
Stella Estinta: Quelque part, c'est aussi nulle part
Chapitre 3
Lundi 15 septembre au matin
Il y a bien longtemps que j’avance immobile et solitaire sur un chemin qui ne mène nulle part. Mon cœur souffre, mon corps souffre, mon âme souffre. Il faut pourtant que je fasse semblant de bouger, d’accomplir quelques gestes déplaisants, sinon je n’aurai pas le droit de m’endormir. Car là où m’entraîne le rêve, je marche comme si j’étais heureuse, je cours même, j’escalade les pires obstacles, et parfois je m’élève au-dessus des toits, des dômes, des cathédrales, et je vole, légère, souple, laissant mon corps s’arrondir, se cambrer, se courber, se déployer. Je sens des ailes fabuleuses s’extraire sans douleur de ma chair, entre mes omoplates. Elles sont immenses et j’en aperçois la pointe nacrée en virevoltant au-dessus du musée de l’Ermitage. La vie n’existe pas, le temps n’existe pas. J’étais à Paris, je suis loin, ailleurs. La Lune est si proche de moi que je sens son souffle ruisselant de serpentins argentés me vêtir pour cacher aux regards invisibles ma nudité. L’obscur est accueillant et chaque porte peut s’ouvrir. Nul besoin de heurtoir en forme de poing serré. Nul besoin de combinaisons compliquées de chiffres et de lettres. Nulle autre porte cachée derrière chaque porte. Mais celle que je cherche a disparu. Une porte bleue, d’un bleu si particulier, si extraordinaire, si surprenant. La seule porte qui ne peut pas s’ouvrir… La Lune se désespère de mes larmes, de son incapacité à me consoler. Elle me propose une étoile, l’étoile manquante, mais trop tard… Mon corps s’alourdit, mes bras se raidissent, les jolis serpentins argentés s’éteignent et se consument, brûlant et zébrant ma peau, mes ailes fabuleuses se recroquevillent, rapetissent, se minuscularisent. Je sens entre mes omoplates un mouvement de vrille, douloureux cette fois. Le trottoir aux pavés disjoints se rapproche. L’obscur devient hostile, flamboyant, aveuglant. L’arbre bienveillant n’est pas là pour retenir ma chute. Je suis de nouveau seule, immobile, sur ce chemin qui ne mène nulle part. Personne ne voit que j’existe. Personne ne veut me dire si la porte bleue existe encore, quelque part, n’importe où. Une voix pourtant, venue d’un univers où il me semble avoir vécu : « Tu ne la retrouveras jamais et tu n’existes pas plus aujourd’hui que tu n’existais quand tu te croyais vivante ».
Lundi 15 septembre au soir
J’ai froid. J’ai avalé un iceberg. Plus rien ne me réchauffe. Allongée sur mon canapé, je traverse des rues sombres, désertes et enneigées. C’est une année à neige noire, une année de pauvreté. Pas une seule lumière, la ville n’a plus les moyens d’allumer les réverbères. Pas une seule lueur aux fenêtres, les gens n’ont plus les moyens d’acheter des bougies. Je trace des signes sur la neige noire, des appels à l’aide, de grands SOS tremblotants destinés aux hélicos, aux avions de la dernière ligne aérienne. Mais le ciel est désert lui aussi, la lune et les étoiles absentes. D’autres planètes plus lointaines, peut-être. Un autre univers où j’aurais dû naître, au milieu d’un millier de soleils doux et tièdes, des petits citrons ambrés et sucrés dont je me serais nourrie, rassasiée, qui m’auraient façonné un corps de statue antique, immuablement beau, sans le moindre défaut. Dans cet autre univers, aucun homme ne m’aurait jamais quittée et la neige aurait été blanche comme un col de cygne.
