
Sous le même toit
Chapitre 2
L'infirmière rit doucement derrière nous, puis s'éclaircit rapidement la gorge, feignant de ne pas entendre chaque mot de notre conversation.
- Tu sais, ma puce, parfois les petits garçons sont méchants avec les petites filles qu'ils aiment bien. Il te tire aussi les couettes ?
Elle grimace avec dégoût.
- Je ne suis pas un bébé. Je ne porte pas de couettes.
Je caresse ses cheveux blonds épais, en enroulant une mèche autour de mon doigt.
- Tu en portais avant.
Beaucoup de pensées contradictoires me traversent l'esprit...
Ses couettes me manquent. Elle grandit beaucoup trop vite. Pourquoi Hannah n'est-elle pas là ? Elle habite à quelques rues d'ici. Elle devrait garder son téléphone à portée dès qu'elle est loin de notre fille. Et puis j'ai envie de savoir qui est le père de ce Brody M. et d'aller lui casser la figure pour avoir élevé un sale petit morveux pareil.
- Tu veux te changer et retourner en classe ? - Elle nage dans le T-shirt blanc trop grand.
Un sourire espiègle se dessine sur son visage.
- Je crois que j'ai mal au ventre, Papa. - Elle prend sa petite voix suraiguë et trop mignonne, parce qu'elle veut quelque chose. - Ça veut dire que je dois rentrer à la maison. - Elle attrape même son ventre et contracte son visage comme si elle souffrait, s'investissant totalement dans sa comédie. Elle fait semblant, mais tu sais quoi ? Un petit idiot vient de l'humilier devant toute sa classe. Elle a bien le droit de sécher l'école aujourd'hui.
Je sors le paquet de culottes taille 4T avec Belle, Ariel et Cendrillon imprimées dessus et hoche la tête.
- Bonne idée. Mets-en une et je t'emmène à la maison. - Je me tourne vers l'infirmière, qui rayonne de bonheur. - C'est notre petit secret, d'accord ?
- Pour moi, Lilaa eu mal au ventre toute la journée, - répond-elle avec un grand sourire.
Je lui adresse un clin d'œil.
- Quel serait ton traitement ?
- Certainement un gros cookie et un après-midi de dessins animés en pyjama douillet. Ah, et absolument pas de devoirs. - Vu la façon dont elle me sourit, je crois qu'elle a mal interprété mon clin d'œil. - Qu'en dis-tu, Koda ?
- Oui, s'il te plaît. - Elle attrape le paquet de sous-vêtements neufs et file vers la salle de bain.
- Tu as besoin d'aide ? - je crie, mais elle claque la porte.
- Ses autres vêtements sont là. - L'infirmière désigne un sac plastique noué dans un coin. - J'espère que ça ne vous dérange pas, on lui a mis un T-shirt du vide-grenier. Il est neuf.
- Elle a des vêtements de rechange ? Quand Mme Mazer a appelé, elle a dit qu'il lui fallait juste...
- Tous les enfants de maternelle et de grande section doivent avoir un change dans leur casier. Lilaavait tout, sauf les sous-vêtements. Désolée d'avoir interrompu votre journée, mais le règlement de l'école nous interdit de donner des sous-vêtements...
Je lève les deux mains.
- Compris. Pas de souci, vraiment. Comment vous appelez-vous ?
- Kirsten. - Elle me tend la main en avançant de deux pas. - Je remplace Mme Jillian cette semaine, elle est en vacances.
Avant que je ne puisse lui serrer la main, un grand fracas retentit derrière la porte de la salle de bain. Instinctivement, je traverse la pièce en vitesse. Secouant la poignée verrouillée, j'appelle :
- Koda, ça va ?
- Ça va, - répond-elle d'une voix enjouée.
- C'était quoi ce bruit ? Tu veux que je vienne t'aider ?
- Non ! - réplique-t-elle sèchement.
Encore une preuve que Lilagrandit trop vite. Je l'ai changée depuis le jour de sa naissance. Je l'ai aidée à devenir propre. Et maintenant, soudainement, elle est gênée avec moi à l'heure du bain. L'univers m'a volé mon bébé pour me donner à la place une petite princesse maligne et pleine de répartie.
Grommelant à mi-voix, je reviens vers l'infirmière, cette fois en lui tendant correctement la main.
- Enchanté, Kirsten. Moi, c'est Forrest. Merci d'avoir aidé ma fille... qui visiblement ne veut plus rien avoir à faire avec moi.
Elle serre ma main avec fermeté, son regard soutenu.
