
Tonitruances
Chapitre 3
Le bonheur, ça ne se raconte pas. Tout au plus puis-je essayer de l’esquisser par quelques touches qui donneront une idée de la couleur générale.
Mon amoureux cumule toutes les qualités. Altruisme et générosité. Humour et sensibilité. Un bagage de cinq langues, une encyclopédie sur pied. Un corps de karatéka, normal, il fait du karaté. Sans oublier la créativité. Des idéaux, des rêves. Une place pour moi dans ses projets. Une oasis de français dans ma ville d’adoption.
De temps en temps, il me demande quand on va se marier et avoir des enfants. Je ne sais pas s’il plaisante ou s’il est sérieux. J’ai une nette préférence pour la seconde option, surtout en ce qui concerne l’idée de procréer. Nos fibres sociales entrelacées en une jolie bouture.
Mais je n’ose pas le lui dire, de peur d’être déçue. Ce qu’il a vécu dans son ancienne relation, la confiscation de son premier enfant, l’impunité avec laquelle la mère de sa fille bafoue les décisions de justice, le chagrin dont je suis témoin, font que je lui projette plein de réserves et de réticences à l’idée de recommencer. Je garde dans le secret de mon cœur ce désir de progéniture qu’il nourrit parfois de petites allusions et prends ostensiblement la pilule devant lui tous les matins, après avoir pris soin de remplacer le contenu de la boîte par d’anodines pastilles contre la toux. Quand je serai enceinte, il ne pourra que craquer face au fait accompli.
En attendant, je pleure en cachette à chaque menstruation.
***
Quand je rencontre Pierre, il y a longtemps que les joints font partie de mon quotidien. Les premiers à la pause de midi et les suivants sitôt rentrée du travail. Impossible de concevoir une journée sans. Mon seul fragment de discipline consiste à les éviter dans la matinée. Lui fume aussi, quoique beaucoup plus sobrement. Sa règle, c’est un pétard par jour, un seul. Mais pour en profiter le plus longtemps possible, il se l’offre en guise de petit déjeuner. En nous unissant, nous fusionnons nos habitudes : j’adopte le joint du matin, lui les pétards du soir. Je vis sur un double nuage.
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Pour la troisième fois consécutive, mon amoureux m’emmène au Letten. À cette époque, ce quartier de Zurich est la scène ouverte de la drogue. Un immense rassemblement de toxicos, un local d’injection à ciel ouvert. Autour de nous, des épaves décharnées végètent dans l’entre-deux mondes. Certains s’agacent à se chercher une veine encore pas trop nécrosée dans le bras, la cheville ou le cou, tandis que d’autres longent les rails de la voie désaffectée pour récupérer des fonds d’héroïne dans des seringues usagées. C’est la cour des miracles, partout des peaux nécrosées et couvertes d’abcès, des zombies errant, des gens affalés dans les détritus et quelques bonnes sœurs venues distribuer à manger à ceux qui songent encore à s’alimenter. Du haut d’un pont surplombant la scène, un père de famille venu observer cette faune avec ses enfants pour s’économiser une visite au zoo.
Pierre est l’un des premiers à consacrer un reportage à ce sujet. Il l’intitule « Par un beau dimanche en enfer ». Moi, je mesure mal toute l’horreur de ce que je vois. Mon regard est faussé par la présence de mon journaliste préféré. Avec lui, où que j’aille, je me sens au paradis.
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Dur de partir un mois, presque à l’autre bout du monde et de surcroît avant l’ère des téléphones portables, texto, courriels et autres liens virtuels, quand on est retenue en Suisse alémanique avec toute la force d’attraction d’un amour récent. Mais une promesse est une promesse, c’est très mal de ne pas les respecter, n’est-ce pas futur Romain ? et j’ai une amie qui compte sur moi.
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Quand l’ennui de Pierre se fait trop violent, je trouve un fax où lui envoyer quelques mots tendres et passionnés. Comme je n’ai pas d’adresse fixe, sa ou ses réponses m’attendent à des milliers de kilomètres, dans une poste restante de New Dehli où nous passerons vers la fin du voyage.
