
Tonitruances
Chapitre 2
2003
Un bus bondé. L’heure qui file. Les tâches qui s’accumulent. Et les devoirs de Romain. À caser quelque part entre la séance chez la psychomotricienne, la préparation du souper, puis le souper lui-même et les rangements. Sauf que les devoirs, c’est pas une mince affaire. Il faut compter d’abord une demi-heure de négociation, une demi-heure d’argumentation avec l’agacement qui monte de minute en minute, qui monte en même temps que la voix, et Romain qui se cabre et ma maigre patience qui s’érode pour qu’enfin, il accepte de s’y mettre, accepter est d’ailleurs un bien grand mot, c’est plutôt qu’il s’y résigne en désespoir de cause. Quand enfin il a le livre en main et moi la boule au ventre, les mots lui résistent, les lettres valsent, c’est parti pour durer des heures, sauf que les heures, on ne les a pas, il faut manger, il faut laver les enfants, il faut se dépêcher de les coucher pour pouvoir les lever assez tôt le lendemain et en remettre une couche avant de les amener à l’école, alors je m’exaspère, et je lui réexplique, sans comprendre ce qu’il ne comprend pas, ni où réside la difficulté. Ça, c’est les jours sans rendez-vous.
Romain est dyslexique. Une enseignante nous l’avait signalé dès l’école maternelle avec beaucoup de délicatesse : « Âge mental, deux ans ». Depuis, on consulte à tour de bras : logopédiste, psychologue, allergologue, toute une kyrielle de spécialistes, autant de solutions miracles qui se dérobent à nous. Romain se laisse trimballer de l’un à l’autre : « C’est quand qu’on va chez le vétérinaire ? »
Le jour du rendez-vous, je l’ai donc cueilli à la sortie des classes. La psychomotricienne, trajet inclus, va nous manger près de deux heures et je ne vois plus comment caser le reste. Pour essayer de glaner des secondes où je peux, je décide de mettre le trajet à profit. L’idée d’expédier le problème de math dans le bus n’emballe pas, mais alors pas du tout Romain. J’insiste. Je hausse le ton, sans du tout me soucier des gens qui nous entourent. Il n’y a plus que mon idée qui compte et la furie de ne rien maîtriser. Romain se braque. Sa résistance fait sauter ma dernière digue. Je lui brandis le cahier sous le nez en le sommant de lire l’énoncé de la question. Plus je le presse, moins il en est capable. Brusquement, je lui saisis le doigt et l’écrase sous la ligne en lui intimant de lire enfin cette putain de consigne de merde. Quelques passagers volent au secours de mon fils.
— Madame, vous ne voyez pas qu’il est paniqué ?
— Si vous voulez me remplacer, pas de problème. Sinon, vous vous la fermez.
— Courage, mon gars, je suis avec toi.
— Romain, si tu ne veux pas finir comme cet abruti, maintenant tu m’écoutes.
Quand on arrive chez la psychomotricienne, on n’a pas avancé d’une ligne. Mais je me suis mis tout un bus à dos.
Romain a pourtant été l’enfant le plus désiré de la terre. Un désir qui commence par Pierre.
1993
Fraîchement embauchée chez Caritas Suisse à Lucerne, je suis la seule employée de cette grande organisation à ne pas comprendre le suisse allemand. Mes collègues ont le respect des minorités. Dès que je m’assieds à leur table, le français… fédéral s’impose comme langue officielle. Ils échangent quelques banalités, puis l’envie de communiquer l’emporte et la conversation se germanise. Je m’accroche à des bribes, rate toujours les moments où l’on rit. Le « surchargé de la communication pour la Suisse romande » passe quant à lui d’une langue à l’autre comme un amphibie. J’admire cette dextérité mentale. Et ce n’est pas la seule chose que j’admire en lui. Pierre dégage un mélange de tristesse et de bonté qui me va droit au cœur. Un jour, le hasard m’a accordé la faveur de le rencontrer dans le train. Ce jeune père séparé rentrait de Genève. Quatre heures de trajet aller et quatre heures retour pour voir sa fille. Sauf qu’il avait trouvé porte close. Faute de pouvoir joindre la mère, il s’était résigné, après une demi-heure d’attente, à repartir bredouille. Sa détresse m’avait chavirée.
Voilà des semaines que je gamberge sur la manière de donner à notre relation une tournure plus personnelle. Il me tend la perche en affirmant qu’à Lausanne, on ne trouve plus aucun établissement ouvert passé une certaine heure. Il a raison. Au début des années 90, Lausanne est encore qu’une bourgade champêtre bien loin de la festive noctambule des années 2000. Entre quatre et cinq heures du matin, elle dort sur l’ensemble de son territoire.
Je le sais, mais exclu de l’admettre. Piquée au vif, je concocte donc un plan qui poursuit deux visées : passer une nuit entière avec lui et le convaincre de l’incessante vie nocturne de la capitale vaudoise. Le second point implique une solide dose de mauvaise foi, un timing bien précis et des choix d’établissement assez contestables, mais qu’à cela ne tienne, je lance le pari qu’on peut s’y éclater toute la nuit.
La Tomate, boîte déjà ringarde à l’époque, présente l’indéniable avantage de se situer tout en haut de la ville. En y dansant jusqu’à la fermeture, on peut, selon mes calculs, gagner ensuite le buffet de la gare à pied et, pour peu que la balade prenne une tournure suffisamment romantique, occulter l’heure morte en arrivant juste après l’ouverture.
Chemin faisant, une aubaine me sourit. Par le plus grand des hasards, notre tournée des grands ducs coïncide avec la Nuit du cinéma et l’Athénée projette un film à quatre heures du matin. L’événement doit se produire une fois tous les dix ans. Sur le ton blasé de celle qui a l’embarras du choix, je lui demande s’il ne préférerait pas un arrêt cinéma. Cette nuit-là, je gagne ainsi mon pari et bien plus encore. Pierre est impressionné par la vie nocturne lausannoise. Et moi par la chance que j’ai de serrer sa main dans la mienne.
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