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Couverture du roman Trévizac

Trévizac

À soixante ans, Jean se replonge dans ses souvenirs à Trévizac, ce château limousin en ruine où sa grand-mère l'a forgé. Il célèbre l'énergie et la résilience de cette femme qui l'a élevé seule face aux épreuves. Alors que sa propre entrée dans la vie adulte est bousculée par des imprévus majeurs, l'héritage moral de son aïeule devient sa boussole. Ce récit intime explore comment la fidélité à ses racines permet de naviguer dans les tourmentes et de choisir son propre destin.
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Chapitre 2

II

Il y avait beau temps que la vie mondaine de Grand-Mère s’était réduite à bien peu de choses. Elle était, si j’ose dire, partagée en deux : il y avait les personnes reçues à la cuisine et celles reçues au salon. Grand-Mère ne procédait à cette discrimination que par délicatesse, sachant très bien que certaines personnes à qui elle ouvrait sa porte se sentaient bien plus à l’aise autour de la grande table de cuisine, plutôt que les fesses posées sur les tapisseries au petit point des bergères du salon.

Parler d’ailleurs de vie mondaine est bien impropre pour les personnes de la cuisine. Néanmoins, elle recevait toujours avec cordialité et, je pense, avec plaisir ses deux voisines qui étaient aussi ses deux fermières, Mme Mazeyrat et Mme Dupleix. C’était une étrange relation qui s’était nouée avec ces deux femmes, mais comme Grand-Mère avait un don certain pour l’écoute, les fermières venaient régulièrement, sous prétexte de venir lui offrir un cageot de pommes ou un pot de crème fraîche, se confier à mon aïeule sur les petites misères de leur existence. Nul n’ignorait les épreuves que Grand-Mère avait traversées, et combien celles-ci avaient nourri son empathie naturelle. Et avec ses voisines, elle savait s’y prendre aussi bien qu’avec moi, et trouvait toujours le moyen au moins de leur arracher un sourire, voire de les faire éclater d’un bon rire qui les ragaillardissait. Heureusement pour Grand-Mère, sa cuisine n’était pas qu’un bureau des pleurs : si l’une ou l’autre apprenait une bonne nouvelle, une réussite à un examen ou la naissance d’un petit-enfant, elle s’empressait de courir au château pour partager l’événement avec Mme Dussoubs.

L’affection sincère que portait Grand-Mère à ses fermières n’était évidemment pas du tout de la même nature que celle qui la liait à son amie d’enfance, Françoise de Viéville, qu’elle considérait comme sa sœur et que d’ailleurs j’appelais Tante Françoise.

Comme tout le monde, Françoise de Viéville n’avait pas approuvé le choix de son amie lorsque celle-ci s’était mariée. Elle lui avait pourtant gardé toute son affection, et plus encore après la mort de mon grand-père, au moment où la veuve se retrouva ruinée et où tout le monde se détournait d’elle. Au début des années 60, Tante Françoise perdit son mari à son tour, celui-ci ayant été emporté en deux mois par un cancer fulgurant. Après ce décès, elle fit une dépression très profonde, et affirmait volontiers qu’elle ne s’en était sortie que grâce à l’attention et au soutien indéfectibles que Grand-Mère lui avait apportés.

Rituellement, Grand-Mère se levait à six heures du matin, et jusque dix heures, elle « faisait ses petites affaires » comme elle disait. Puis à dix heures, elle s’arrêtait, prenait une tasse de café, et attendait l’appel de Tante Françoise. Elles bavardaient ensemble de petits riens, manifestement heureuses de ce moment d’intimité, qui pouvait durer pendant une heure. Lorsqu’il nous arrivait quelque chose de cocasse, ou que nous piquions ensemble un fou rire, immanquablement elle concluait : « il faudra que je raconte cela à Françoise demain matin ! »

Par transitivité, si j’ose dire, je ne pouvais qu’aimer Tante Françoise et réciproquement. Celle-ci avait la chance de se retrouver à la tête d’une honnête fortune, et multipliait les astuces pour nous faire profiter de son aisance sans gêner son amie. C’est à elle que je dois d’avoir vu la mer pour la première fois, à l’occasion d’un week-end de Pentecôte où elle déboula à l’improviste le samedi matin et nous enjoignit de préparer en vitesse nos bagages afin de partir séance tenante à Royan. Mon éblouissement fut accru par le caractère si inattendu de ce voyage qui venait bousculer notre routine : je riais tout seul de surprise dans la voiture alors que nous n’avions pas encore atteint Confolens. Lorsque des années plus tard je lus que Bergson affirmait en substance que la surprise est la cause du rire, je repensai à notre escapade charentaise.

Je ne suis pas musicologue mais je crois pouvoir affirmer que Tante Françoise était une pianiste tout à fait remarquable, une interprète d’une grande sensibilité. Chaque année, entre Pâques et le 1ermai, Grand-Mère « rouvrait » le grand salon, que par économie de chauffage nous n’utilisions quasiment pas à la mauvaise saison. À cette occasion, Tante Françoise tenait absolument à faire venir à ses frais un accordeur pour le piano à queue (un magnifique Érard de 1877, qui faisait partie des quelques beaux restes de la maison), au motif que ce superbe instrument avait une bien plus belle sonorité que celui qu’elle possédait, et que donc c’était pour son propre plaisir d’interprète qu’elle le faisait accorder. Il est vrai que Grand-Mère pour sa part était bien moins musicienne, et se contentait à l’occasion de jouer le premier prélude de Bach, ou encore une petite ritournelle attribuée à Mozart.

