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Couverture du roman Schizo... et alors !

Schizo... et alors !

Explorez des destins croisés : une enfant loquace, un gagnant du loto, un fan face à son idole ou un schizophrène en quête d'identité. À travers des récits rythmés et surprenants, Doc Lézard transforme la maladie psychique en une force créative. Entre illusion et réalité, l'auteur s'inspire de ses propres tourments pour livrer une vision du monde singulière. Ce recueil moderne célèbre la passion et l'amour, prouvant que la différence est une véritable richesse humaine.
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Chapitre 3

Un destin

À Maxigros, Julien faisait les trois-huit. Il était caissier et les 35 heures, son patron n’en avait pas grand-chose à faire. Son seul rayon de soleil dans ce cloaque, c’était Mélinda. Une caissière. C’était sa chérie depuis un an mais ils ne vivaient pas ensemble. Chacun sa vie, pas de projets. Fallait bosser pour gagner sa croûte et puis le reste du temps, on essayait de s’amuser. Voilà, la vie de Julien : tip, tip… tac, tac… terminé, on remballe !

Il y avait aussi son meilleur ami, un mécano qu’il connaissait depuis l’enfance. Charles et Julien ne s’étaient jamais vraiment quittés. Ils avaient la même conception du travail. Nécessaire, vital. Ennuyeux, laborieux. Le même manque d’ambition.

Et puis, il y avait les collègues : toujours prêts à déconner. Alex, Riton et Michal. Une bande de joyeux lurons. Ils s’amusaient d’un rien et rigolaient bêtement. Julien essayait de participer à leurs plaisanteries mais sans véritable conviction. C’était souvent bête et méchant. Leur jeu favori, c’était de parler du patron : « Oh le gros sac ! Il me dégueule le vieux ! Toujours après nous cet exploiteur ! »

Le secret de Julien, c’était l’euro million. Il jouait à chaque tirage la même série de numéros. Il rêvait de gagner beaucoup d’argent en se remettant au hasard. Une chance infime de remporter la cagnotte. Une somme hallucinante, beaucoup trop d’argent pour lui et il en était conscient. Des millions d’euros pour changer de vie.

Mélinda était elle aussi secrète. Belle brune au regard de lumière. Elle refusait de se faire inviter au restaurant. Chacun payait sa part et chacun son jardin de mystère. Elle partageait parfois son lit avec Julien mais chacun chez soi. Julien pensait comme elle : on est ensemble pour la vie jusqu’à ce qu’on trouve mieux. Bref, pas d’engagement. Une histoire au jour le jour.

Charles et Julien se retrouvaient parfois pour discuter de musique en buvant de la bière. Ils avaient grandi ensemble et donc partagé leurs disques et leurs premiers élans amoureux. Ils se connaissaient par cœur. Julien avait toujours été le mec sympa avec tout le monde alors que Charles avait du mal à se faire des amis. Ce dernier était bourru pour cacher sa timidité. C’était probablement la seule explication. Bref, il était mal dans sa peau.

Julien rêvassait devant son bol de café. Il était en avance. « Et si je gagnais ? ». Tous ceux qu’ils connaissaient seraient des prédateurs. Il n’y aurait plus d’amitié, enfin si toutefois ça en était. Il lisait le journal et n’avait pas encore vu la page réservée aux résultats de la loterie européenne. Il connaissait les numéros par cœur à force de les jouer. Aujourd’hui, il était richissime, il avait gagné le jackpot. La surprise allait venir et le faire hurler de joie. Pour l’instant, il était encore un exploité. Un mec qui va au boulot et ne se pose aucune question sur sa vie.

Julien frisa l’arrêt cardiaque. « J’ai gagné ! Ce n’est pas possible autant de veine ! ». Son cœur battit la chamade. Il hurla de joie un cri de guerre qu’il s’était inventé quand il était petit : « Chabilla ! ».

Julien avait son ticket gagnant dans les mains. Tôt ou tard, tout le monde saurait. Et Mélinda ? Serait-elle intéressée ? Et leur relation, serait-elle différente ? Partager, il n’en était pas question. Avec ses millions d’euros, il deviendrait une vache à lait. Il serait sollicité en permanence. Plus de relation de véritable amitié, se disait Julien. Finalement, il faisait preuve de bon sens, quelquefois. Quant à Mélinda, il ne savait que penser…

Julien se rendait compte qu’il était en danger avec tout cet argent. Ceux qui le connaissaient ne devaient pas être au courant de ce sort de la vie, de ce tournant dramatique qu’il imaginait.

