
Sur la route d'Ella
Chapitre 2
Je ne savais pas où je me trouvais. Là encore, rien autour ne me semblait familier. Je n’étais pas près de chez moi en tout cas, même si franchement l’atmosphère y ressemblait un peu. Il y avait des gens qui se baladaient, ça parlait français. Au moins, j’étais toujours en France, c’était toujours ça de gagné.
Après avoir demandé où j’étais et essuyé quelques regards, soit degoûtés vu la tête que je devais avoir, soit déroutés face à une telle question, j’apprenais que j’étais à Douai, dans le Nord. Qu’est-ce que je foutais là ? Je n’en avais pas la moindre idée. Mais curieusement, cela ne m’inquiétait pas le moins du monde. J’avais d’autres sujets d’angoisse. De toute façon, ce n’était pas la première fois que je me retrouvais dans cette situation. Je me souviens encore de la première expérience de ce genre. Je m’étais réveillé à quelques pâtés de maisons de chez moi, mais cela m’avait mis en totale panique. Maintenant, c’était presque devenu banal, comme quoi j’imagine que l’on s’habitue à tout. Je m’estimais même heureux d’avoir eu le réflexe conditionné de ne pas sortir du territoire et de me retrouver dans un bled paumé à l’étranger. Ne plus se souvenir de rien était déjà un handicap certain, alors quand en plus tu ne parles pas la langue, c’est juste mission impossible. J’espérais donc que cela n’arriverait jamais, mais avec ce que je prenais, on ne pouvait préjuger de rien. Les médicaments classiques avaient vite trouvé leurs limites, et je m’étais gentiment enfoncé dans des mélanges certes malsains, mais qui avaient pour intérêt de me faire sentir bien au moins pendant quelque temps. Le problème n’était pas la montée, c’était la descente, cette dernière étant de plus en plus violente. Cette fois-ci, j’avais dû bien abuser.
Il me sembla alors opportun de me poser de nouveau un instant, digérer la nouvelle et essayer de rassembler une nouvelle fois mes esprits, si tant est que cela soit encore possible. L’air frais aurait peut-être la vertu de m’aérer la tête, et d’y ouvrir quelques cases, mais celle-ci tambourinait sans discontinuer et j’avais plus l’impression d’y avoir installé un flipper, qu’un cerveau en état de marche. Il devenait urgent de retrouver un semblant de lucidité.
Il me parut que la priorité était de retrouver l’intégralité de ma vue. En bon pragmatique, je me dirigeais alors vers une vitrine. J’évitais celle d’une banque, histoire de ne pas leur donner la fausse idée que j’allais vouloir les braquer avec ma tronche en biais, et décidais d’opter pour une vitrine moins tape-à-l’œil, de matériel électroménager. Elle avait l’avantage d’avoir une caméra avec vision en direct sur une télé.
Ce que je découvrais de mon visage me fit peur et me donna envie de zapper. Ce n’était pas un œil que j’avais, mais un œuf de pigeon qui n’allait pas tarder à éclore. Je comprenais mieux qu’il ne soit plus opérationnel vu l’état dans lequel il était. Quant à la peau de ma joue, elle était toujours là, mais elle n’était pas seule. Une jolie couleur rouge l’accompagnait. Il y avait vraiment deux faces, l’une naturelle, l’autre stratifiée.
Il était clair, enfin à moitié clair, que mon œil allait devoir attendre quelques soins pour espérer copier son jumeau, qui avait eu la gentillesse de me montrer cette vision d’horreur de ma propre personne. Manifestement, j’avais dû recevoir des coups, pour mettre mon visage à si rude épreuve, façon puzzle, comme dans une des multiples répliques culte des Tontons Flingueurs. À vrai dire, si on m’avait dit que ma tête aurait pu un jour illustrer cette phrase, j’aurais eu du mal à le croire, mais c’était bien le cas. J’avais dû servir de punching-ball. Quelqu’un avait été mis assez en rogne pour se défouler sur ma personne, mais je n’en avais aucun souvenir.
