
Sept Ans de Douleur et de Fuite
Chapitre 3
Assise sur le sol froid de la cuisine, j'ai fini par ne plus rien sentir. Ni le froid, ni la faim, ni les douleurs lancinantes dans mon poignet là où Marc m'avait empoignée. Mon esprit était vide, une plaine désolée balayée par des vents glacials. Cela faisait quatre ans que ça durait. Quatre ans de ce traitement, de cette cruauté calculée. Au début, j'avais pleuré, j'avais supplié, j'avais essayé de comprendre. Maintenant, j'étais juste... lasse. Une coquille vide.
Je me souvenais du jour où tout avait basculé. C'était peu après le deuxième anniversaire de Manon. Marc était rentré un soir, le visage plus sombre qu'un ciel d'orage. Il avait jeté un dossier sur la table basse.
« Qui est le père ? » avait-il demandé, sa voix sifflante.
Dedans, il y avait un test de paternité. Falsifié, je le saurais bien plus tard. Un test qui disait qu'il n'était pas le père de Manon. J'avais ri, d'un rire nerveux, pensant que c'était une mauvaise blague. Mais son visage était resté de marbre. Il m'avait accusée de l'avoir trompé. Il avait construit toute une histoire, une trahison imaginaire. Et rien de ce que j'avais pu dire ou faire n'avait pu le convaincre du contraire. À partir de ce jour, l'homme que j'avais aimé était mort, remplacé par ce monstre froid et manipulateur.
Des bruits de pas légers se sont approchés de la porte.
« Madame ? » C'était la voix douce de Madame Dupont, notre gouvernante. Elle travaillait pour nous depuis avant la naissance de Manon et avait tout vu, tout enduré en silence.
« Madame, il faut que vous mangiez quelque chose. Je peux vous glisser un sandwich sous la porte. »
« Non merci, Madame Dupont. Je n'ai pas faim. »
« Mais... Monsieur va être encore plus furieux si vous tombez malade. S'il vous plaît, Léa. Faites-le pour vous. Peut-être que si vous vous excusez... »
« M'excuser ? » Le mot a un goût amer dans ma bouche. « M'excuser pour quoi ? Pour avoir refusé de cuisiner pour sa maîtresse ? »
Un soupir triste de l'autre côté. « Je sais, mon enfant. Je sais. Mais vous connaissez Monsieur. Il est... différent maintenant. »
Je savais qu'elle avait raison. Elle essayait seulement de me protéger. Mais quelque chose en moi avait cédé ce soir. La corde, tendue depuis quatre ans, venait de se rompre. Je ne pouvais plus me plier. Si je le faisais, je me briserais en mille morceaux.
« Ne vous inquiétez pas pour moi, » ai-je murmuré.
Elle est restée un moment en silence, puis ses pas se sont éloignés.
Je me suis recroquevillée, serrant mes genoux contre ma poitrine. Un autre souvenir m'est revenu, si vif qu'il aurait pu dater d'hier. Manon avait eu la scarlatine, une forte fièvre. J'avais appelé Marc au bureau, paniquée.
« Emmène-la chez le médecin, je suis en réunion, » avait-il répondu d'un ton sec avant de raccrocher.
J'avais dû appeler un taxi, jonglant avec un bébé malade et fiévreux, le sac à langer, la peur au ventre. Il n'était rentré que tard le soir. Il n'avait même pas demandé comment elle allait. Il était passé devant sa chambre sans un regard et était allé directement se servir un verre. "Sa fille", comme il l'appelait parfois avec un rictus de dégoût. Ce soir-là, j'avais compris que sa haine pour moi rejaillissait sur notre enfant. Notre enfant innocent.
De petits grattements à la porte m'ont tirée de mes pensées.
« Maman ? »
C'était la petite voix de Manon, tremblante et faible. Mon cœur s'est serré au point de me faire mal.
« Oui, mon trésor. Maman est là. Ne t'inquiète pas. »
« Maman, j'ai peur. Papa est fâché. »
« Je sais, mon amour. Mais ça va aller. Reste bien sage, d'accord ? »
J'ai entendu des pas plus lourds s'approcher. La voix de Marc, glaciale.
« Manon, que fais-tu là ? Je t'ai dit d'aller dans ta chambre. »
« Mais je veux maman ! Papa, s'il te plaît, laisse sortir maman ! Elle n'a rien fait ! »
Sa petite voix était pleine de supplication, un appel désespéré à l'homme qui était censé être son protecteur.
« Elle n'a rien fait ? » La voix de Marc était pleine d'un mépris glacial. « Ta mère est une femme désobéissante et inutile. Elle a ce qu'elle mérite. Maintenant, retourne dans ta chambre avant que je ne me fâche vraiment. Et ne m'appelle plus 'papa'. Tu sais très bien que je ne le suis pas. »
Le silence qui a suivi a été pire que des cris. J'ai entendu le petit sanglot étranglé de ma fille. J'ai imaginé son petit visage se décomposer, son cœur se briser sous le poids de ces mots cruels. C'était une torture bien pire que d'être enfermée.
« Va-t'en ! » a-t-il aboyé.
J'ai entendu les petits pieds de Manon courir sur le parquet, puis le bruit d'une porte qui se ferme.
Marc n'est pas parti. Il est resté de l'autre côté de la porte. Je pouvais sentir sa présence, sa colère qui irradiait à travers le bois. Il n'a rien dit. Il est juste resté là, savourant son pouvoir, savourant mon impuissance.
Après ce qui m'a semblé une éternité, ses pas se sont éloignés.
Quelques minutes plus tard, la porte de la chambre de Manon s'est rouverte doucement. J'ai tendu l'oreille, le cœur battant. C'était elle. Elle était revenue. Elle s'est assise contre la porte, de son côté, tout comme moi du mien. Je n'entendais rien, mais je savais qu'elle était là. Elle ne pleurait plus. Elle attendait, juste pour être près de moi.
J'ai posé ma main sur le bois froid de la porte, imaginant sa petite main de l'autre côté. Et nous sommes restées comme ça, mère et fille, séparées par une porte verrouillée, unies dans la même douleur silencieuse.
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