espère livrera l’identité de ce pauvre diable. Bon moi je retourne me coucher maintenant !
— Bien commissaire, acquiesça le commandant Arsène Dubreuil, tout en voyant disparaître dans la nuit son frêle et déprimant commissaire Brousseau. Arsène avait toujours trouvé que cet homme grisonnant et maigre dégageait en dehors d’une odeur infâme de pommade, un air des plus déprimant.
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