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Couverture du roman Rémi

Rémi

Depuis le plateau de Grevurs, le jeune berger Rémi contemple les navires explorateurs, rêvant de conquêtes maritimes. Cependant, la révélation d'un secret familial bouleverse son destin : sa mère n'est pas celle qu'il croyait. Contraint de fuir vers une forêt maudite, il y découvre sa véritable identité auprès d'un peuple autochtone. Entre quête de soi et conflit contre les colons, son voyage le mènera sur une île lointaine où l'équilibre naturel est désormais menacé.
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Chapitre 2

1

Le petit Rémi, allongé dans l’herbe balayée par le vent marin venu du large, regardait les navires bercés sur le bleu de la mer. Le doux soleil de ce milieu de printemps enluminait les voiles de couleurs rougeoyantes et dorées. Où était donc le bateau de Rilius, son père parmi cette armada de bâtiments ?

Rilius était marin pêcheur, il était parti tôt ce matin pour sa dernière pêche. Cette activité était devenue de moins en moins lucrative et des plus dangereuses, surtout pour son esquif qui n’était pas conçu pour les longues campagnes de pêche au large. Ces deux dernières années, le poisson se faisait rare : il fallait partir loin à l’ouest de l’océan, ou pire encore, contourner l’île par le sud, descendre plus bas pour atteindre les eaux froides afin de trouver les bancs de poissons blancols que les gens de la capitale affectionnaient tout particulièrement

Rilius avait donc décidé de terminer sa saison de pêche, de plier ses filets, de ranger ses voiles et s’il en trouvait le courage, de vendre son cotre en bois rouge qu’il avait construit de ses mains. De concert avec son épouse Géline, il avait pris la décision de consacrer le restant de sa vie à la ferme et à ses deux enfants : Nathie, sa fille de douze ans et son fils Rémi qui venait d’en faire dix. Le pécule de ces années de pêche lui avait permis d’acquérir toutes les terres du plateau de Grevurs. L’herbe y était grasse toute l’année. Cette partie de l’île de Gallen était souvent arrosée d’ondées bienveillantes en saison chaude. Ses brebis et ses chèvres appréciaient cet herbage. Leur lait était l’un des meilleurs que l’on puisse trouver à Gallen. Ses grands-parents avaient eu raison d’acquérir quelques terres que personne ne voulait, tant elles étaient malmenées par les vents chargés d’embruns venus de l’océan.

Les côtes de l’île de Gallen, qui s’étiraient sur plus de quatre cent onze lieues, étaient complètement différentes. Une chaîne de montagnes coupait l’île en deux sur toute sa longueur, rendant chacune des côtes difficilement accessible. Il fallait près de dix jours pour traverser le massif et rallier Reling, la capitale implantée au sud-est. Cette unique route était parsemée d’embûches et faisait souvent l’affaire des brigands. Ils n’hésitaient pas à piller les imprudents solitaires qui s’y risquaient. Il était préférable de se déplacer en groupe organisé pour arriver indemne au chef-lieu. Les transactions commerciales se faisaient le plus souvent par voie d’eau. Les grands voiliers de deux, voire trois mâts n’excédant jamais les trois cents tonneaux, étaient chargés dans le petit port situé dans l’Anse-d’Ine au sud-est de la presqu’île de Verzon. Ces gros navires marchands acheminaient la laine, les fécules, divers tubercules comestibles et le poisson séché vers Reling. Les produits frais, légumes, fruits et produits laitiers étaient livrés sur de petites embarcations plus maniables et surtout plus rapides que ces géants des mers. Quant au produit de la pêche côtière, il était généralement vendu le jour même au marché aux poissons de Reling.

La majorité de la population vivait dans la capitale, une mégapole de plus de dix mille habitants, entassés les uns sur les autres dans une ville puante, aux rues sales, étroites et malveillantes. Il ne faisait pas bon s’attarder le soir dans les quartiers nord de la ville : c’est là que se trouvait toute la débauche de l’île de Gallen. La plupart des marins de passage s’y retrouvaient pour se saouler dans des auberges bon marché et souvent finir leur soirée dans l’une des nombreuses maisons closes. La plupart des prostituées étaient issues des bas-quartiers, les bidonvilles jouxtant la capitale, filles ou femmes des mineurs qui se tuaient à la tâche pour un maigre salaire qui ne leur permettait pas de subvenir aux besoins d’une famille souvent nombreuse. Le seul recours que leur proposait leur triste vie pour survivre était la prostitution de leur épouse ou de leur progéniture.

