
Six ans d'absence, un retour amer
Chapitre 2
Six ans.
Six longues années loin de Paris, loin de ma vie, loin de ma fille.
Lorsque l'avion militaire a atterri sur le tarmac discret de Villacoublay, j'ai senti une vague d'émotions contradictoires m'envahir, la fierté de la mission accomplie pour le gouvernement français, décorée de la plus haute distinction, et l'angoisse terrible de retrouver celle que j'avais laissée enfant.
Léa. Ma Louloute.
Le taxi m'a déposée non loin de son lycée privé, le plus prestigieux de Paris, un bâtiment haussmannien imposant aux portes en fer forgé. Mon cœur battait la chamade, un mélange d'excitation et d'appréhension. J'avais changé, mon visage remodelé par la chirurgie nécessaire à ma mission secrète, mais mon amour de mère, lui, était intact.
J'allais lui faire la surprise, l'attendre à la sortie des cours, comme n'importe quelle autre mère.
Mais la scène que j'ai découverte en approchant des grilles m'a glacée sur place.
Un cercle d'élèves s'était formé, des rires cruels fusaient. Au centre, une jeune fille aux cheveux blonds, vêtue de la tête aux pieds de marques de luxe que je connaissais bien pour les avoir dessinées, giflait violemment une autre adolescente.
La victime était frêle, terriblement maigre, vêtue d'un uniforme usé et mal ajusté, elle encaissait les coups sans un mot, la tête baissée.
La blonde agressive a crié, sa voix perçante et arrogante.
« Voleuse ! Tu oses voler mon stylo ? Tu sais combien il coûte, pauvre fille ? »
Une autre gifle a claqué, si forte que la tête de la jeune fille a basculé en arrière. Un filet de sang a coulé de sa lèvre.
Une rage sourde a monté en moi, je me suis avancée, prête à intervenir, à arracher cette brute à sa victime. Comment pouvait-on laisser une telle violence se produire devant un établissement d'élite ?
C'est à ce moment-là que trois voitures de luxe, une Bentley, une Rolls-Royce et une Aston Martin, se sont arrêtées dans un crissement de pneus. Les portières se sont ouvertes presque simultanément.
Et mes trois plus proches amis en sont descendus.
Jean-Luc Fournier, le président de la plus grande galerie d'art de Paris, mon ancien amant.
Marc Delacroix, l'artiste peintre dont j'avais lancé la carrière.
Pierre Dupont, le critique d'art le plus influent du pays.
Mon souffle s'est coupé. Les parrains de ma fille. Ceux à qui j'avais confié Léa et ma fortune.
Mon cœur s'est serré d'un soulagement confus, ils étaient là, ils allaient mettre fin à cette horreur.
Mais ce qui s'est passé ensuite a fait voler en éclats mon univers.
La jeune fille agressive, celle qui frappait, a vu les trois hommes et a couru vers eux en pleurnichant.
« Parrains ! Regardez ce que cette voleuse m'a fait ! Elle m'a volé mon stylo Montblanc ! »
Elle s'est jetée dans les bras de Jean-Luc, qui l'a serrée contre lui avec une tendresse paternelle, caressant ses cheveux blonds.
Marc et Pierre l'ont entourée, leurs visages exprimant une inquiétude protectrice.
J'étais pétrifiée, incapable de comprendre.
Jean-Luc a lancé un regard glacial à la victime, qui tremblait de tous ses membres.
« Encore toi, Camille ? Tu n'as donc aucune honte ? »
Camille ?
Je ne comprenais pas, ma fille s'appelle Léa. Qui était cette Camille ?
J'ai reculé dans l'ombre d'un porche, mon téléphone à la main, mon esprit embrouillé. J'ai composé le numéro du secrétariat du lycée, ma voix se faisant tremblante.
« Bonjour, je suis une parente d'élève, je m'inquiète pour une jeune fille, Léa Dubois. Est-ce qu'elle va bien ? »
La secrétaire a ri doucement.
« Léa Dubois ? Mademoiselle Dubois va parfaitement bien, ne vous en faites pas, elle vient de remporter le premier prix du concours de piano de la ville. C'est notre fierté ! Une jeune fille si charmante et talentueuse. »
Mon sang s'est glacé. La pianiste prodige, c'était la description que mes amis me faisaient de ma fille dans leurs rares et brefs messages.
La blonde agressive.
Alors... qui était cette fille à terre, ensanglantée et terrorisée ?
La brute blonde, choyée par mes amis, a pointé un doigt accusateur vers la victime.
« C'est elle, la fille de la femme de ménage. Elle est jalouse de moi, c'est pour ça qu'elle me vole. »
La fille de la femme de ménage ? Mon ancienne gouvernante, Coralie Martin, avait une fille du même âge. Elle s'appelait Camille.
La scène devant moi a continué. La victime, que Jean-Luc avait appelée Camille, a murmuré d'une voix à peine audible.
« Je n'ai rien volé... »
La blonde, que tout le monde semblait appeler Léa, a éclaté de rire.
« Menteuse ! »
Elle s'est approchée et lui a donné un coup de pied dans le ventre. La jeune fille s'est recroquevillée sur le sol en gémissant.
Mon estomac s'est noué. La cruauté de cette scène était insoutenable.
Et mes amis... mes amis regardaient sans rien faire.
Non, pire. Jean-Luc avait l'air satisfait. Marc observait la scène avec un cynisme détaché. Pierre, le plus sensible d'entre eux, a juste détourné le regard, comme si cela le dérangeait, mais pas assez pour intervenir.
Un sentiment de trahison, froid et tranchant, a commencé à s'insinuer en moi. Mon monde, que je pensais retrouver intact, était en train de se fissurer.
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