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Couverture du roman Souffles d'amours interdites

Souffles d'amours interdites

Camilia et Julien bravent les interdits pour vivre leur passion au mépris des tabous. Prisonniers de deux cultures sectaires entre la France et l'Algérie, ils défient les règles pour s'aimer. Leur destin bascule pourtant dans la tourmente quand la pression sociale impose de sauver les apparences. Entre ruptures et sacrifices, notamment celui d'une mère, leurs principes sont mis à rude épreuve. Un récit poignant sur la lutte pour la liberté face à l'étroitesse d'esprit.
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Chapitre 2

Les années avaient défilé, ils avaient partagé baignades et jeux jusqu’au jour où Sakina jugea inopportun, cet usage devenu « haram » en terme clair « proscrit ».

Chaque fois que Julien s’approchait de Camilia, Sakina déboulait et lançait « haram ! ».

Lorsque Camilia avait demandé des explications concernant ces nouvelles dispositions, sa mère lui avait rétorqué que le jeune homme représentait le péché et que rien de bon ne découlerait de leur proximité. Sakina avait sollicité une autorisation afin de s’absenter tous les soirs vers dix-sept heures. Elle raccompagnait Camilia chez eux, avec la certitude que Julien ne croise la jeune fille en rentrant du Lycée Gautier. La famille Achour résidait dans une petite dépendance située à quelques mètres de la villa Mansour. Camilia avait deux frères, Elyas âgé de dix-neuf ans qui vivait en France chez un oncle paternel, et Kalil qui avait neuf ans. Il vouait à sa grande sœur un attachement solennel. Dès qu’il revenait de l’école communale, il s’empressait de renseigner Camilia quant à son apprentissage et les faits relatifs aux événements extérieurs.

Tous les soirs, Camilia s’attelait aux tâches ménagères, tandis que sa mère préparait le repas de la maisonnée, Lounes rangeait la brouette dans la remise. Ce soir-là, Lounes semblait contrarié, il avait passé la journée au marché couvert à écouter l’emportement de la population, un embrasement était inévitable. Camilia perçut sa voix s’essouffler dans la pénombre, expliquant à son épouse que l’avenir pour le pays devenait incertain. Rien ne garantissait le pain du lendemain, la situation était sous tension. Camilia songea à Julien, elle préféra s’éloigner, jamais il ne l’abandonnerait, le temps avait cousu leurs existences, évitant tout accroc. Les histoires d’adultes ne viendraient pas assombrir leurs ambitions amoureuses. Toute cette agitation finirait par s’estomper. Comme tout grondement, l’orage s’éloignerait et une éclaircie pacifierait le tumulte.

Un soir, le père Maillard conseilla à Lounes et Sakina de regagner leur dépendance, prétextant une prétendue lassitude. Camilia s’était recroquevillée sous les marches de l’escalier central, sa curiosité l’avait contrainte à désobéir à ses parents. Pierre Maillard se tenait au milieu du salon, les mains sur les hanches comme pour contenir quelque anxiété. Ses yeux verts brillaient derrière ses lunettes rondes. Machinalement, il passa sa main sur le peu de cheveux qui persistaient. Bientôt, Françoise Maillard se manifesta, la mine soucieuse, elle referma le panneau boisé derrière elle.

« As-tu réussi à joindre ton frère ? » demanda-t-elle désemparée.

« Il nous attend à la fin du mois, il nous faut préparer nos bagages. Inutile d’informer les domestiques, il n’est pas nécessaire d’alerter, cela ne servirait qu’à envenimer la situation. De plus, on ne doit se fier à personne ».

Il s’approcha de son épouse, lui saisit le visage entre ses paumes et déposa un baiser sur le front.

« Tu as confiance en moi ? Nous demeurerons chez Félicien. Juste le temps de trouver un appartement. Il m’a proposé une place dans son cabinet juridique. N’aie point d’inquiétude, tant que nous restons ensemble, rien ne peut nous affecter », déclara Pierre d’un ton se voulant rassurant.

Camilia tendit l’ouïe afin de saisir tout ce qui venait de se dire, elle ne comprenait pas tout leur jargon, mais le peu qu’elle distingua, l’angoissa. Il lui sembla que la porte des jours placides qu’elle connaissait, venait de claquer. Immobile, elle venait d’apprendre que cette famille allait se détacher de la sienne et disparaître. Mais quand ? Pour où ? Julien n’était certainement pas au courant, dans son esprit tout se bousculait, même si elle le souhaitait, cette agitation elle ne pourrait la contrôler.

« Informe Julien que nous quitterons Alger pour Marseille, tâche de le convaincre. Moi, il ne m’écoutera pas », dit Pierre.

« Il n’est pas rentré. Sa promotion a organisé une soirée pour fêter l’obtention de leur diplôme. Tu es certain que c’est la seule solution ? Abandonner notre vie, j’ai toujours pensé que je mourrai sur cette terre et que je serai enterrée auprès de mes parents. Cela fait des années que j’ai quitté la France, j’avais quinze ans, lorsque mon père a été muté pour un poste d’ingénieur. Je ne connais personne, pas même ta famille. La vie ici ne ressemble en rien à celle qui nous attend », souffla Françoise, le regard embué.

Camilia recula vers la porte de service et la fit glisser discrètement, elle avait occulté la réalité oubliant jusqu’à ses parents. Dans la dépendance, les lumières étaient éteintes, elle s’engouffra dans la pénombre en enjambant le rebord de la fenêtre de sa chambre. Le bruit de vaisselle provenait de la cuisine, ils s’affairaient dans l’obscurité à cause de la colère populaire. Soudain, elle sentit des doigts lui agripper le poignet.