Les jours et les semaines s’égrènent au rythme nonchalant de l’Inde, avec leur lot d’aventures rocambolesques et quelques visions de dénuement qui nous choquent profondément. Lorsque Béa et moi arrivons enfin à la capitale, ma première visite est pour la poste. Ce ne sont pas une ou deux lettres qui m’attendent, mais toute une liasse. Assise sur une marche d’escalier, je les savoure dans l’ordre chronologique, ce qui me permet d’apprécier pleinement leur évolution. Au fil des pages, l’attirance se mue en attachement, la joie de m’avoir rencontrée en un profond désir de me garder. L’une des dernières déclare que ce n’est plus seulement mon corps, mais mon âme qu’il désire enlacer. C’est du moins ce que je crois distinguer à travers mes larmes.
Rien de tel qu’un éloignement pour consolider un amour naissant.
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Notre relation intime ayant pris naissance dans un cadre professionnel, nous avons tout d’abord cultivé une certaine discrétion. Fatalement, quelques collègues finissent par nous croiser ensemble. Certains savent, d’autre pas, aussi décidons-nous d’officialiser.
Depuis quelques semaines, nous relevons quotidiennement un défi personnel qui se corse à mesure qu’on s’enfonce dans l’automne : se tremper tous les jours dans le lac à partir d’un escalier que nous avons rebaptisé la playa romande. C’est là que nous convions nos collègues à un petit apéritif. Forcément assorti d’une baignade. Après tout, on n’est qu’en novembre. L’amour nous immunise du froid.
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« Il y a une église en face, vous deux, il faut vous marier », plaisante le serveur d’un bistrot parisien. Des décennies plus tard, sa réflexion me revient en mémoire. Pierre et moi, c’était de l’ordre de l’évidence.
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L’euphorie de l’amour nous donne envie de nous griser de moments forts, soif d’adrénaline, orgie d’inoubliable, surenchère de folie. La grue se dresse au bord d’un promontoire rocheux. Quinze à vingt mètres au-dessus du lac. Pierre grimpe le premier, je m’engage à sa suite. Seul un sautoir accroché à la taille nous sécurise. Je ne comprends pas bien comment. Mon ami fait trembler l’échelle, je me cramponne à chaque barreau, de plus en plus crispée à mesure qu’on s’élève, usant mes forces à me tenir. Surtout ne pas regarder en bas. Nous atteignons enfin la plateforme tremplin. Je tremble comme un veau nouveau-né. Pierre s’équipe et se jette dans un grand cri. Je le vois rebondir trois ou quatre fois, puis s’immobiliser tête en bas. C’est mon tour.
Le simple fait de m’avancer au bord du vide est déjà une épreuve. Le poids de l’élastique accroché à mes chevilles cherche à m’y entraîner. L’hésitation me met au supplice, je dois me décider. Juste une petite impulsion à donner, la suite ne dépend plus de moi. Je m’accroche à l’idée que je n’ai presque rien à faire. D’autres personnes arrivent qui attendent leur tour. Je ne peux pas me taper la honte de redescendre par l’échelle. Et mes bras n’en ont plus la force.
Je saute en serrant les dents. Le lac se rapproche de plus en plus vite, au dernier moment il freine et seul le haut de mon crâne entre en contact avec l’eau. Me voilà déjà aspirée en arrière. Le film se déroule à l’envers, je remonte, presque jusqu’au point de départ pour un deuxième vertige pire que le premier. Arrivée au point d’inertie, je ne sens plus, comme lors de la première chute, la résistance de l’air. Me voilà en apesanteur, aucun appui nulle part comme ces dessins animés à l’instant où ils comprennent qu’ils n’ont plus pied, avant de tomber. Mes organes flottent dans tous les sens. Puis je retombe, avec l’élan en moins et la conscience que cette atroce sensation va recommencer. Encore deux-trois aller-retours et je finis par m’immobiliser au bout de mon fil, tête à l’envers comme une chauve-souris et les idées brassées. Malgré l’inconfort de la position, un énorme fou rire me prend. Quand le rameur vient me décrocher, je suis encore en train de me gondoler aux larmes. Quel beau dimanche, on s’est offert !
***
Héritage de mes coups de cœur d’enfance, j’ai un rat comme animal de compagnie. Un rat en liberté dans l’appartement, sa cage n’étant destinée qu’au transport. Comme j’ai peu de temps à lui consacrer, il est resté assez sauvage et je dois beaucoup ruser chaque fois qu’il faut le capturer. Quand on décide que je vais m’installer chez Pierre et résilier mon bail, il ne me vient même pas à l’esprit que ma bestiole et mon refus de l’emprisonner pourraient déranger mon amoureux. Et le fait est que celui-ci m’accueille à bras ouverts avec rat et principes.
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