
Stella Estinta: Quelque part, c'est aussi nulle part
Chapitre 2
Des parents plus attentifs, et surtout plus aimants, auraient vu le signe d’un manque, d’un appel. Pas Marylin et Fabio, trop occupés à s’entredéchirer quand par hasard ils étaient réunis.
La jalousie de Marylin était devenue morbide. Elle le soupçonnait d’entretenir des liaisons de par le monde. Elle le comparait au marin qui garde une maîtresse dans chaque port. Il s’en confiait parfois à moi. Oui ! Cela lui était arrivé lors de ses déplacements, mais rien de durable, des « étreintes thérapeutiques » comme il les appelait, dans les hôtels luxueux où il descendait pour deux ou trois nuits et souvent bien plus.
J’en souffrais à mort. Si seulement il m’avait fait la charité d’une étreinte, thérapeutique ou non. J’avais perdu toute fierté au point de lui faire de maladroites avances qu’il ne voyait même pas.
Les sept premières années de Stella se déroulèrent dans un mal-être spécifique à chacun de nous. Marylin en proie à une jalousie qui l’amenait aux limites de la folie, Fabio de plus en plus absent physiquement et mentalement, Stella complètement repliée sur elle-même et ne quittant son monde imaginaire que pour noircir les pages de son carnet et moi, malheureuse pour Fabio, pour Stella et pour mon amour sans espoir.
La veille de leur départ pour des vacances dans le Lubéron, j’allais pour me coucher quand on sonna au visiophone. C’était Fabio.
— Ouvre-moi Domenica. Ouvre-moi vite !
Quand il retira sa veste, je vis que sa chemise était en sang. Je m’affolai et ce qui me traversa l’esprit fut l’image d’une Marylin enragée essayant de le poignarder à mort.
— Marylin devient dangereuse, me glissa-t-il complètement essoufflé. Elle m’a fait une crise de jalousie effroyable. La blessure n’est pas grave mais ça saigne beaucoup.
Je le soignai du mieux que je pus car il refusa d’aller à l’hôpital, lavai sa chemise et la fourrai dans le sèche-linge.
— Demain, nous partons en vacances. Ce sera nos dernières vacances ensemble. Je n’en peux plus Domenica. J’ai l’impression d’être dans un tunnel bloqué de chaque côté. Il n’y a plus d’issue. Elle ne consentira jamais au divorce. Qu’importe où j’irai, elle me retrouvera toujours pour me harceler de sa jalousie. C’est avec toi que j’aurais dû faire ma vie. Maintenant, il est trop tard. Tout est trop tard. Tu m’entends Domenica ? Tout est trop tard. Il n’y a plus rien d’autre à faire qu’à attendre la mort pour être délivré. J’espère que Stella me pardonnera un jour.
Je tentai de le calmer, de lui prodiguer des paroles apaisantes auxquelles je ne croyais pas moi-même. Il sortit de la poche de son pantalon du tabac à rouler, du papier à cigarettes et un petit morceau d’une matière brunâtre.
— Tu as un cendrier ?
Je ne fumais pas mais j’avais quand même un cendrier pour ses rares visites. Je le regardai se préparer un joint des plus costauds. Il me proposa d’en tirer une bouffée, ce que je refusais. J’aurais peut-être dû accepter pour me trouver dans le même état que lui. Après l’annonce de l’accident, je me dis que cela aurait été un autre dernier moment de complicité, d’intimité, que nous aurions pu partager.
— Veux-tu rester dormir chez moi ?
Il me regarda avec des yeux vacillant sous ses paupières à demi fermées et à ma grande surprise, accepta.
Je lui proposai le canapé mais il me souleva brusquement pour me porter, comme un marié porte sa jeune épousée pour franchir le seuil de leur chambre, et me déposa délicatement sur mon lit.
Nous fîmes l’amour plusieurs fois au cours de cette nuit. Mon bonheur était incommensurable. Je le retrouvais tel que je l’avais connu et aimé avant que Marylin ne surgisse dans nos vies.
À mon réveil, il était déjà parti. J’ignorais bien sûr que je ne le reverrais plus. Depuis, je me remémore souvent, avec une émotion toujours aussi vive malgré les années écoulées, la dernière image que je garde de lui après cette nuit intense. Celle d’un homme abattu, au regard comme tourné à l’intérieur de lui-même, chancelant sous l’effet de la fatigue, de la souffrance et du cannabis
Il avait laissé une lettre que je ne trouvai que le lendemain. Elle était cachée sous l’oreiller sur lequel il avait dormi. Je n’avais pas eu le courage, à son départ, de refaire le lit ni de changer les draps où avaient séché des traces de son sperme.
« Pardonne-moi Domenica pour tout le mal que je t’ai fait. J’ai trahi ton amour pour moi et ça ne m’a pas porté chance. S’il m’arrivait quelque chose de fatal, je veux que ce soit toi et personne d’autre qui prenne soin de ma petite Stella. Ne t’inquiète pas de Marilyn. Elle ne pourra pas s’y opposer. Tu comprendras bientôt pourquoi. »
J’eus un mauvais pressentiment et j’enrageai de ne pas savoir où le joindre. Je n’avais aucune adresse dans le Lubéron ni même un numéro de téléphone.
Une semaine plus tard, j’appris par le père d’Hugo qu’il y avait eu un accident dont ni lui ni Marilyn n’avaient réchappé.