En revanche, au sud de Reling se trouvaient les quartiers chics protégés par une enceinte derrière laquelle habitaient les riches notables de Gallen : les propriétaires des mines, les directeurs de banque et le riche armateur, monsieur Brisemiche, gouverneur de Gallen qui, de la terrasse de sa somptueuse demeure, pouvait admirer tous les navires croisant le Cap-Lys dont il était, pour la plupart, le propriétaire

Seule la côte sud était viable, là où avait été implantée la mégapole. Le long de la côte est, de la pointe nord de l’île jusqu’aux portes de la capitale, s’étalait un désert aride balayé par des vents salés venus de l’océan qui brûlaient toute flore. Les lourds nuages venant de l’ouest se brisaient sur les hauts sommets et déversaient leur trop-plein d’eau sur les pentes de la montagne où la végétation luxuriante de la forêt humide absorbait le précieux breuvage, tandis que le flanc oriental s’érodait sous le vent brûlant, ne recevant jamais la moindre goutte de pluie.

Les colons avaient préféré s’installer sur la côte sèche, afin de profiter de l’ensoleillement et du climat tempéré de la pointe sud, leur permettant de s’adonner pleinement aux plaisirs des plages de sable blanc, plutôt que d’affronter les intempéries de l’autre versant de l’île qui offrait des plaines verdoyantes et une riche forêt tropicale. Seuls les courageux, comme les appelait Rilius, avaient choisi de vivre du bon côté, bravant les caprices du temps et les tempêtes saisonnières.

Il est vrai que la vie y était agréable, surtout en cette période de fortes chaleurs. Le petit Rémi mâchouillait son brin d’herbe, il le faisait aller de gauche à droite puis de droite à gauche tout en rêvant d’aventures. Il se voyait affronter des vagues trois fois plus hautes que son navire.

Les voiles claquaient au vent qui se déchaînait contre les haubans. Le bateau gîtait fort mais il sortit vainqueur de ce combat contre les éléments, pour retrouver une mer calme. Le trois-mâts de Rémi filait maintenant à vive allure, brisant les vagues de sa proue fine et effilée que surmontait une sirène à la poitrine généreuse et dénudée. Le capitaine Rémi était fier de son équipage. Ses hommes étaient bons et fidèles.

— Terre à l’horizon ! Terre à l’horizon ! cria l’homme de quart du haut du nid-de-pie.

Rémi observa dans la direction que montrait la vigie. Une longue bande sombre lui apparut, elle se rapprochait à vive allure.

— Affalez les voiles ! ordonna Rémi à son équipage.

Les hommes s’activèrent de toute part. Chacun connaissait sa tâche, Rémi n’avait rien d’autre à faire que de veiller au grain. Une heure plus tard, il se voyait pousser le canot qui les avait menés, lui et huit hommes d’équipage, sur le rivage de cette terre vierge que nul homme n’avait encore foulé jusqu’à ce jour. Son navire de quatre cents tonneaux, orné de bois précieux en provenance de la forêt luxuriante des Melphores et garni de seize canons, mouillait à quelques encablures, au large. Mousquet à l’épaule et sabre à la hanche, le capitaine arpentait fièrement la plage de sable noir dans lequel brillaient par milliers des paillettes d’or. Il s’agenouilla et en prit une poignée. Il entendit alors hurler ses hommes.

— Capitaine ! Attention ! Derrière vous !

Rémi pivota et releva la tête, son visage se trouva face à une mâchoire grande ouverte dévoilant deux rangées de crocs acérés et ternis par le tartre. Le capitaine pouvait sentir le souffle tiède et humide du monstre sur son visage. Une odeur fétide sortant des entrailles de la bête le força à reculer mais déjà, la langue râpeuse et dégoulinante de l’animal lapait son visage

***

— Plumeau ! Vilain chien ! Tu sais très bien que j’ai horreur de ça…

Rémi releva la tête et vit l’une de ses brebis s’approcher dangereusement de la falaise. Sans qu’il n’eût besoin de dire quoi que ce soit, Plumeau aboya et raccompagna l’indisciplinée vers le troupeau. Combien de temps était-il resté ainsi à rêvasser ?