Julien prit sa décision : il allait vivre loin de tous mais il voulait un dernier adieu. Finalement, lui vint l’idée de faire croire à une mort brutale. Il pourrait se rendre à son enterrement sous une fausse identité.

Il pourrait acheter le silence des médecins et des journalistes. Il viendrait grimé et perruqué sur un fauteuil roulant pour ne pas attirer l’attention de ses proches. Il serait le voisin de chambre à l’hôpital qui a entendu ses dernières paroles. Un bon scénario pour les voir tous une dernière fois rassemblés pour lui. Il serait Martial, un octogénaire qui aurait entendu le médecin dire que Julien souffrait de tachycardie ventriculaire. La mort subite de l’adulte. Martial se présenterait à sa mère pour lui rapporter ses dernières paroles. Il insisterait sur l’amour que Julien avait pour ses parents, qu’il était bien désolé de les quitter sans un dernier adieu.

Le cimetière était en hauteur, il surplombait la route. Cela n’arrangeait pas Julien-Martial en fauteuil roulant. Heureusement, sa propre mère le poussa jusqu’en haut et rejoignit le cortège. Julien en avait gros sur le cœur. Il repensait aux vieux souvenirs, ceux qu’il emporterait avec lui. Il se voyait manger les crêpes que sa mère avait préparées. Il imaginait son large sourire, son air rieur devant son appétit d’adolescent. Cela le remuait de se savoir aussi proche d’elle et de lui causer autant de chagrin. Julien forçait sa voix pour rendre crédible son personnage. Sa propre mère l’avait écouté raconter les derniers instants de son fils. Elle allait colporter son histoire auprès de tous ceux qui étaient présents.

Mélinda était là. Elle était dans les bras de Charles. Elle avait trouvé du réconfort avec son meilleur ami. Julien, curieusement, n’en voulait pas à Charles. Il était plus étonné de la faiblesse de caractère de Mélinda. Elle était ailleurs, semblait à la fois perdue et heureuse.

Au moment du dépôt de gerbe, sa mère éclata en sanglots et son père grinça des dents. Charles lut un mot qu’il avait rédigé. C’était froid, sans conviction. Charles avait déjà fait son deuil ou bien la mort de son ami ne l’atteignait pas, pensa Julien. Les collègues étaient là aussi. Ils rigolaient bêtement de la malchance de Julien. « Tu t’en rends compte, c’est pas de bol quand même », « Ah ça oui, trop con ce qui lui arrive ! ». Alex cachait une bouteille de whisky déjà bien entamée dans son imperméable.

Julien se rendait compte qu’il n’était guère à sa place. Il avait seulement de la peine pour ses parents. Il se disait qu’il avait bien fait de venir pour constater le peu d’amour qui lui était dédié. Il décida de partir avant la fin de la cérémonie. Il poussait les roues pour faire avancer le fauteuil tant bien que mal. Les collègues eux aussi s’étaient éloignés du cortège et semblaient surexcités. Ils se poussaient, se tiraient, manquaient de tomber et rigolaient de plus belle. Michal chantait : « Trouve un autre rocher petite huître perlée, Ne laisse pas trop couler de temps sous ton p’tit nez, car c’est fini, c’est fini… Voilà, c’est fini… », la chanson de Jean-Louis Aubert.

C’est alors qu’ils virent le vieil homme sur son fauteuil. Ils s’approchèrent et se mirent à le chahuter. Ils le poussaient à tour de rôle. Michal et Riton avaient envie de déconner et quand Julien marmonna un : « Mais foutez-moi la paix, merde ! », ils éclatèrent de rire. Complètement excités, ils couraient derrière le fauteuil et celui-ci devint rapidement incontrôlable. Julien voyait la grande descente vers la route arriver et voulut se débattre. Son pantalon se coinça dans le frein du fauteuil. Les collègues le poussèrent et il dévala la pente. Ils voulurent le rattraper mais c’était trop tard. À pleine vitesse, retenu par son pantalon, Julien ne pouvait pas s’éjecter. Les trois comparses vidèrent puis jetèrent la bouteille de whisky et s’enfuirent comme des lâches sans un dernier regard.

Un camion arrivait à toute allure en contrebas. Il heurta le fauteuil de Julien et vint percuter le mur du cimetière. Julien, mort. Plus de son, plus d’images, terminé.

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