Longtemps, très longtemps, dès que je me trouvais seule, je pleurai et hurlai d’une douleur intolérable. Ma seule raison de survivre fut la petite Stella.
Après quelques jours passés chez les parents d’Hugo, elle arriva chez moi, serrant contre son petit corps gracile une poupée vêtue de noir. Je compris que cette étrange poupée était le substitut de Chloé, sa sœur jumelle imaginaire jamais née. J’eus sans doute tort de ne pas en discuter avec elle pour lui expliquer que Chloé n’avait jamais partagé le ventre de sa mère. J’eus sans doute tort de la laisser discuter longuement avec cette poupée, soupçonnant même parfois qu’il ne s’agissait pas d’un monologue mais d’un dialogue.
J’eus sans doute beaucoup de torts mais Stella, d’une certaine façon, m’impressionnait par sa gravité, sa maturité et sa résistance au monde extérieur dont elle semblait ne pas vouloir faire partie.
Vers l’âge de douze ans, elle inspecta les étagères hautes de ma grande bibliothèque, les plus basses étant réservées à des livres de jeunesse que j’achetais spécialement pour elle, en grandes quantités, compte tenu de son incroyable appétit à les dévorer.
Elle vint à moi un soir, tout excitée, avec un roman de Virginia Woolf dont elle n’eut de cesse de me lire des passages.
— Écoute ça Domenica ! On croirait que Virginia l’a écrit pour Chloé.
« Je vais marcher doucement derrière elle, pour être à portée de main, plein de curiosité, pour la consoler lorsque dans un accès de rage elle pensera : je suis seule. »
— Et ça encore ! Cette fois, elle l’a écrit pour moi.
« Je n’ai pas de but en vue. Je ne sais pas relier les minutes aux minutes et les heures aux heures, les dissoudre par une force naturelle pour composer la masse pleine et indivisible que vous appelez la vie. »
Et pendant des mois, Stella se consacra uniquement à la lecture des œuvres de Virginia Woolf. Elle m’annonça son intention de devenir écrivain. La vie de cette dernière la fascinait, jusqu’à sa fin dramatique. La lettre laissée à Léonard son époux, les cailloux dans sa poche, et enfin la noyade dans une rivière proche de sa maison.
Encore une fois, j’eus sans doute tort de ne pas la diriger vers d’autres lectures, plus adaptées à la préadolescence. Je savais que je minimisais tous les dangers la guettant alors qu’elle s’enfonçait trop souvent dans la mélancolie et même la morbidité. Ma seule excuse est de ne pas avoir voulu heurter sa fragilité. C’était l’enfant de Fabio, presque mon enfant, et je ne pouvais tout simplement pas tenter de la rendre différente de ce qu’elle était.
Je fus étonnée quand elle choisit, à l’instar d’Hugo quelques années plus tôt, de s’inscrire au concours de l’École nationale supérieure des arts décoratifs. J’avais cru qu’elle choisirait la Faculté de Lettres et je la voyais déjà faisant partager à des élèves, l’écoutant bouche bée, sa passion pour Virginia Woolf. Je ne la savais ni manuelle ni douée d’une aussi grande créativité et fus pleine d’admiration quand elle commença à imaginer des bijoux qui obtinrent très vite un succès mérité auprès des grandes maisons de couture.
Tout allait donc presque pour le mieux. Elle s’installa dans un appartement de la rue de la Cerisaie, dont Hugo était propriétaire et qu’il lui loua pour une bouchée de pain, et se consacra à sa création tout en continuant d’écrire.
J’ai dit presque pour le mieux, car un événement allait bouleverser sa vie, trop tranquille peut-être pour une âme tourmentée comme la sienne. Je veux parler de sa rencontre avec Marcus. Elle avait déjà beaucoup souffert dans son enfance mais ce qui l’attendait allait être pire. J’en savais quelque chose. La souffrance amoureuse est difficilement descriptible et contrairement à la souffrance physique, peut ne jamais trouver un terme.
J’ai souvent regretté d’avoir eu la curiosité de lire ce qu’elle écrivait et qu’elle laissait parfois en évidence sur son bureau. Pour ma défense, je dirais que ce n’était pas innocent de sa part. Elle voulait que je sache ce qu’elle était incapable de me faire partager. Stella a toujours eu du mal à se raconter. Avec Marilyn, c’était une enfant muette, silencieuse et craintive. Devenue adulte, si elle s’était libérée de ses craintes, elle avait gardé cette tendance à se replier sur elle-même au plus fort de ses souffrances, estimant que nul n’était capable de lui apporter réconfort ou consolation. Alors elle écrivait, elle écrivait, parfois toute une nuit, jusqu’à ce que le sommeil la prenne et l’emporte dans ce monde inaccessible à nous tous où elle retrouvait Chloé.
Après que Marcus l’eut quittée pour la première fois (il y eut deux autres ruptures), elle m’avait laissé ce texte, glissé dans une enveloppe, avec un petit mot griffonné de son écriture tellement bizarre mais si caractéristique (elle détachait les syllabes les unes des autres et parfois même les lettres).
— Lis ça mais ne le conserve pas. Brûle-le ou déchire-le en minuscules morceaux.
Je ne lui ai pas obéi et l’ai toujours conservé. Si dans ses écrits Stella mentionnait bien le jour et le mois, elle omettait parfois l’année. Ce texte a donc été écrit en 2009 puisque si j’ai bonne mémoire, la première rupture a eu lieu en novembre 2008.
Vous aimerez aussi