Au loin, le soleil pointait bas : il ne tarderait pas à plonger dans les profondeurs de l’océan. De gros nuages touchaient la ligne d’horizon alors que le ciel se teintait d’ocre et de rose et que les nuages se nuançaient de flammes orangées. Il était grand temps d’aider Plumeau à finir de regrouper le troupeau et de rejoindre la ferme pour le dîner. Il laissa son regard errer sur l’étendue aqueuse et eut une pensée pour son père. Il se leva et observa l’intérieur de sa main qui le démangeait, des grains de sable noir étaient collés à ses doigts. Il sortit un mouchoir de la poche de son pantalon et y fit tomber les petites billes noires ainsi qu’une large paillette dorée. Il plia délicatement le morceau de tissu de façon à ne rien perdre de son butin.

— Mais que s’est-il passé ? lança-t-il en direction du large où la masse de nuages s’étirait maintenant à tout l’horizon.

Il regarda le mouchoir et le fourra avec précaution dans sa poche. Il prit le chemin en direction de la petite ferme ; il pouvait deviner la fumée qui s’échappait de la cheminée. Il se retourna une dernière fois en direction de l’océan. Au même instant, un éclair blanc zébra le ciel. Le tonnerre gronda quelques secondes plus tard, il fallait se hâter, l’orage arrivait. Rémi bouscula son troupeau qu’il fit rentrer dans la bergerie. Nathie avait déjà mis ses bêtes à l’abri. Il verrouilla la lourde porte, le tonnerre claqua au loin. Quand il arriva dans la pièce principale de la ferme, la bonne odeur du ragoût que sa mère avait mis à mijoter quelques heures plus tôt dans le foyer de la cheminée lui satura les papilles, lui donnant l’eau à la bouche.

— Maman ! il m’est arrivé quelque chose de fou !

Géline, qui ajoutait les pommes de terre dans la marmite en fonte suspendue à une quinzaine de pouces au-dessus des flammes, se retourna en direction de son fils. Un sourire illumina son visage au teint légèrement bronzé.

— Viens donc me faire un câlin, Rémi. Tu as bien fermé la bergerie ? Le vent va souffler fort cette nuit.

Le garçon s’approcha de sa mère et la serra tendrement dans ses bras.

— J’ai quelque chose à te montrer maman.

Il sortit son mouchoir de la poche, prit l’une des assiettes en bois d’olivier que Nathie avait mise sur la table et y déploya minutieusement le carré de tissu.

— Apporte la chandelle, ordonna-t-il avec un sourire à sa sœur qui s’exécuta en fronçant les sourcils.

Il rassembla les grains de sable en un tas au milieu du mouchoir de coton blanc et planta fièrement la paillette dorée au sommet du petit monticule.

— D’où tu sors ça ? demanda Géline en regardant son fils par-dessus son épaule.

Rémi raconta à sa mère et sa sœur dans quelles circonstances ce sable était venu à lui, en omettant toutefois d’avouer qu’il avait poussé un cri d’effroi quand Plumeau l’avait ramené à la réalité. Il extrapola même une histoire farfelue dans laquelle il expliquait que ses hommes, lui en tête, avaient chassé la bête sanguinaire. Contre toute attente, sa mère lui avait demandé de retirer son pantalon.

— Mais ‘man ! je te jure que c’est la vérité ! Il hésita un instant et reprit en baissant les yeux : j’avoue être revenu après avoir crié quand Plumeau m’a réveillé, mais pour tout le reste, je te promets maman que c’est la vérité, implora-t-il les larmes aux yeux, pensant qu’il allait être corrigé.

— Je te crois, Rémi, lui répondit-elle en embrassant les cheveux châtains de son fils, mais j’ai besoin de vérifier quelque chose. Retire ton pantalon…

Rémi regarda sa sœur en essuyant son nez du revers de la manche.

— Je vais surveiller le ragoût, dit-elle en posant une main délicate sur l’épaule de son petit frère avant de s’éloigner de la table et de contempler la danse folle des flammes dans l’âtre. Rémi dégrafa la boucle de sa ceinture et fit glisser son habit sur ses chevilles en se tournant face à sa mère qui lui souriait, ses grands yeux verts emplis de larmes tant elle était fière de son fils. Elle mit un genou à terre et posa délicatement sa main sur la cuisse de son enfant.

— Assieds-toi, Rémi. Regarde ! elle lui indiqua la rune qu’il avait sur le haut de genou.

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