J’ai froid. L’iceberg dérive de mon cœur à mon estomac. Un estomac parfaitement vide qui ne se plaint même pas. J’ai apprivoisé tous mes organes et ils fonctionnent à l’économie. J’arrête mes appels à l’aide. C’est inutile. Tout a disparu. La neige noire a tout recouvert, jusqu’à mes paupières fermées sur un écran noir. C’est un deuil absolu. Je suis en deuil de tout. Des passants qui ne passent plus, des hélicos qui ne volent plus, de l’amour qui n’a jamais existé, et en deuil de moi dont les organes s’éteignent, privés de tout. Plus d’air, plus de chaleur, plus de nourriture. Il faut descendre très profond pour racler de quoi survivre et je suis clouée sur mon canapé. Il y a pourtant des voix qui m’appellent, des couleurs qui veulent s’imprimer sur mon écran noir, des souvenirs qui s’agrippent aux rebords des milliers de tiroirs bien clos de mon cerveau. Mais j’ai froid. C’est tout ce que je sais. Vous voulez que je retourne dans ces rues sombres et désertes ? Vous voulez que je passe en revue chaque fenêtre jusqu’à trouver la minuscule flamme qui me donnera un peu de lumière, un peu de chaleur ? Vous croyez, vous qui ne savez pas comme moi, que cette minuscule flamme peut grandir jusqu’à devenir un feu magnifique. Pourquoi pas un feu de joie ? Non ! Vous ne savez pas ! La joie c’était avant la neige noire. Elle est tombée un soir d’une saison oubliée. Personne ne s’en est aperçu car elle est tombée sur moi seule, glaciale, insolente, persistante. Et voilà ! Maintenant, j’ai froid comme si j’avais avalé un iceberg. Laissez-moi clouée sur mon canapé. Là a toujours été ma place. Je n’y crains rien d’autre que la mort. Partout où j’ai voulu aller, je n’ai attrapé que des maladies qui m’ont fait souffrir et ont affaibli mon corps. Il n’est pas marmoréen comme celui d’une statue antique mais de chair fragile et sensitive. Laissez-moi, je vous en prie. Quand je dors, le froid disparaît et j’oublie mon deuil.
Quand il habitait Montmartre, on entrait dans l’appartement de Marcus par une porte bleue. Stella me parlait souvent de cette porte bleue contre laquelle, un soir, elle avait désespérément tambouriné. Elle savait qu’il était chez lui puisqu’elle entendait une musique dont il avait monté le son au maximum. Il ne lui avait pas ouvert. Elle était arrivée en larmes chez moi et n’avait rien voulu me raconter de plus. J’avais ouvert une bouteille de champagne que je venais d’acheter en prévision d’une fête ou d’un événement joyeux imprévu, je ne sais plus lequel. Nous la bûmes entièrement en portant des toasts aux hommes et à leur inconstance amoureuse. Nous pleurâmes en chœur, elle pour Marcus, moi en souvenir de Fabio. Pour le dernier toast, j’étais tellement saoule que je me mis à hurler : « Et brûle en enfer salope de Marylin, voleuse d’amour. » Je me mordis aussitôt la langue, je parlais quand même de la mère de Stella, sa génitrice comme elle préférait l’appeler. À ma grande surprise, elle s’écroula de rire sur le tapis.
— Tu as raison Domenica ! Buvons à ma salope de génitrice. Qu’elle brûle en enfer et si elle est réincarnée, que ce soit en la plus immonde des bestioles.
Je pourrais encore parler longuement de Stella. Elle avait beaucoup de secrets et je n’ai jamais insisté pour qu’elle me les dévoile. Un seul cependant m’a toujours intriguée, le secret du bracelet de diamants. À sa naissance, Marilyn se l’était fait offrir par Fabio. Elle le portait ostensiblement le jour du baptême. Elle m’avait même narguée avec sa méchanceté habituelle.
— Regarde ce que Fabio m’a offert ! Tu crois qu’il t’aurait fait un tel cadeau si vous étiez restés ensemble ? Je ne le crois pas. Tu es tellement gourde avec les hommes que ça ne leur viendrait jamais à l’idée de t’offrir autre chose que des chocolats.
Je n’avais rien répondu. Je n’ai jamais eu le sens de la répartie et la méchanceté à mon égard me désarme complètement. Et puis tout ce que j’avais attendu de Fabio, c’était qu’il m’aime et rien de plus.
Après l’accident fatal, j’ai dû m’occuper de bien des formalités administratives concernant l’héritage de Stella. Il se réduisait à peu de chose, Marilyn était très dépensière et Fabio se plaignait souvent de sa propension à jeter l’argent par-dessus les toits sans se soucier de l’avenir.
On me remit un coffret à bijoux contenant quelques belles pièces que je comptais remettre à Stella quand elle serait en âge de les porter. À mon grand désarroi, le bracelet de diamants n’y était pas. Or, je savais que Marilyn y tenait plus que tout au monde. C’était le symbole de son emprise sur Fabio et de sa propre vanité. J’avais questionné Stella.
— Sais-tu pourquoi le bracelet de diamants n’est pas dans le coffret ?
— Je l’ai donné à Chloé, me répondit-elle sérieusement.
— Tu veux dire qu’il est caché dans ta poupée ?
— Non, je parle de la vraie Chloé. Tu sais bien, ma sœur jumelle jamais née.
— Mais Stella ! Chloé n’existe pas. Tu n’as jamais eu de sœur jumelle. Si tu l’as caché quelque part, tu dois me dire où.
Je vis des larmes dans ses yeux. Elle se mit à trembler violemment et son regard désespéré me chavira complètement. Entre deux sanglots, elle réussit à articuler :
— Personne ne me croit, même pas toi. Je te dis que je l’ai donné à Chloé et c’est la vérité.
