
Sur la route d'Ella
Chapitre 3
Suite à cette fameuse soirée où j’avais littéralement pété les plombs, je me rappelais toutes les fois où j’étais allé voir mon médecin pour lui expliquer à quel point j’étais fatigué, que je n’avais pas le moral, et que plus cela allait, plus j’avais le goût à rien. Il en avait conclu sur le moment que ce n’était qu’un passage à vide, que la fatigue et le stress pouvaient parfaitement expliquer cet état et que cela arrivait souvent. Il finit par me recommander de faire une cure de vitamines, ce qui ne me fit rien, et d’ajouter quelques doses de magnésium, ce qui n’eut pour effet que de me mettre mon second cerveau, à savoir mon ventre, dans un état lamentable.
Seconde visite, second avis. « Il vaudrait mieux aller consulter un psychiatre pour s’assurer que le mal n’est pas plus profond ». C’est clair que quand tu passes tes journées à ruminer, que tu traînes les pieds pour aller bosser et que tu commences la journée en pensant à aller te recoucher, c’est qu’il y a comme un problème
Je me suis exécuté. Verdict dépression avec troubles anxieux sévères. Cela me paraissait être le diagnostic minimum vu mon état de ces dernières semaines, mais je n’en comprenais pas trop la portée. L’ordonnance était classique, le dernier antidépresseur à la mode multi spectre, accompagné d’un anxiolytique.
Je rentrai chez moi, les médicaments dans leur sac. J’ouvris la première boîte, lus les conditions d’utilisation et les effets indésirables. Cela aurait suffi à me guérir d’un coup. C’était de véritables saloperies ces trucs-là, et rien que d’en lire la posologie m’avait fait encore plus peur que l’angoisse qui m’habitait. J’avais donc décidé de ne pas les prendre. C’était sans compter sur mon corps qui avait ce message à faire passer depuis des années.
Il ne fallut pas longtemps pour que cette fameuse soirée n’arrive.
Je restai néanmoins assez lucide, en bon cartésien que je suis d’habitude. Vint alors forcément la question du pourquoi et du comment. La réponse fut assez classique je dois dire. Mon état dépressif sévère trouvait donc son origine dans mes choix de vie, c’était clair, et ma nature anxieuse avait définitivement pris le dessus en se révélant violemment au grand jour, comme un véritable handicap. Mon cerveau avait tout simplement décompressé. Dépression et anxiété allaient de pair.
Il fallait donc me remettre en ligne, avec antidépresseurs et anxiolytiques, pour calmer les effets et attaquer une psychothérapie pour régler le ou les problèmes. Quelque part, c’était assez limpide, mais difficile à encaisser.
Comprendre que j’avais sombré à cause de mes précédents déboires et des soucis que je pouvais avoir dans ma vie, je n’avais pas besoin d’un spécialiste pour me l’expliquer. Qu’en était-il des choix qui finalement étaient loin d’être les miens de façon aussi nette ? J’avais eu l’illusion d’avoir le choix, alors que nous faisions tous partie intégrante d’un système mis en place Dieu sait quand, par Dieu sait qui, le fameux « vivre ensemble ». Il suffisait que je lève un œil sur les passants pour n’y voir qu’une cohorte de zombies, inexpressifs au possible, ou au contraire, d’ahuris persuadés d’être heureux quoiqu’il arrive. Leur mantra c’était qu’il fallait bien positiver pour pouvoir vivre et être plein de gratitude. Cette phrase en elle-même voulait tout dire.
Cela dit, nous n’étions pas non plus logés à la même enseigne. Dans ma vision de la vie, il y a avait la grande majorité de moutons, une élite de bergers et quelques chiens pour garder le troupeau bien en ordre, ramenant les brebis galeuses. Pour les moutons récalcitrants, qui passaient leur temps à échapper à la patrouille et qui représentaient une menace de contamination pour le troupeau de moutons tout entier, deux options se présentaient. On essayait de les soigner ou alors, faute de vigilance, ils finissaient comme moi chez les fous.
À ce sujet, la mise en place d’une individualisation du mouton avait été une magnifique et grandiose parade à ce risque grâce à la télévision, vecteur d’un style de vie, internet et surtout le téléphone portable. Ces outils merveilleux, capables de créer des réseaux à l’infini, avaient réussi ce tour de force de faire de nous des individus, à quelques groupes près, fort heureusement, alors qu’ils avaient le potentiel de tous nous réunir. Symbole de cette manipulation mondiale, pour rendre les gens dépendants et surtout sous contrôle, ce téléphone via les réseaux sociaux, c’était un véritable traceur que chacun avait sur lui.
