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Couverture du roman Rémi

Rémi

Depuis le plateau de Grevurs, le jeune berger Rémi contemple les navires explorateurs, rêvant de conquêtes maritimes. Cependant, la révélation d'un secret familial bouleverse son destin : sa mère n'est pas celle qu'il croyait. Contraint de fuir vers une forêt maudite, il y découvre sa véritable identité auprès d'un peuple autochtone. Entre quête de soi et conflit contre les colons, son voyage le mènera sur une île lointaine où l'équilibre naturel est désormais menacé.
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Chapitre 3

2

Dehors, le vent soufflait fort. Le volet claqua contre le battant de l’étroite fenêtre, la pluie frappait les carreaux avec un bruit de gravier qu’on lance par poignées.

— Rhabille-toi Rémi et viens m’aider à verrouiller ce fichu volet. Fais-moi penser à demander demain à ton oncle de réparer le verrou.

— Mais maman ! s’écria Rémi en désignant la marque qu’il avait sur sa cuisse, le Père Valain dit que seules les sorcières ont de telles marques, qu’il faut les chasser et les brûler ! Que ceux qui sont marqués sont les fils et les filles de Satan.

— Ainsi que ceux qui batifolent avec ces êtres ! ajouta Nathie du coin de la cheminée.

Géline se releva, remonta sa longue robe et dévoila sa cuisse. Elle était couverte de runes dont certaines étincelaient sous la lueur de la bougie. Rémi regarda sa mère avec effroi.

— Maman ? Tu es l’une d’elles ?

— Moi aussi ! renchérit Nathie du fond de la pièce en dévoilant le haut de son genou qui lui aussi portait des runes.

Le volet claqua une fois de plus.

— Je m’en occupe, dit Nathie en rajustant sa robe sur ses jambes. Papa sera fier de toi Rémi, ajouta sa sœur en lui frottant les cheveux de la main alors qu’elle passait derrière lui pour saisir son manteau.

Quand elle ouvrit la porte, le vent souffla la chandelle et la pièce ne fut éclairée que par la danse des flammes dans la cheminée. Rémi remonta son pantalon, boucla sa ceinture et se tourna vers sa mère.

— Et papa ? demanda-t-il.

Elle se contenta de secouer la tête négativement en lui souriant tendrement.

— Il est au courant ?

Un sourire se dessina sur les fines lèvres de Géline. Elle ferma les yeux et caressa le haut de sa cuisse dénudée. Du bout de son index, elle effleura le contour d’une de ses marques qui s’illumina d’une lueur bleutée. Son cœur s’accéléra et une douce chaleur inonda son bas-ventre.

— Rémi, tu es tellement innocent, lui répondit-elle en laissant retomber l’étoffe de sa longue robe le long de sa jambe. Viens, nous allons brûler du méryl.

Le méryl était une poudre issue des baies récoltées sur l’arbre du même nom, une espèce endémique à la forêt des Melphores et que les autochtones brûlaient en offrande aux dieux.

— Mère ! Si le Père Valain venait à savoir que nous brûlons du méryl…

— Ne crains rien, Rémi. Avec la tempête qui sévit, l’homme d’Église ne risque pas de venir nous déranger.

Géline fit pression sur une pierre située à droite de la cheminée et dévoila une niche dans laquelle se trouvait l’effigie des dieux des Melphis. Elle prit une dose de méryl qu’elle déposa en offrande dans une coupelle de terre cuite.

— Nous allons attendre que ta sœur revienne et prier pour que Lir, Taranis et Kari préservent ton père et tous les marins de la tempête.

— Mais ‘mam, s’ils nous surprennent à vénérer les dieux interdits… Le père Valain ne cesse de nous dire qu’ils sont les dieux que vénèrent les sorciers pour faire venir le diable à eux ! S’il l’apprend, il nous livrera au Cardinal qui nous fera brûler…

— Nous ne sommes pas des sorcières comme le disent les colons, mais des Melphis, ou si tu préfères des fées.

Nathie réapparut trempée, son manteau de laine dégoulinait et ne l’avait pas préservée du grain.

— Va te changer et rejoins-nous, nous allons demander aux divinités de préserver votre père.

Une dizaine de minutes plus tard, Nathie vint s’installer à la gauche de son petit frère. Elle avait pour l’occasion passé une robe de laine orange. Une large ceinture de cuir serrait la taille fine de la jeune fille. Elle donna un baiser sur le front de Rémi. Géline alluma le Méryl qui dégageait une fumée aux senteurs volatiles et aux effluves fruités de la forêt. Nathie et sa mère prirent chacune les mains de Rémi, elles étaient moites.

— N’aie pas peur, Rémi, lui murmura sa sœur au creux de l’oreille. Tu n’as rien à craindre. Ferme simplement les yeux, pense à papa et laisse-toi guider par le chant des Melphis.

Le garçon s’exécuta, mais il n’entendit pas le chant des fées tant il pensait aux conséquences que cela aurait si les villageois venaient à découvrir qu’il portait la marque et honorait les dieux des sorcières…

— Des Melphis, le reprit une voix lointaine. Concentre-toi, et écoute le chant des fées de la forêt, tes ancêtres.

