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Couverture du roman Trévizac

Trévizac

À soixante ans, Jean se replonge dans ses souvenirs à Trévizac, ce château limousin en ruine où sa grand-mère l'a forgé. Il célèbre l'énergie et la résilience de cette femme qui l'a élevé seule face aux épreuves. Alors que sa propre entrée dans la vie adulte est bousculée par des imprévus majeurs, l'héritage moral de son aïeule devient sa boussole. Ce récit intime explore comment la fidélité à ses racines permet de naviguer dans les tourmentes et de choisir son propre destin.
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Chapitre 3

III

« Grand-Mère, racontez-moi mes parents ! »

Combien de fois ai-je présenté cette demande, et Grand-Mère s’exécutait toujours de bonne grâce.

« Ton pauvre papa n’a pas eu une enfance très heureuse, je le crains. Orphelin de père presque à sa naissance, il a grandi avec deux frères sensiblement plus âgés qui se suffisaient l’un à l’autre et ne s’occupaient guère de lui. Il avait dix ans lorsque la guerre a éclaté, et un an plus tard, il partait comme pensionnaire au lycée Saint-Jean à Limoges, où je ne suis pas sûre qu’il ait toujours eu à manger à sa faim pendant l’Occupation.

Alain a toujours été un peu une énigme pour moi. Il était très gentil, docile et serviable, mais c’était un taiseux, et je ne suis jamais vraiment arrivée à savoir ce qu’il pensait au fond de lui.

Il avait des goûts simples et ne semblait pas du tout attiré par la brillante vie parisienne de ses aînés, même si Paul a tout fait pour le convaincre de venir le rejoindre. Il a préféré, après son bachot, faire son droit à Limoges. Une fois sa licence en poche, en 1950, il est parti faire son service militaire, juste au moment où celui-ci est passé de douze à dix-huit mois. Il a été envoyé en Allemagne où, m’a-t-il raconté, il n’a jamais eu aussi froid de sa vie ! Enfin, du moins a-t-il échappé à l’Algérie qu’ont connue ceux qui étaient un peu plus jeunes que lui.

À la fin de son service, il est revenu en Limousin, et s’est fait embaucher comme clerc de notaire dans l’étude de Maître Vacher, à Ambazac. Il s’est installé dans un deux-pièces à Limoges, comme par hasard près de la place Denis Dussoubs ! Nous avons vite établi des rituels : une fois par mois, il venait passer le week-end ici, et une fois par mois il m’emmenait au restaurant pour déjeuner. Cela faisait au moins deux dimanches par mois où il m’accompagnait à la messe, et le reste du temps je me demandais où il en était de sa pratique et de sa foi. Un jour, je notai qu’il cessa d’aller communier, mais je n’ai jamais osé aborder un sujet aussi intime avec lui.

Il ne semblait pas malheureux, même si j’attendais toujours qu’il me présente une fiancée. Il faisait partie d’une chorale, et avec les amis de son pupitre, il sortait régulièrement au cinéma ou au théâtre. Il jouait aussi au tennis avec un partenaire qu’il aimait bien. Mais en dépit de mes propositions, il n’amena jamais personne à Trévizac. Je ne pense pas qu’il aurait eu honte de l’état de délabrement de la maison (elle était d’ailleurs moins délabrée qu’aujourd’hui) ; en revanche, je suppose qu’il aurait été gêné de révéler à ses amis qu’il avait grandi dans un château de 43 pièces !

Et puis un jour, au restaurant, il venait d’avoir 30 ans, il m’annonça tout à trac qu’il allait se marier ! Il avait rencontré sa future quelques mois auparavant, lorsque celle-ci s’était fait embaucher comme secrétaire à l’étude de Maître Vacher. Il voulait un mariage dans la plus stricte intimité, et me prévint du même coup que la cérémonie aurait lieu deux mois plus tard. Ma foi, j’étais bien contente que mon petit dernier ait trouvé une épouse, mais je ne te cache pas que j’aurais aimé que les événements fussent moins précipités… »

Évidemment, il y avait là une ellipse dont Grand-Mère avait le secret. J’aurais pu m’en douter mais j’étais très naïf. J’ai donc dû attendre mes dix-huit ans pour récupérer le livret de famille de mes parents et découvrir que j’étais né cinq mois après leur mariage…

« Deux semaines plus tard, ton papa amena Annie à Trévizac pour la première fois. Ta maman était ce qu’on appelle une enfant de l’Assistance Publique. Née en 1939, elle était orpheline de guerre, et nul ne sut jamais si ses parents, dont elle n’avait aucun souvenir, étaient juifs ou résistants. Assez petite, d’un blond tirant vers le roux, un peu ronde, elle avait des joues potelées et un visage constellé de taches de rousseur qui lui donnaient une allure poupine. Elle était enjouée et toujours de bonne humeur. Bon, je le reconnais, je n’adorais pas son habitude, selon la mode américaine si en vogue après-guerre, de mâcher des chewing-gums à longueur de journée, mais à part cela elle était vraiment agréable et facile à vivre. Pour te faire une idée, tout le contraire de ta tante Sophie, ajouta-t-elle un jour en gloussant. Puis elle s’empressa d’enchaîner : oh, je ne devrais pas dire des horreurs pareilles : ce n’est guère charitable. Tu n’as rien entendu, n’est-ce pas ?

Conformément au souhait de ton père, leur mariage se fit donc dans la plus stricte intimité. Alain n’avait même pas voulu inviter ses frères, ce qui me chagrina un peu, mais je pense qu’il n’était pas pressé de faire se rencontrer les belles-sœurs, qui, il est vrai, n’ont jamais eu grand-chose à se dire. Une cérémonie très brève à la mairie, suivie d’une simple bénédiction à l’église du Sacré-Cœur à Limoges un vendredi matin, puis un déjeuner dans un restaurant en bord de Vienne. Les invités, outre moi-même, étaient uniquement leurs deux témoins : le partenaire de tennis de ton père, et Carole, une amie d’orphelinat de ta mère, qui fut aussi ta marraine mais a malheureusement disparu de la circulation environ deux ans après ta naissance, sans que j’aie jamais su pourquoi ni comment. Ta maman portait ce jour-là une robe plissée ivoire qui lui arrivait au genou… Je pense que les personnes qui nous ont vus au restaurant auraient pu difficilement imaginer qu’il s’agissait là d’un banquet de mariage ! Mais à vrai dire, cette cérémonie sans tambour ni trompette leur ressemblait bien.

Tes parents menèrent, je pense, une vie heureuse à Limoges. Oh ils n’étaient pas mondains, mais Annie était à son tour entrée dans la chorale de son mari, et ils s’étaient fait là quelques amis qui leur suffisaient.

Nous avons conservé nos habitudes après leur mariage : je voulais me faire discrète, mais ce fut Alain qui insista. Ils continuaient donc à venir passer un week-end par mois ici. En revanche, le déjeuner au restaurant fut remplacé par un déjeuner familial dans la charmante petite maison qu’ils avaient acquise à Limoges, rue François Perrin. Je ne saurais me réjouir de ce qu’Annie fût orpheline, bien entendu, du moins cela m’a-t-il donné la chance de ne pas avoir à partager avec une belle-famille : ils passaient tous leurs Noëls avec moi. »

Autrement dit, pas une seule fois depuis leur mariage ni les Paul ni les Louis ne descendirent à Trévizac passer Noël avec Grand-Mère, mais de cela, bien entendu, elle ne s’est jamais plainte.

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