« C’est moi, n’aie pas peur. Où étais-tu ? » interrogea Julien.

Surprise, Camilia recula. L’haleine du jeune homme était imbibée d’alcool.

« Ti sens mauvais. Ti pars ! ti parents te dire une chose. Viens quand eux dormi. Ji aider Ma (maman). Va-t’en vite », gronda-t-elle en le conduisant vers la fenêtre.

Camilia avait quelques difficultés à s’exprimer en français, mais Julien insistait afin qu’elle progresse pour mener à bien ses projets, il était la seule personne avec laquelle elle utilisait cette langue.

« Que se passe-t-il », demanda-t-il en détaillant son visage, mais celle-ci ignora sa question et referma les volets, le livrant à la nuit noire.

Ses parents étaient dans la pièce principale qui faisait office de cuisine et de chambre pour Kalil, comme il était jeune, il n’avait nul besoin d’intimité. Les toilettes se trouvaient dans la cour. La chambre de Camilia ne contenait qu’un lit, une cantine en métal rouillé servait pour le rangement de ses vêtements. Lounes lui décocha un regard exaspéré.

« Ta mère appelle, où t’étais ? »

Lorsqu’il était furieux, son français était décousu, Camilia ne comprenait pas pour quelles raisons il ne faisait pas comme sa mère qui l’invectivait en arabe. Elle le soupçonnait de crâner afin de déployer le peu de connaissances qu’il avait. Ce qui ne lui échappa point, ce furent les traits durcis et troublés qui assombrissaient sa mine.

« Baba, Mme Françoise m’a demandé de lui repriser un ourlet, j’ignorais que vous étiez partis », se défendit-elle.

« Dehors la ville gronde, les gens sont devenus fous. Il ne faut plus que tu sortes seule. Tu pars et tu reviens avec nous. C’est M. Pierre qui nous a congédiés, il ne t’a pas conseillé de rentrer ? » lança-t-il.

« Il était dans son bureau, je suis restée dans la buanderie. Tu m’as interdit l’accès des pièces où sont les hommes Maillard », dit Camilia résolue à taire ce qu’elle avait entendu.

« Va aider ta mère », ordonna-t-il.

Dès le lever du jour, Lounes se rendit au marché couvert, il avait pour habitude de s’approvisionner dans la petite échoppe du père Aziz. Il prit toutes les épices réclamées par Mme Françoise, il s’étonna de la grande quantité demandée.

« Salam Lounes, alors comment se porte la famille ? »

Le père Aziz était un riche marchand qui possédait cinq petits bazars dans le souk, ses boutiques ressemblaient plus à des capharnaüms qu’à des épiceries, il s’en dégageait une odeur écœurante, de parfums et d’épices, il aimait engranger pour le plaisir de posséder. Il était veuf, c’était un homme de forte corpulence, chauve, affublé d’une barbe grise virant au jaunâtre, peut-être dû au fait qu’il ne se montrait jamais au soleil. Une balafre défigurait son visage, il racontait s’être battu contre des voleurs armés de sabres, une nuit alors qu’il somnolait dans l’une de ses échoppes.

« Toute la famille va pour le mieux malgré le trouble, et ton fils, cela fait longtemps que je ne l’ai pas vu », demanda Lounes.

« Il traîne avec une bande d’anarchistes qui veut anéantir l’oppression française. Il a pour ambition de renverser toutes les barrières qui ont été érigées durant ces années de colonisation. Ce n’est qu’une hérésie. Il ferait mieux de venir aider son vieux père », se plaignit Aziz.

Le fils de Aziz, Akim avait renoncé à des études de journalisme pour rejoindre une faction armée dans le maquis. C’était lui qui diffusait les tracts visant à réveiller la jeunesse face aux dérives de l’occupation oppressive. Aziz réfutait son implication dans ce conflit armé, ses affaires prospères lui garantissaient une agréable condition, il reprochait aux belligérants de mener le pays à la ruine.

« Les jeunes se rebellent et nous les anciens devons demeurer ici afin d’éviter que cela ne dégénère », déclara Lounes.

Aziz déposa les paquets de marchandises sur la brouette.

« Le feu s’est déjà propagé. Ce matin, il y a eu des heurts à l’est d’Alger. Allah seul sait ce qu’il adviendra à cette patrie déjà écorchée ».

Lounes empoigna les deux manches de la brouette, il avait trop tardé. Dehors l’appel à la prière retentit.

« Salam, je vais prier pour que rien de mauvais n’arrive ».

Camilia avait attendu Julien, enveloppée par l’opacité de sa chambre, mais il n’était jamais revenu. Elle n’avait jamais connu ce sentiment d’abandon, ce qui ébranlait les fondations du pays avait-il impacté leur relation ?

En arrivant chez les Maillard, Camilia ne le vit pas, il devait encore être au Lycée Gautier. Soudain, elle le distingua, son cœur s’emballa, elle en oubliait toute cette rigueur que lui imposaient ses parents. Elle se rassura lorsqu’elle constata que son interlocuteur était son père, sa vie allait bientôt basculer favorablement. Elle ne put détacher son regard de son visage, épiant leur conversation en tentant vainement de traduire la situation. Comme s’il avait flairé sa présence, son attention se porta sur elle. L’expression qui se reflétait sur sa mine était étrange, l’espace d’un bref instant, elle se demanda s’il l’avait vue. Au cours de la journée, la jeune fille s’efforça de chasser les interrogations qui la taraudaient.

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