Le plus intelligent ou sournois, c’est que ce fameux Smartphone était rentré dans les foyers du monde entier, non seulement par consentement des gens, mais en plus, ils étaient demandeurs. Ce système marchait vraiment à la perfection. On n’avait jamais eu depuis des siècles autant les moyens de communiquer, et réussir à individualiser la société au point de se sentir affreusement seul. On en arrivait même à envoyer un texto à son voisin de banc au lieu de discuter en direct avec lui. Juste énorme. Pathétique à un point rarement atteint, mais juste énorme. J’avais lu une enquête qui disait qu’on pouvait jeter un œil à son portable presque trois cents fois par jour, la plupart du temps par ennui. Tout était dit. Un troisième monde, celui-là virtuel, était né, pour compenser l’ennui du premier monde et éviter de s’intéresser au monde spirituel, bien trop dangereux, quasi sectaire.
Je me trouvais donc dans le groupe des moutons, et ce dès la naissance, élevé comme un mouton. Sauf que derrière ma touffe de laine, un cerveau se posait déjà la question existentielle quasi interdite du « qu’est-ce que je fous là ? », comme une personne qui n’avait pas eu le bon corps, ou le bon rôle. Et si j’étais autre chose ? Malgré tout, je finissais par appartenir sans doute à une des sous-catégories de moutons, les résignés, les malheureux, parce que j’étais devenu tellement aigri et fataliste, que ces dernières années, je m’étais mis à détester encore plus ces gens qui me renvoyaient tous la même image, au point de ne plus avoir envie de sortir de chez moi. Voir des gens inscrits dans la norme, habillés pareils, coiffés pareil, parlant des mêmes choses, me mettait hors de moi, encore plus ceux qui arboraient un large sourire de satisfaction, ce genre de bonheur que l’on te jette à la tronche par un éclat de rire, ou un simple regard enjoué, alors que si tu te mettais à creuser un peu, c’est la noirceur que tu pouvais y lire la plupart du temps.
Les explications ne manquaient pas. La société et ses codes, soit. L’éducation et ses frustrations, soit. Le regard et l’attitude de l’autre, soit. Mais ce système était parfaitement huilé depuis des siècles. Certes, il y avait bien eu quelques mouvements de révolte et quelques révolutions un peu plus virulentes les unes que les autres, mais au final, tout finissait par rentrer dans l’ordre. Il y avait donc forcément autre chose, parce que depuis autant de temps, la supercherie aurait dû être largement éventée. Je me disais qu’il devait y avoir une autre raison pour expliquer le comportement de chacun dans cette vie, aussi vite résignée pour la très grande majorité des gens. Il m’apparut de plus en plus évident que cela ne pouvait pas être le fruit d’une seule vie. Quelques années ne pouvaient pas suffire pour arriver à un tel résultat. C’était un travail de longue haleine. Il fallait un temps bien plus long pour que cela soit littéralement ancré en nous, à moins que la grande majorité des gens ne soient vraiment d’une stupidité sans nom, ce qui n’est pas à exclure.
Mais en attendant, j’étais assis là, sur mon bout de trottoir. C’est alors que je vis face à moi une statue de Bouddha en vente dans un de ces magasins de meubles et décorations exotiques, qui sont certainement les seuls à faire perdurer l’idée qu’il existe encore des cultures autres que la nôtre, la mondialisation ayant fait de ce monde un vaste village planétaire où tout finit par se ressembler. Va savoir pourquoi, mais il me vint en tête l’image d’une Chinoise sur son lit d’hôpital suite à son opération pour se faire rallonger les jambes et débrider les yeux, se moquer de la ménagère de moins de cinquante ans en train d’acheter des baguettes et un service pour faire soi-même les nems. L’Orient voulait copier l’occident, et l’occident voulait se décorer à l’orientale. La modélisation était sans limites, la lobotomie une routine bien huilée.
Quoi qu’il en soit, j’y ai vu un signe de je ne sais qui, mais un vrai signe. Sur cette statue made in China, ce même pays qui avait mis dehors le Dalaï-Lama et qui se faisait du fric en fabriquant des copies bon marché d’une philosophie que leur gouvernement avait voulu éradiquer, il y avait un sourire qui me laissa perplexe. Était-ce pour se moquer de moi, était-ce pour me montrer une voie plus positive, était-ce pour attirer le client, je n’en savais rien, mais il y avait un truc. Cette statue semblait me parler. « Il y a autre chose bonhomme, ouvre les yeux ».