- Je suis sûre que ce n'est qu'une phase. - Elle incline la tête et sourit.
- Quoi ? - je demande en observant son air un peu rêveur.
- C'est vraiment agréable de voir un père aussi impliqué. La plupart du temps, ce sont les nounous ou les jeunes filles au pair qui viennent déposer les repas oubliés, les projets de sciences et les changes.
- Ah... - Je reste en suspens, comprenant enfin l'air rêveur sur son visage. - Eh bien, effectivement, nous n'avons pas de nounou. Hannah l'a suggéré, mais je ne vois déjà pas assez ma fille comme ça. Pas besoin de partager encore plus.
- Nous, c'est-à-dire... ?
- La mère de Lilaet moi.
Kirsten rougit, ses joues pâles virant au rose en un éclair.
- Oh, désolée, je n'avais pas compris que par « nous » vous vouliez dire vous et Mme Hawkins...
- Ce n'est pas ce que j'ai dit, - j'ajoute vite, et elle retrouve immédiatement le sourire.
Je ne suis pas naïf. L'infirmière blonde, très séduisante, s'intéresse à moi. Elle est gentille, sûrement intelligente si elle est infirmière diplômée, et clairement, elle s'entend bien avec ma fille. Cette femme a tout pour plaire. Je suis certain que je prendrais plaisir à sa compagnie.
Le seul problème, c'est...
Le problème que je rencontre toujours en matière de relations. Les aventures, ça passe encore, mais une femme qui me sourit presque avec ses ovaires, c'est un terrain dangereux. Comment pourrais-je seulement expliquer mon travail ?
- La mère de Lilaet moi n'avons jamais été mariés. On partage juste la garde, - je précise.
En réalité, « partager » est un peu exagéré. L'un de nous a la grosse part du gâteau. L'autre se sent terriblement lésé, mais préfère ne pas provoquer la tempête. Si Hannah me traînait au tribunal, le juge me poserait des questions sur la pension alimentaire et sur mon emploi. Je pourrais mentir, mais ça ne me servirait pas. Je pourrais aussi dire la vérité et impliquer ma patronne. Et la dernière chose que Mayaveut, c'est que les fédéraux viennent renifler autour de ses affaires.
- D'accord, je vois. Dans ce cas... - Kirsten glisse une mèche de cheveux derrière son oreille, puis croise mon regard. Son sourire est timide, presque nerveux. - Je ne fais pas ça d'habitude, et c'est peut-être contraire au règlement de l'école - je ne sais pas, je ne suis qu'une remplaçante - mais... est-ce que je pourrais vous inviter à prendre un verre un jour ? - Elle bat des cils devant mon air figé. - Ou un café, si vous ne buvez pas ?
- Oh, je...
Son visage se déforme en une expression d'horreur quand je ne réponds pas tout de suite. Heureusement, Lilasort de la salle de bain, les bras levés en l'air, interrompant notre moment gênant.
- Tadaaa ! - Elle tourne sur elle-même, dévoilant une robe blanche à fleurs colorées. - Tu vois ? Moi, j'aime les robes.
- Tu es magnifique, Koda. Viens... - Je lui fais signe d'avancer, puis tourne mon doigt pour qu'elle pivote. Je ferme le bouton au dos de sa robe. Ça, au moins, elle me laisse encore le faire.
- J'ai choisi Cendrillon, - annonce-t-elle. - C'est pour ça que j'ai mis du temps. J'ai failli prendre Belle.
- Pourquoi Cendrillon ? - Je lisse ses cheveux sur ses épaules.
J'aime ces moments-là, quand elle a des problèmes que je peux résoudre.
- Mme Mazer dit que Cendrillon est la seule princesse qui a un travail et une épique de travail.
- Tu veux dire une éthique de travail ?
Elle hoche la tête avec enthousiasme. Je jette un coup d'œil à Kirsten, qui se mord les lèvres pour retenir un fou rire. Puis, me tournant de nouveau vers Lila:
- Tu sais ce que c'est, une éthique de travail ?
- Non. Mais je veux en avoir une. Comment je fais pour avoir un travail comme Cendrillon, Papa ?
- On joue un peu avec les mots, ma puce. Sa méchante belle-mère l'a forcée à faire tout ce travail. Elle n'aimait pas ça, et elle n'était pas payée.
Je vois les petits rouages tourner à toute vitesse dans sa tête. C'est presque comme si de la vapeur allait sortir de ses oreilles.
- Alors, tu es comme Cendrillon ?
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