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Couverture du roman Trévizac

Trévizac

À soixante ans, Jean se replonge dans ses souvenirs à Trévizac, ce château limousin en ruine où sa grand-mère l'a forgé. Il célèbre l'énergie et la résilience de cette femme qui l'a élevé seule face aux épreuves. Alors que sa propre entrée dans la vie adulte est bousculée par des imprévus majeurs, l'héritage moral de son aïeule devient sa boussole. Ce récit intime explore comment la fidélité à ses racines permet de naviguer dans les tourmentes et de choisir son propre destin.
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Chapitre 1

Du même auteur

- Le marquis de Saint-Sozy, un aristocrate quercinois au Siècle des lumières, roman historique, L’Harmattan, Paris, 2019.

À la mémoire

de quelques délicieuses grands-mères que j’ai connues

À Thibault B. qui m’a encouragé

À Marie-Liesse P. qui m’a fait redécouvrir le Limousin

I

Pas une journée sans que je pense à elle. Souvent, une foule de souvenirs m’assaille, mais l’un d’eux revient plus spontanément : debout dans le grand salon, elle dispose des jonquilles dans un vase sur le piano à queue.

Elle est habillée de gris et mauve – ses couleurs : une robe grise et un gilet mauve, ou une jupe grise, un « corsage », comme elle disait, blanc, et toujours un gilet mauve, ou encore un chemisier mauve et un gilet noir. Je ne me rappelle pas l’avoir jamais vu s’acheter un vêtement neuf. Ou bien elle était particulièrement soigneuse, ou bien ses habits étaient d’une très bonne maison – sans doute les deux.

Je la revois, mais je l’entends aussi. Elle chantonne bien entendu, car elle chantait ou fredonnait en permanence. Par exemple, « Le fiacre », en roulant les r comme Yvette Guilbert.

Soudain, elle s’interrompt et se tourne vers moi, avec un sourire malicieux :

« Quand j’étais jeune, j’adorais cette chanson : je la trouvais si drôle ! Mais un jour, j’avais peut-être dix-huit ans, je me suis mise à la chanter devant mes parents. Ils furent scandalisés, et m’ont vertement réprimandée ! De leur vivant, je ne l’ai plus jamais chantée… »

Car elle parlait ainsi : bien entendu, elle ne se serait jamais fait « engueuler » (connaissait-elle seulement le mot ?), ni même simplement « gronder ». Non, elle se faisait « vertement réprimander » : ce genre de vocabulaire était pour elle du langage courant.

Ma délicieuse grand-mère. Je l’adorais…

Grand-Mère avait une propension incroyable à la gaîté. Elle n’avait pas eu la vie facile, mais le rire semblait spontané chez elle. Elle trouvait toujours le cocasse d’une situation, ou sinon affectait de rire de ses soucis, par délicatesse et par bonne éducation, pour ne pas ennuyer autrui avec ses propres tracas.

Elle adorait aussi me faire rire – et j’étais bon public. Comme elle chantait sans cesse, elle avait toujours une chanson en accord avec les circonstances. Un jour que nous mangions une entrecôte, cadeau d’un fermier voisin, elle entonna la chanson éponyme, « L’entrecôte ». Dans le couplet final, elle se mit à prendre des airs grandiloquents de Sarah Bernhardt pour déclamer en roulant des yeux :

« N’écoutez pas, fillettes, cet exemple maudit

Vous seriez pour le monde un objet de mépris»

Et voir soudain ma grand-mère transformée en tragédienne au milieu de la cuisine me faisait partir dans un fou rire qui la gagnait aussitôt.

Elle avait conservé au salon un vieux phonographe, et m’apprenait à danser. Elle déplorait de ne plus se sentir assez en forme pour danser le charleston qu’elle avait tant aimé dans sa jeunesse, mais connaissait quantité d’autres danses de salon. Comme sa taille était modeste et que je suis vite monté en graine, dès l’âge de neuf ans, je pouvais faire office de cavalier presque présentable. C’est ainsi que j’appris la polka, la valse, mais aussi le tango, le paso doble ou le foxtrot. La mise en scène était invariablement la même : elle avait retrouvé dans ses affaires un carnet de bal, sans doute hérité de sa propre mère, et qui revêtait la forme d’un petit éventail en ivoire. Sur chaque lame de l’éventail, elle était censée inscrire au crayon les prochaines danses et le nom des cavaliers à qui elles étaient réservées. J’étais donc prié de m’approcher d’elle pour savoir si elle voulait bien m’accorder cette danse : elle prenait alors une moue préoccupée en soupirant : « c’est que… mon carnet est déjà bien plein… Mais vous avez de la chance, jeune homme, je n’ai justement personne d’inscrit pour la prochaine ! »

Un jour, elle se mit en tête de m’apprendre le Lambeth Walk. Je ne sais pourquoi, les pas étaient pourtant simples, mais je m’emberlificotais tant et si bien que Grand-Mère et moi finîmes par trébucher et nous affaler de conserve sur le canapé Louis-Philippe, dont les ressorts se mirent à couiner comme des souris pour protester contre cette subite agression. Nous avions déjà commencé à rire au moment où nous perdions l’équilibre, et la complainte du canapé ne fit que renforcer notre hilarité.

Quelques années plus tard, je fus bien surpris d’entendre à la radio Dalida qui reprenait « le Lambeth Walk » et en fit un tube pendant quelques semaines : c’est comme si la chanteuse avait voulu brusquement pénétrer l’intimité de notre vie à deux à Trévizac. En tout cas, je dois bien être aujourd’hui le seul Français du XXIesiècle à savoir danser le Lambeth Walk – ou du moins assurément le Lambeth Walk façon Trévizac, car je ne saurais garantir que les pas enseignés par ma grand-mère étaient bien conformes à la chorégraphie d’origine !

Dès qu’une pluie importante commençait, il fallait monter au grenier vérifier que les bassines étaient bien placées, pour récupérer l’eau tombant des fuites du toit. Une après-midi où nous nous consacrions à cette tâche, elle attrapa un vieux pot de chambre en porcelaine qui traînait et, se le mettant sur la tête, me demanda : « Ne suis-je pas jolie, coiffée ainsi ? Lorsque j’étais jeune, nous portions toutes des chapeaux qui ressemblaient exactement à ça ! ».

Bien évidemment, ma grand-mère ainsi coiffée d’un pot de chambre au milieu du grenier avec des mines de midinette me fit immédiatement partir dans des gloussements qui ne tardèrent pas à se transformer en pleurs de rire.

Une année elle m’emmena pour mon anniversaire voir Mary Poppinsau cinéma. Le film me ravit, mais je pensai en sortant que je n’avais quant à moi aucun besoin d’une Mary Poppins : ma grand-mère était là pour enchanter le quotidien – avec autant de savoir-faire que la nounou de Walt Disney.

Elle était un rayon de soleil permanent. C’est son sens de l’humour, son détachement et sa force de caractère qui ont permis à l’enfant dont elle avait hérité, mélancolique et émotif, un peu renfermé et volontiers ironique, de devenir un homme.

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