Je n’insistai pas et je ne lui reposai plus la question. Après tout, Marilyn l’avait peut-être revendu, égaré ou je ne sais quoi. Quelque chose me disait que ce bracelet resterait un mystère et qu’il ne m’appartenait pas de le percer.
Aujourd’hui, Stella est dans le coma. Nul ne peut dire quand et si elle se réveillera. Je n’ai pas encore eu le courage d’aller à l’hôpital. Hugo me dit qu’il vaut mieux que je ne la vois pas avec tous ces tuyaux et ce bandage autour de sa jolie petite tête.
En fait, je n’ai pas tout dit. Je garde un secret que je n’ai jamais partagé avec personne, bien que Stella ait connu cette même épreuve qui marque à jamais la vie d’une femme.
Cinq semaines après cette dernière nuit passionnée avec Fabio, je m’aperçus que j’étais enceinte. J’en conçus une telle joie que mon chagrin s’en trouva quelque peu apaisé. Pas pour très longtemps. Au quatrième mois de grossesse, alors que j’étais montée sur un escabeau, malgré mon vertige, pour tenter de dépoussiérer le lustre du salon, je chutai. L’enfant ne survécut pas. Je tombai alors dans une dépression que je cachais du mieux possible pour ne pas perturber ma petite orpheline.
La dernière chose que j’aurais voulue, c’est que Stella connaisse la même tragédie.
Après la première rupture initiée par Marcus, elle vint me trouver à l’improviste et me tendit, sans un mot, un feuillet imprimé. Quand je le lus, mon cœur s’arrêta presque de douleur. Ainsi, elle connaissait elle aussi ce qui marque à jamais la vie d’une femme. Comme tous les écrits qu’elle m’a confiés, je l’ai conservé.
Et c’est toujours la voix de l’enfant jamais né
Tu n’aurais pas dû les laisser faire
Je n’avais pas le choix
Sais-tu ce qu’ils ont fait de moi après ?
Je ne veux pas le savoir
J’ai souffert moi aussi
Je pourrais être près de toi ce soir
J’ai supplié, j’ai dit que je t’aimais déjà
Ils n’ont pas voulu m’écouter
Et pourtant tu les as laissé faire
J’ai hurlé, n’as-tu pas entendu ?
Oui et j’entends encore ton cri
Je me suis accroché à tes entrailles
J’ai même touché ton cœur
J’ai gardé cette empreinte en moi
Tu ne m’as pas vraiment quitté
Tu es mon enfant cosmique
Je ne suis rien qu’une voix dans le noir
C’est tout ce qu’ils m’ont laissé
Non, tu fais partie de moi
Nous partirons ensemble une nuit de décembre
Pourquoi pas un matin d’avril ensoleillé ?
Ces matins-là n’existent plus
Et tu sais pourquoi
Stella ne raconta rien de plus. Elle rangea le feuillet dans le tiroir où je conservais tous ses écrits. Elle me prit la main et m’entraîna dans ma chambre. Elle me montra la photo dans un cadre en argent sur ma commode.
— C’est toi et papa ?
— Oui, en vacances à Bandol, avant que ta maman ne vienne me l’enlever.
— Alors tu aurais pu être ma maman et Chloé aurait pu naître.
— Je ne sais pas. Peut-être.
Je ne lui dis pas la vérité. Je n’avais perdu qu’un seul bébé. Chloé était le fantasme dans lequel elle se réfugiait. Ce n’était pas à moi de l’abîmer par une révélation qui n’avait, tout compte fait, pas la moindre importance.
C’est vrai que sans Marylin, la voleuse d’amour, Fabio serait encore vivant et nous aurions probablement eu un ou deux enfants.
— Ni mon père ni ma mère ne m’ont aimée. Tu sais pourquoi Domenica ? C’était tellement triste avant que je ne vienne vivre chez toi.
— Ne dis pas ça. Ton père t’a aimée, j’en suis persuadée, mais il était sous la domination de ta mère qui était d’une jalousie possessive maladive. Tout ce que tu peux lui reprocher, c’est d’avoir été faible.
— Tu l’as aimé toi. Vous avez l’air tellement heureux sur cette photo.
— Oui je l’ai aimé, je n’ai jamais aimé que lui et si tu veux tout savoir, je ne me suis jamais consolée de sa mort. Ta mère peut brûler en enfer, elle ne savait faire que le mal, mais j’espère que là où est ton père, je pourrai le retrouver le jour où je partirai à mon tour.
Nous n’en reparlâmes plus jamais. Tout le temps où Stella avait vécu chez moi, j’avais gardé la photo cachée. Je ne l’avais mise en évidence sur ma commode que lorsqu’elle s’était installée dans son appartement de la rue de la Cerisaie. Cependant, elle savait, elle avait toujours su, que cette photo existait…
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