Il y avait une autre explication. Des vies antérieures. On devait avoir des vies antérieures qui nous avaient façonnées génétiquement, adaptant nos caractéristiques et notre caractère à l’évolution du monde. La société et l’éducation n’allaient en fait, que nous lisser le tout pour nous faire rentrer dans un moule bien comme il faut, à chaque renaissance, comme une sorte de rappel de vaccin. L’Histoire nous apprend qu’au-delà des avancées technologiques, les enjeux restent toujours aussi primaires. Les bergers et les moutons, et la quête du pouvoir sous toutes ses formes, pouvoir qui doit rester une propriété réservée à une élite qui fait tout ce qu’elle peut pour le garder. Pas de chance si tu es un triangle, nous on veut que tu sois un carré, parce que les cases qui sont pour toi sont de cette forme pour être plus facile à ranger et à organiser à volonté. Le pouvoir se calculait au nombre de moutons que tu avais accumulés par rapport à ton voisin, et le fric que tu réussissais à en tirer. Le pire dans tout cela, c’est que ces mêmes moutons finissaient par être envieux de ces bergers, et même les bergers entre eux, une sorte de quête à la highlander, « il ne doit en rester qu’un ! »
Plus j’y pensais, plus c’était clair. Je venais d’ouvrir les yeux pour la première fois de ma vie, enfin un seul pour l’instant, mais je ne doutais pas que l’autre allait à un moment où un autre, se débrider lui aussi. Nous ne pouvions pas être aussi asservis que cela en une seule existence tellement c’était ancré en nous. Il suffit de voir un nouveau-né dans ses premiers mois de vie. Il a déjà son caractère, il a déjà sa vision du monde et il râle pour s’y affirmer. Et que faisons-nous ?
Nous l’éduquons, ou plutôt, nous le dressons. La plupart d’entre nous reproduisent ce même schéma ancestral, comme un passage obligé. Il y a même toute une littérature sur la question. Comment éduquer ses enfants. Comment gérer un conflit avec votre enfant. On a même recours à des éducateurs spécialisés pour les plus réfractaires ou les marginaux, ceux qui sont sans doute trop éveillés et qui ne voient pas le monde tel qu’on nous le présente. Ils sont vite catalogués comme une menace qu’il faut juguler au plus vite et de façon radicale. Je me souviens même qu’un de nos présidents avait préconisé que l’on fasse un fichier sur chaque individu qui pouvait représenter un risque de délinquance dès sa naissance.
La statue continuait de sourire, comme pour me dire de poursuivre mon raisonnement. Il fallait que je sache. Quelles avaient été mes vies antérieures pour expliquer toutes mes attitudes, toutes mes actions, toutes mes décisions, tous ces actes préprogrammés depuis toujours face aux événements de la vie. Comment j’avais pu mener ma vie de cette façon, quelles avaient été les motivations dans mes choix, mes goûts, mes penchants, mes réflexes. Il devait forcément y avoir un moyen de remonter dans le temps, de revivre ces vies antérieures, comprendre qui j’étais à l’origine et du même coup, guérir, en revenant au moi primitif qui hurlait à l’intérieur qu’on le libère. Je me sentais partir en croisade. J’espérais juste que cela ne se termine pas en version Don Quichotte.
C’était décidé. J’allais découvrir comment on pouvait faire, et j’allais revenir en arrière. De toute façon, ça prenait sens. Qui n’a jamais entendu que si tu veux savoir où tu vas, tu dois savoir d’où tu viens ? Il fallait juste remonter encore plus loin, c’était tout.
Alors j’étais là, sur mon trottoir, le cerveau en ébullition. J’avais toujours la tête comme un tambour, mais ce n’était plus le même son qui s’y jouait. Ce n’était plus comme un compte à rebours. Je décidai de me remettre sur mes deux jambes, relever la tête, prendre le premier train, rentrer chez moi et me lancer dans des recherches qui me mèneraient au moyen de rembobiner mes vies et de m’en souvenir. C’était irrévocable. Ma vie actuelle ne pouvait plus continuer sans savoir ce qu’avaient été mes vies d’avant.
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