C’est vrai que ces derniers temps, ma tête avait tendance à devenir une vraie tête à claques. Il m’arrivait de me prendre quelques baffes et de me faire jeter des bars où je traînais un peu trop, mais là, on battait des records. J’avais visiblement énervé quelqu’un un peu plus qu’à l’accoutumée. Il y a certaines personnes qui ont l’alcool mauvais, ou d’autres qui ne supportent simplement pas que l’on vienne leur baver dessus. Un autre point que je devrais régler en rentrant, à moins que ce problème ne vienne directement à moi, histoire de me refaire le portrait. Dans les deux cas, je n’étais pas plus avancé. Il s’était bien passé quelque chose qui sortait de mon ordinaire pitoyable, mais je n’avais toujours pas quoi.
Une fois assis sur le trottoir, l’image de ma tête déconfite en mémoire, il fallait vraiment que je me rappelle comment j’avais pu me retrouver la tronche collée par terre dans une pièce d’un immeuble abandonné, même des pigeons, dans la banlieue de Douai. Qu’est-ce que j’avais bien pu avaler comme merde cette fois-ci pour connaître un black-out total, que même une danse bien menée n’avait pas suffi à ranimer, à moins que cela ne soit précisément cette danse qui ait fini par m’achever.
Il était grand temps de se poser les bonnes questions, mais une à la fois. Celle de la raison de ma présence ici me parut vite comme étant secondaire, préférant me questionner sur mon état. Après tout, où je me trouvais n’avait pas vraiment d’importance, puisque cela n’était en fait que « la conséquence d’une suite plus ou moins logique de faits, dont j’étais responsable de près ou de loin », dixit mon psychiatre. Mais ce genre de remarque n’allait pas beaucoup m’aider en ce moment. En fait, cela faisait bien longtemps que plus rien ne pouvait m’aider, si ce n’est ces petites pilules de toutes les couleurs qu’on ne trouve que dans la rue, et qui vous font décoller pour un autre monde. La drogue vendue en toute légalité dans les officines ne me suffisait plus. Il fallait que je m’évade du monde dans lequel je vivais, qui ne me plaisait plus du tout. J’avais lu les Paradis Artificielsau cours de mes études, j’en avais juste vraiment compris le sens en étant dans ces états plus que seconds. La réalité n’avait rien à m’apporter et la fuir était devenu mon passe-temps, n’ayant pas le courage nécessaire pour mettre fin à mes jours. En tout cas, vu mon œil, quelqu’un aurait peut-être pu le faire à ma place.
Bien sûr, le suicide, j’y avais pensé plus d’une fois, dans mon état. Cela pouvait sembler être la solution la plus rapide, d’autant plus facilement que j’avais tout ce qu’il fallait en vente libre. Il suffisait d’avaler des tablettes entières d’anxiolytiques, de me jeter sous un train, ou tout simplement de sauter par la fenêtre de mon immeuble. Je pouvais tout autant aller m’acheter une bonne corde et me la glisser autour du cou, priant que mon lustre tienne le choc. Quand on est diagnostiqué dépressif sévère et que l’on souffre de troubles anxieux aussi importants que les miens, cette alternative n’avait rien de surprenant.
Le seul souci, c’est que je ne savais pas ce qu’il y avait après la mort, et j’étais plutôt du style à penser qu’on avait plusieurs vies. Alors, quitter celle-ci ne me donnait aucune garantie sérieuse que la prochaine soit mieux.
