
Six ans d'absence, un retour amer
Chapitre 3
La jeune fille à terre, Camille, a essayé de se relever, ses membres tremblants. Son visage était blême, ses joues creuses, et une mèche de cheveux châtains et ternes collait à sa tempe humide de sueur et de larmes. Ses yeux, de grands yeux sombres pleins de terreur, étaient fixés sur le sol.
Je pouvais voir les os de ses poignets saillir de ses manches trop courtes.
Jean-Luc a parlé, sa voix dégoulinante de mépris.
« Regarde-la. Toujours aussi pathétique. Ton père était un moins que rien, tu es pareille. »
Il s'est tourné vers la blonde, la fausse Léa.
« Ne t'inquiète pas, ma chérie. On va régler ça. Le proviseur va la renvoyer. On ne peut pas tolérer des voleurs dans cette école. »
À cet instant, une femme est sortie du groupe de badauds.
Elle était élégante, vêtue d'un tailleur Chanel, un sac Birkin au bras. Ses cheveux étaient parfaitement coiffés, son maquillage impeccable.
J'ai mis une seconde à la reconnaître.
Coralie Martin. Mon ancienne gouvernante.
La femme que j'avais engagée pour son humilité et sa dévotion. La femme à qui j'avais confié ma maison, l'éducation de ma fille, en plus de mes amis.
Elle n'avait plus rien de la femme simple que j'avais connue, elle avait l'assurance et l'arrogance d'une femme du monde.
Elle s'est approchée non pas de la blonde, sa supposée fille Camille, mais de la victime à terre.
Son visage, autrefois doux, s'est tordu de dégoût.
Sans un mot, elle a tendu le pied et a violemment poussé la jeune fille qui tentait de se remettre sur ses genoux.
La victime est retombée lourdement sur le trottoir, sa tête heurtant presque le bitume.
Coralie a ensuite parlé, et sa voix était stridente, méconnaissable.
« Camille ! Espèce de bonne à rien ! Je t'ai dit cent fois de ne pas approcher Mademoiselle Léa ! Tu ne comprends donc rien ? Tu veux nous faire honte ? »
Et là, tout s'est éclairci.
L'horrible, l'impensable vérité m'a frappée de plein fouet.
La blonde agressive... n'était pas Léa. C'était Camille Martin, la fille de ma gouvernante.
Et la victime... la jeune fille frêle, terrorisée, battue...
J'ai regardé à nouveau ses yeux. Ces grands yeux sombres qui me fixaient maintenant, emplis d'une détresse infinie.
Ces yeux... c'étaient les yeux de mon mari décédé. C'étaient les yeux de ma fille.
Ma Louloute.
C'était Léa.
Le monde a basculé. L'air m'a manqué. Un cri muet s'est coincé dans ma gorge.
Ma fille. Ma propre fille, traitée comme une servante, battue, humiliée.
Et la fille de ma gouvernante avait pris sa place, volé son nom, sa vie, ses privilèges. Choyée par les hommes à qui j'avais confié la prunelle de mes yeux.
Coralie a continué son simulacre, se tournant vers Jean-Luc avec un sourire obséquieux.
« Je suis tellement désolée, Monsieur Fournier. Ma fille est incorrigible. Je vais la punir sévèrement. »
Elle a ensuite révélé le coup de grâce, l'insulte suprême.
« Vous savez, son père est en prison pour vol. La pomme ne tombe jamais loin de l'arbre. »
Le père de Léa, mon Louis, un homme d'une intégrité sans faille, admiré de tous. Mort en héros. Et cette femme osait salir sa mémoire, devant sa propre fille.
C'en était trop.
La rage a brisé les chaînes de ma stupeur. Un son rauque est sorti de ma poitrine, un cri de bête blessée.
« LÂCHEZ-LA ! »
Ma voix a résonné dans la rue silencieuse.
Tous les regards se sont tournés vers moi, la femme étrange qui se tenait dans l'ombre.
Mais je ne voyais qu'elle. Ma fille.
Ses yeux se sont agrandis, une lueur de reconnaissance, de peur et d'un espoir insensé a brillé à travers ses larmes.
Maman ?
Ce regard muet a transpercé mon cœur.
Oui, ma chérie. C'est maman. Maman est revenue.
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