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Couverture du roman Stella Estinta: Quelque part, c'est aussi nulle part

Stella Estinta: Quelque part, c'est aussi nulle part

Stella vit une passion tourmentée avec Marcus, marquée par d'incessantes ruptures. Soutenue par son ami Hugo et sa protectrice Domenica, son destin bascule lors d'un accident de moto causé par son amant. Plongée dans un coma profond, elle entame un voyage onirique peuplé de rencontres, dont Chloé, sa jumelle jamais née. Alors que ses proches luttent pour son retour, Stella s'égare dans les méandres de cet ailleurs, hésitant désormais à rejoindre le monde réel.
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Chapitre 1

À Olivier Zagdanski, pédopsychiatre

Dans ces nuits de lent naufrage

Tu heurtas mon corps

Et mon cœur s’imprégna

Du silence d’un navire échoué

C’est étrange me dit Oscar Wilde

Plus votre cœur devient noir

Plus votre visage s’illumine

Ce n’est pas si étrange

Même l’origine du hasard

Est une coïncidence

Comment croire cet homme qui ment comme un ogre ?

Il m’a déjà mangée, digérée, recrachée…

Je n’ouvre plus mon courrier

Mais là où le ciel ouvre les portes de la nuit

L’archange rabat son aile gigantesque

Violemment

Oscar Wilde a scruté mes genoux maigres

Puis suivi mon pas de boiteuse

À minuit

Nous sommes arrivés sur le pont de l’Archevêché

L’homme au saxo ne jouait pas

Il pleurait en silence, adossé au parapet

Oscar Wilde a bu deux de ses larmes

Pour partager son chagrin

J’ai ramassé le saxo

Et l’ai astiqué avec le bas de ma robe

Je n’avais rien d’autre

Une musique vint d’ailleurs

Celle du peuple des Clowns

L’un des leurs était mort

Il avait ouvert et lu mon courrier

Domenica parle de Stella

Je ne sais qui de moi ou d’Hugo connaît le mieux Stella. Bien que je sois sa marraine et que j’ai été sa mère de substitution depuis ses sept ans, il se pourrait bien qu’Hugo, qui lui voue un attachement sans faille depuis qu’il l’a rencontrée alors qu’elle n’était qu’une fillette, soit le plus proche d’elle

Parler de Stella n’est pas facile. Elle est tout et son contraire. Elle a parfois les pieds bien sur terre et son raisonnement et sa logique sont imparables. D’autres fois, elle paraît vivre dans un monde dont elle seule détient la clef, pour y entrer et en sortir à sa guise nous laissant, nous qui l’aimons tant, derrière une porte dont nous n’osons même pas nous approcher.

Si je suis devenue la marraine de Stella, c’est par la volonté de son père, Fabio, le seul homme que j’ai jamais aimé.

Nous étions tous les deux étudiants en physique quand nous avons commencé à transformer notre amourette de lycéens en amour plus profond. À vrai dire, si j’avais choisi de faire des études de physique, c’était pour le suivre car dès la classe de seconde au Lycée Louis le Grand, j’étais tombée amoureuse de ce bel adolescent, d’origine italienne comme moi.

J’étais fascinée par ses connaissances et par sa modestie. Il était bien plus en avance que moi et avait commencé à développer une passion pour l’astronomie et la physique quantique.

Lui aussi m’aimait, d’un amour plus versatile et moins passionné que le mien mais il faisait néanmoins des projets pour nous deux qui me faisaient croire, naïve que j’étais, en un amour durable.

Hélas ! Je n’avais pas vu venir le danger. Celui-ci prit l’apparence d’une autre étudiante, Marilyn, aussi délurée que j’étais timide, aussi flamboyante que j’étais réservée et surtout qui parlait, qui parlait beaucoup, alors que moi je ne faisais qu’écouter, osant rarement me mêler à la conversation et m’exprimer. Je n’étais à l’aise qu’en tête-à-tête avec Fabio. Peu à peu, sans que je m’en rende compte, Marylin me repoussa dans une sorte d’ombre où je finis par disparaître complètement du regard de Fabio. Je n’étais pas de taille à lutter contre cette redoutable séductrice qui attirait les étudiants comme une coupe de fruits attire les guêpes et je compris, un jour glacial d’automne, que la partie était définitivement perdue pour moi.

Par la suite, Fabio devint un brillant astrophysicien appelé un peu partout de par le monde pour y donner des conférences dont je lisais parfois le résumé dans des magazines spécialisés.

Pour ma part, je n’ai réussi qu’à devenir un simple professeur de physique, au lycée Henri IV tout de même, ce que je ne manque pas de préciser malgré ma timidité maladive.

Fabio et Marilyn se marièrent très vite. J’appris sans avoir cherché à savoir que c’était la condition sans compromis possible de Marilyn. Si Fabio voulait qu’elle soit à lui et non pas à l’un des nombreux autres étudiants qui la convoitaient, il faudrait passer par le mariage.

Je fus complètement mise à l’écart pendant presque trois années, sans la moindre nouvelle de Fabio. Je me désespérais de jamais le revoir jusqu’au jour où je reçus une lettre me demandant d’être la marraine de la petite Stella, l’enfant de l’amour et du désamour comme me l’expliqua plus tard Fabio.

Bien que la mort dans l’âme, j’acceptai. Pour le revoir, j’aurais marché sur les mains jusqu’à l’église ou commis n’importe quelle autre extravagance. Pourtant, revoir aussi Marilyn, celle que j’appelais « la voleuse d’amour », fut une épreuve des plus pénibles. Depuis que j’avais perdu Fabio, je n’avais connu que de brèves aventures qui ne m’avaient jamais permis de l’oublier. D’ailleurs, mon peu d’implication dans ces liaisons décourageait rapidement des hommes qui attendaient davantage de moi qu’un intérêt poli et qu’une participation passive aux ébats sexuels qui me paraissaient interminables.