Je n’étais pas le premier à souffrir de ce mal de vivre et au cours de mes lectures, je me rendais compte que chacun essayait de le supporter tant bien que mal. Cela faisait même quelques siècles que ce fléau existait, mais je crois que l’on arrivait à une sorte de paroxysme de nos jours, à moins que l’évolution des moyens de communication ait réussi à délier les langues. La littérature regorgeait de textes traitant de la question, les romantiques du 19e en tête, sans oublier ce bon vieux James Dean, qui avait même réussi à rendre cet état comme presque cool. Ce mal de vivre touchait de plus en plus de personnes au point de devenir une véritable hémorragie sociétale et la seule réponse que l’on avait trouvée, c’était de droguer les gens. Inutile de se demander pourquoi l’alcool est en vente libre, tout comme les cigarettes, ces deux antidépresseurs du pauvre. Enlevez ces deux drogues de la circulation, et c’est le monde qui explose.
En attendant, moi, c’est ma tête qui avait explosé et j’arrivais à court de remèdes. Quelque chose devait manifestement changer. La question était de savoir quoi. J’étais à court d’idées et surtout d’options et la voie dans laquelle j’étais n’allait certainement pas me conduire sur le chemin de la guérison. En fait, je m’enfonçais de plus en plus, ce réveil loin de chez moi dans ces conditions finissant de me convaincre qu’il fallait changer mon fusil d’épaule et penser autrement.
Pourtant, il n’était pas très loin le temps où j’étais quelqu’un de normal, tout du moins en apparence. Des études brillantes, un boulot stable de prof, certes sous-payé, mais stable, une femme, pas de gosses heureusement, mais un chien. En gros, une vie que beaucoup pourraient envier, même si on ne peut plus dire que le statut de prof soit encore aussi convoité que cela avait pu l’être ces dernières années. Pendant longtemps, j’entendais souvent le style de remarques comme « la planque, c’est cool, boulot peinard » pour finir par entendre depuis quelque temps « je ne pourrais pas faire ce boulot, vous avez bien du courage ». Quand ce sont les parents de tes propres élèves qui vous le disent, tu commences à te douter que le ver est dans le fruit, mais tu ne le vois pas, ou pire, tu refuses de le voir.
Ceci dit, je passais mon temps à râler, à geindre, à me sentir mal, à attraper tous les microbes qui passaient. Mon corps hurlait de l’intérieur et essayait de m’envoyer autant de signaux que possible, mais je ne les comprenais pas. Cette incompréhension allait me jouer un mauvais tour. Ce petit ver s’était dit qu’il fallait passer à la vitesse supérieure.
Je ne croyais pas si bien dire, parce qu’avec le recul, c’est exactement ce qui s’est passé. Le ver a fait des petits, qui ont fini par coloniser le fruit, réduisant mon cerveau à l’état de légume. Il fallait frapper un grand coup pour me stopper, et que je prenne enfin conscience de l’ampleur du problème.
Tout s’est passé très vite. En une nuit, j’avais pété les plombs, littéralement. J’étais séparé de ma femme depuis quelques mois, ce qui en soi était une bonne chose, mais ce soir-là, j’en remettais une couche. Je quittais ma nouvelle compagne et je foutais le camp le plus loin possible. Pourquoi ? Une crise de panique de dingue. Il fallait que je coure pour ma vie. Les vers avaient bien œuvré en profondeur, et ce n’était pas le fruit de mon imagination. Mon cerveau venait de se décomposer, et je n’avais plus que mes yeux pour pleurer. Inutile de chercher quelque chose de rationnel. Je n’avais plus le contrôle. J’étais en pilotage automatique. Je me levais en pleurant, je me couchais en pleurant, n’arrivant à dormir que par périodes de quelques heures. Aller bosser devenait un véritable exploit dans cet état. Je n’en pouvais plus.
Je pris rendez-vous chez mon médecin habituel et tentais de lui expliquer ce qui m’arrivait. Pour lui, cela semblait assez clair pour qu’il décroche son téléphone et me trouve une place dans un établissement spécialisé pour les dépressifs sévères.