Rémi secoua la tête, il avait chaud, il sentait les gouttes de sueur glisser le long de son échine. Il ferma les yeux et put percevoir un son mélodieux au loin, le même refrain qu’il entendait parfois le soir avant de sombrer dans le sommeil. Il ouvrit les yeux, la douce mélodie s’estompa. Il regarda sa mère puis sa sœur, toutes deux avaient les yeux fermés, un sourire se dessinait sur leurs lèvres. Rémi laissa tomber ses paupières, la mélodie revint, il se laissa bercer. Il put même percevoir la brise caresser ses joues. Le vent jouait avec la cime des arbres, il sentait les odeurs de la mousse. Le chant d’un oiseau vint couvrir un court instant celui des Melphis. Il percevait au loin le bruit de l’eau qui serpentait entre les roches couvertes de lichen. Au chant des fées se joignirent celui des batraciens puis celui d’une multitude d’êtres peuplant la forêt. Rémi avait l’impression de se tenir dans les bois. Lui revint alors à l’esprit la dernière fois qu’il s’y était aventuré ; trois semaines auparavant, il avait accompagné son père chez le charpentier pour commander une pièce de bois défectueuse qu’il devait changer sur le bateau, avant de sortir pour la campagne de pêche.

— Papa !

Il se concentra, et pensa à son père qui était seul sur son cotre à affronter la houle, le vent et la pluie. Le chant des fées lui revint plus clairement, il n’était plus dans la forêt. Il crut percevoir le cri strident des goélands. Il était sur le plateau de Grevurs quelques heures plus tôt et son troupeau était à l’herbage. Plumeau veillait. Il vit les navires toutes voiles dehors, il chercha du regard celui de son père et mit un certain temps avant de l’apercevoir. Rémi eut l’impression de s’envoler, ses pieds ne touchaient plus l’herbe, il était dans les airs, il tournoyait au-dessus de l’océan. Il pouvait sentir le vent lui caresser le visage, lui lécher les ailes… Les ailes ! Il tourna la tête et perçut la portance de ses plumes. Rémi était dans le corps d’un goéland. Le chant des Melphis se fit plus fort, il regarda en bas en direction de l’océan, en dessous se trouvait la barque paternelle. Le petit navire brisait les vagues de sa proue effilée. Rilius, qui tenait la barre, sifflotait le même chant que les Melphis. Rémi plongea en piqué en direction du voilier. Il manqua de peu de heurter la trinquette.

— Holà l’oiseau ! Ne va pas percer mon foc !

— Papa ! c’est moi Rémi !

Le goéland tournoyait au-dessus de l’embarcation de Rilius et n’arrêtait pas de railler.

— Va donc pleurer ailleurs, l’oiseau ! Je n’ai pas encore de poisson à te donner ! Reviens me voir dans quelques heures ! Laisse-moi au moins le temps de poser mes lignes, je te ferai savoir quand j’aurai pitance à t’offrir !

— Papa ! C’est moi, Rémi ! Papa tu m’entends ? Papa rentre à la maison ; une tempête arrive ! Papa ! Papa ! Papa…

Le bateau de Rilius n’était désormais plus qu’un point sur l’océan, le chant des Melphis se fit plus fort et Rémi se retrouva dans la forêt. Il marchait au bruit des oiseaux et arriva au ruisseau qu’il avait entendu quelque temps plus tôt. Le fracas assourdissant d’une cascade couvrait le chant des fées. Une voix puissante résonna du haut de la chute d’eau.

— Rémi ! Dis à Rixane que son grand-père veut te rencontrer !

Le chant mélodieux se dissipa pour laisser place au crépitement du feu dans l’âtre. La lumière d’un éclair perça au travers des interstices du volet. Quelques secondes plus tard, le tonnerre gronda. Géline et Nathie rouvrirent les yeux et sourirent à Rémi.

— Maman, j’ai vu papa ! J’étais dans le corps d’un goéland, c’était ce matin, je l’ai prévenu que la tempête approchait et l’ai prié de rentrer à la maison.

— Il t’a répondu ? demanda Nathie en souriant à son frère.

— Il m’a houspillé en me disant de lui laisser le temps de poser ses lignes et qu’il me dirait quand revenir

— Ton père n’a jamais su parler le goéland. Il faudra lui enseigner quand il reviendra, plaisanta Géline. Plus sérieusement Rémi, il va falloir que tu apprennes à maîtriser tes sorties. Chaque fois que tu voyages, une marque apparaît sur ton corps.

— À ce sujet maman, dans la forêt, j’ai entendu la voix d’un vieil homme. Il m’a demandé de dire à sa petite fille Rixane qu’il souhaitait me rencontrer. Maman, qu’est-ce qu’il m’arrive ? Qui est cette Rixane ?

— Venez, les enfants, nous allons passer à table. Il est grand temps que je vous parle de notre famille.

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