
Sous les cendres de nos coeurs
Chapitre 3
La réunion s'est achevée sans que je comprenne réellement ce qui s'y était dit.
Les voix autour de moi me parvenaient comme étouffées, lointaines, tandis que je fixais obstinément les lignes de mon carnet. Des traits maladroits, nerveux, griffonnés sans logique. Tout plutôt que lever les yeux.
Je sentais sa présence. Elle emplissait la pièce comme une pression invisible. Raphaël était assis à quelques mètres de moi, parfaitement à l'aise en apparence, participant aux échanges avec une assurance qui me donnait presque envie de le détester. Comme s'il n'était pas celui qui, huit ans plus tôt, m'avait laissée sans un mot, sans une explication.
Lorsque la réunion a enfin pris fin, les chaises ont raclé le sol, les conversations ont repris, banales, légères. J'ai rassemblé mes affaires avec une précipitation inhabituelle, prête à fuir.
- Camille.
Sa voix.
Grave. Calme.
J'ai figé mon geste. Pendant une seconde, j'ai envisagé de l'ignorer. De faire comme si je n'avais rien entendu. Mais quelque chose en moi - peut-être la colère, peut-être l'orgueil - m'a forcée à me retourner.
- Raphaël.
Dire son prénom me coûtait plus que je ne voulais l'admettre.
Nous nous sommes observés en silence. De près, il me semblait différent. Plus dur. Plus fermé. Mais ses yeux... ses yeux étaient toujours capables de me désarçonner.
- Je ne savais pas que tu travaillais ici, a-t-il dit.
Un mensonge.
Je l'ai compris instantanément. Raphaël Vasseur n'était pas un homme qui laissait place au hasard.
- Et moi, je ne savais pas que tu avais décidé de réapparaître, ai-je répondu.
Ma voix était maîtrisée, mais mon cœur battait trop vite.
Un léger sourire a effleuré ses lèvres, aussitôt effacé.
- Nous devrons apprendre à collaborer.
Cette phrase, anodine en apparence, a résonné en moi comme une condamnation.
- Je suis professionnelle, ai-je répliqué. Ça ne posera aucun problème.
Il a hoché la tête, sans me quitter des yeux.
- J'en suis certain.
Ce regard. Trop intense. Trop chargé.
Je me suis détournée avant qu'il ne puisse y lire ce que je m'efforçais de cacher.
Toute la journée, j'ai tenté de me concentrer sur mon travail. Sans succès. Chaque couloir me semblait trop étroit, chaque bureau trop proche du sien. À plusieurs reprises, j'ai cru l'apercevoir derrière une vitre, entendre ses pas derrière moi.
À la pause déjeuner, j'ai refusé l'invitation de mes collègues et suis sortie seule. L'air froid de l'hiver parisien m'a fouetté le visage, mais n'a pas réussi à apaiser le tumulte intérieur.
Pourquoi maintenant ?
Pourquoi ici ?
Et surtout... pourquoi mon cœur refusait-il d'oublier ?
Le soir venu, je suis rentrée chez moi, épuisée. Mon appartement, d'ordinaire refuge silencieux, me semblait soudain trop grand. Trop vide.
Je me suis servie un verre de vin que je n'ai presque pas touché, assise sur le canapé, les lumières éteintes.
C'est là que mon téléphone a vibré.
Un message.
Raphaël : Nous devons parler.
J'ai fermé les yeux.
Le silence venait de se fissurer.
Je suis restée immobile quelques secondes, le téléphone encore dans la main.
Autour de moi, l'appartement était plongé dans le silence, un silence différent de celui auquel je m'étais habituée. Plus lourd. Plus chargé. Comme s'il annonçait quelque chose d'inévitable.
Je savais que répondre serait une erreur.
Et pourtant, ne rien faire me semblait tout aussi impossible.
Je me suis levée, ai fait quelques pas jusqu'à la fenêtre. Les lumières de la ville scintillaient au loin, indifférentes à mon trouble. Huit années s'étaient écoulées, mais il suffisait de quelques mots de lui pour que tout vacille à nouveau.
Nous devons parler.
Cette phrase tournait en boucle dans mon esprit.
Parce qu'au fond, je le savais déjà.
Ce silence entre nous n'était pas une protection.
C'était une attente.
Et tôt ou tard, il faudrait l'affronter.
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