Cela s’est donc fini à l’hôpital psychiatrique, traitement antidépresseurs d’urgence, anxiolytiques, arrêt de travail, et descente aux enfers. Inutile de détailler, un seul mot résumait la situation « burn-out ». J’avais attrapé une sévère dépression comme on attrape la grippe H1N1. J’étais vraiment malade, sauf que je n’en avais pas encore conscience. Pour moi, c’était juste un passage à vide, comme cela m’était déjà arrivé auparavant, genre petit coup de mou. Sauf que cette fois-ci, j’étais vraiment dans le dur.
C’est seulement après quelques mois au fonds du seau que bizarrement, je me suis mis à y voir clairement, alors que tout le monde croit, médecins en première ligne, que tu vois tout de travers. Non, y’a rien de travers, tout est clair. On nous fait vivre une vie de merde, où le plaisir de vivre est juste une marchandise ou un produit marketing, comme tout ce qui nous entoure d’ailleurs. Même se trouver des amis était devenu un business. Les gens ne se regardent même plus, ne se touchent plus, ne se parlent plus qu’à travers des écrans. Plus on avance, plus on recule. On se déshumanise. C’est ça le mal du siècle et je l’avais attrapé.
Je crois que de plus en plus de monde s’en rendait compte ces derniers temps, j’avais juste un peu d’avance, parce que ce sentiment m’habitait depuis ma naissance je crois, mais là, c’était tellement flagrant. Les médicaments faisaient partie du processus. Te faire revenir dans le droit chemin, en négligeant les effets secondaires, qui à mon sens sont surtout là pour te faire passer l’envie de recommencer, ou te revendre d’autres médicaments pour compenser les premiers.
Pour ceux qui ne sont pas encore tombés jusque-là, ce sont des robots. On ne réfléchit pas, on exécute et on se tait. Pour ton peu de temps libre, tu fais des gosses pour t’occuper, tu vas promener le chien pour sortir de chez toi et ne plus entendre ta femme te râler dessus, et tu te mets devant la télé pour finir de te lobotomiser le cerveau. Les moins intelligents ne s’en rendent pas compte – heureux les simples d’esprit –, les intermédiaires cherchent une raison religieuse en s’en remettant aux différents dieux de leur choix créés de toutes pièces pour les calmer, et les autres, la minorité pensante, soit on la marginalise, on la discrédite, soit on l’extermine. Dans la vie, il n’y avait donc pas seulement deux catégories de personnes, ceux qui ont le flingue et ceux qui creusent, mais trois. J’étais définitivement de la dernière catégorie.
Je cherchais en quoi j’étais responsable de mon état, mais en fait, je n’avais rien fait. Je n’étais pas responsable, même pas de mes choix. La société avait tout fait à ma place, d’une façon si sournoise, mais si parfaite. J’avais même cru qu’en faisant comme tout le monde, les choses seraient plus simples et devraient avoir un sens, puisque c’était la norme à suivre depuis la nuit des temps. Mais cette nuit-là, ce beau château de cartes s’était écroulé. Je ne savais pas trop comment ni pourquoi, mais il s’était bel et bien écroulé. Tout ce que l’on m’avait fait croire, tout ce que j’avais pierre par pierre construit, venait de partir en poussière en l’espace d’une nuit. Alors, si tout ce que je connaissais de cette vie n’existait plus, que restait-il ? Quel était le sens de tout cela ?
C’est bien plus tard, au fil des mois, que j’ai compris ce qui se passait en réalité. Les mélanges de médicaments avaient eu le seul intérêt de me maintenir en vie et de me laisser quelques créneaux pour réfléchir à ma situation. Je ne voyais plus les choses de la même façon, c’était le moins que l’on pouvait dire. Je réalisai peu à peu que tout ce qui m’entourait n’était qu’une belle illusion, un peu comme dans un spectacle de magie. Regarde mon assistante pendant que je te fais sortir une colombe. Il existait bien un monde parallèle, un autre monde à explorer, un monde bien caché, bien à l’abri des regards. Et je le voyais devant moi pour la première fois, assis sur mon bout de trottoir, à Douai, dans le Nord. Vivre comme avant n’était plus possible. Le message était clair.
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