Ils avaient bien changé tous les deux. Fabio semblait complètement abattu, son visage était prématurément marqué par je ne sais quel mal invisible. Quant à Marilyn, elle avait perdu toute sa flamboyance. C’était une femme terne, acariâtre, parfaitement indifférente à la petite Stella.

— Elle ne supporte pas de l’entendre pleurer, me glissa Fabio. Pourtant, c’est un bébé remarquablement sage. Nous avons dû prendre une nounou. Je suis rarement à la maison, je pars constamment en déplacement, surtout à l’étranger, je donne des conférences, je participe à des colloques… Tu vois ! Un couple en déroute avec un bébé sur les bras. Et puis je n’ai pas trop la fibre paternelle. Je m’en veux d’ailleurs car Marylin ne paraît pas être la meilleure des mères. Ses nerfs sont fragiles, elle s’énerve pour un rien. J’ai entendu parler du baby blues. C’est sûrement ça ! Bah ! Je suppose que ça lui passera. Je n’ai pas trop le temps de m’occuper des états d’âme de ma femme.

Après le baptême, qui se déroula dans une ambiance lourde de regards mauvais de Marilyn dirigés tantôt vers Fabio tantôt vers moi, elle s’empressa de me mettre Stella dans les bras avant d’annoncer qu’elle partait à son cours de yoga.

— Tu comprends Domenica, cette fillette est insupportable et j’ai tellement besoin de détente.

Ensuite, tous les prétextes furent bons pour me confier Stella. Je ne m’en plaignais pas. Cette enfant était une partie de Fabio et je la regardais comme le fruit de mon amour pour lui. J’avais réussi à occulter complètement Marilyn.

Durant cette période, j’eus souvent des soupçons que j’essayais de partager, en vain, avec Fabio.

— Comment a-t-elle pu se faire une telle brûlure au bras ?

— Marilyn m’a dit qu’elle avait frôlé le fer à repasser pendant que la nounou était partie dans une autre pièce.

— Elle n’a pas dû faire que le frôler. La brûlure est profonde.

Ce à quoi Fabio haussa les épaules comme pour dire : Que veux-tu que j’y fasse ! C’est ainsi…

Plusieurs fois, Stella arriva avec un énorme hématome au bras gauche. Curieusement, c’était toujours le bras gauche.

— Ne me dis pas qu’elle s’est fait ça toute seule.

— Sans doute un jeu d’enfants un peu violent. Les enfants sont parfois cruels entre eux et Stella est tellement bizarre qu’il se pourrait bien qu’elle soit la bête noire de quelques-uns.

— Ni toi ni Marylin n’êtes allés trouver le responsable de cette école qui m’a l’air de regrouper un joli ramassis de pervers ?

Fabio eut la même réaction que pour la brûlure. Il paraissait être à mille lieues de Stella et de ce qu’il pouvait bien advenir d’elle. Il partait pour des conférences de plus en plus nombreuses, de plus en plus lointaines.

Je n’étais pas sans avoir remarqué ses pupilles souvent dilatées. Je n’aurais pas osé lui poser la question mais il était clair qu’il s’évadait de son quotidien par des moyens que je n’approuvais certainement pas et dont je n’avais jamais moi-même usé, bien que certains étudiants aient tenté jadis de m’initier à leurs voyages dans des paradis artificiels. J’avais bien reconnu l’odeur caractéristique du cannabis sur ses vêtements. Au moins, ce n’étaient pas des drogues dures.

Ce qui acheva de me mettre en colère contre lui et Marylin, ce fut quand il me lâcha, comme par inadvertance, que Stella était somnambule et souffrait d’horribles migraines qui l’obligeaient à rester dans le noir.

— Et vous n’avez pas consulté un spécialiste pour en connaître au moins la cause et tenté de la soulager ?

Même sempiternelle réaction. Un haussement d’épaules et un brusque changement de conversation, quand ce n’était pas un rapide coup d’œil à sa montre qui lui rappelait qu’il avait un rendez-vous urgent. Il me claquait alors une bise sur chaque joue et me laissait avec mon désarroi et la tristesse de me savoir complètement désarmée de ne pouvoir venir en aide à cette enfant que j’adorais.

Je n’aurais sans doute pas dû l’encourager quand elle commença à me parler de Chloé, sa sœur jumelle jamais née. D’autant que m’étant renseignée auprès de Fabio, il m’affirma que Stella était bien l’unique bébé sorti des entrailles de Marilyn et qu’aucune petite fille n’y était restée, vivotant tant bien que mal jusqu’à pouvoir s’en échapper pour une sorte de monde parallèle d’où elle communiquait et grandissait en même temps que Stella.

— Tu connais les enfants. Ils s’inventent souvent un ami imaginaire. Il n’y a pas à s’inquiéter de ça.

Si malgré mes réticences j’étais entrée dans cet imaginaire, c’est parce que sa solitude et sa détresse me faisaient mal et que j’avais cru qu’avec ce dérivatif, elle surmonterait mieux l’indifférence, et même la cruauté de sa mère, ainsi que les absences répétées de Fabio. Il serait d’ailleurs plus juste de parler de fuite. À croire que le monde entier s’arrachait sa présence pour des conférences dont la durée s’était allongée au point qu’il était impossible que Marylin soit dupe.

Dès qu’elle sut lire et écrire, à un âge trop précoce, Stella dévora les livres et se mit à remplir les pages d’un petit carnet que je lui avais offert en même temps qu’un véritable stylo à plume dont elle choisit elle-même la couleur de l’encre. Ce fut surtout le nom qui l’enchanta, violet tendresse

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