Quand Tante Françoise se mettait au piano, le monde pouvait s’effondrer. Je m’asseyais par terre sous l’instrument et me laissais envoûter. Tante Françoise excellait dans l’interprétation de Beethoven, et je connais par cœur grâce à elle, l’Appassionata, la Pathétique et la sonate au Clair de Lune. Chaque fois qu’elle attaquait l’une de ces sonates, je fermais les yeux et des paysages mirifiques naissaient devant moi, dans lesquels je me perdais avec ravissement. J’ai eu depuis bien des fois l’occasion d’entendre l’une ou l’autre de ces sonates en concert (bien qu’elles soient passées de mode pendant de longues années) mais, quel que soit l’interprète, je n’ai pas retrouvé la magie que Tante Françoise faisait naître sous ses doigts.

Avec deux autres dames des environs, auxquelles nous étions vaguement apparentés et que par commodité j’étais prié d’appeler Ma Tante, Grand-Mère et Tante Françoise jouaient au bridge une fois par semaine, alternativement chez chacune. Ainsi une fois par mois Grand-Mère recevait son bridge, et en hiver elle accueillait alors mes « tantes » dans la bibliothèque, moins difficile à réchauffer que le grand salon. Néanmoins, nous allumions au moins une heure à l’avance un grand feu dans la cheminée « pour décrudir l’atmosphère », disait Grand-Mère (j’ai été bien surpris le jour où j’ai découvert que ce verbe n’existe pas…), puis elle apportait une espèce de radiateur à gaz sur roulettes, un machin terriblement dangereux qui crachait une grande flamme lorsqu’on le mettait en route et qui faillit plus d’une fois mettre le feu aux rideaux.

Grand-Mère adorait la crème chantilly, et la réussissait mieux que personne. Elle disait que c’était « le champagne de la pâtisserie ». De ce fait, son grand dessert était le saint-honoré, qu’elle servait une fois sur deux à son bridge pour la plus grande satisfaction de ses invitées, et qu’elle agrémentait de quelques fraises au printemps. En toute saison, elle trouvait dans le parc des fleurs ou à défaut des branchages qu’elle agençait en bouquets élégants et originaux, et servait son gâteau et son thé dans les plus beaux spécimens historiques de la porcelaine Legay, dont les armoires étaient pleines. Elle avait ainsi le don de transformer la moindre réception en une fête raffinée, qui faisait oublier à ses hôtes l’inconfort du chauffage et les rideaux défraîchis.

Mais en dehors de sa famille et de ses amies bridgeuses, elle ne recevait guère que M. le curé, usuellement le premier dimanche du mois. J’avoue que ce n’était pas mon repas préféré. M. le curé était un prêtre très âgé, qui ne semblait pas vraiment connaître l’usage du savon et portait à longueur d’année une soutane élimée et constellée de taches douteuses. Les conversations ne m’amusaient guère. En général, Grand-Mère trouvait pour commencer quelques amabilités un peu convenues au sujet du sermon du jour, que pour ma part je n’avais écouté que d’une oreille – et encore. Puis on échangeait des nouvelles de personnes du village, mais la conversation devenait vite cryptée, dès lors qu’on évoquait cette pauvre madame X, qui avait bien du souci avec son mari, ou madame Y, dont la fille n’avait pas su profiter de la bonne éducation reçue, de telle sorte que je ne puisse pas comprendre grand-chose à ce qui s’échangeait. Mais si d’aventure je tentais d’émettre quelques réserves sur notre hôte du dimanche, Grand-Mère me faisait les gros yeux en affirmant qu’en toute circonstance il convenait de respecter un homme de Dieu.

Les déjeuners dominicaux avec le curé prirent fin en 1972, lorsque celui-ci prit sa retraite. Il ne fut pas remplacé, et notre village fut rattaché au secteur paroissial d’Aixe-sur-Vienne. La première fois que nous y allâmes à la messe, le prêtre accueillait ses ouailles en gros pull, sans aube. En guise de chant d’entrée, on nous fit entonner « Le premier qui dit la vérité » de Guy Béart. On nous fit ensuite crier « Jésus t’aime » en levant les bras, puis une dame lut un texte d’évangile. Nous fûmes alors invités à tourner nos chaises pour en discuter avec nos voisins, à l’issue de quoi on tirerait au hasard la personne qui ferait le sermon du jour. Grand-Mère trouva la situation tellement grotesque qu’elle sentit monter en elle un inextinguible fou rire ; elle se hâta de sortir de l’église, et je lui emboîtai le pas. Devant le porche, nous pûmes laisser libre cours à notre hilarité, et nous ne remîmes jamais les pieds à Aixe-sur-Vienne. Désormais le dimanche, nous irions dans la vieille 2CV de Grand-Mère jusque Limoges pour assister à la messe à Saint-Michel-des-Lions : le rituel plus classique ne donnerait pas à Grand-Mère de ces crises de fou rire dont elle avait un peu honte après coup.

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