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Couverture du roman Quelques larmes pour un phénix

Quelques larmes pour un phénix

Centré sur l'énigme du « pourquoi », ce récit explore la douleur et l'absurdité d'un monde sans réponses. Entre une mort initiale et un ultime départ, l'intrigue refuse la fatalité de la chute. Mathieu Paillé livre ici un texte profond, conçu comme un cri de détresse et un exutoire pour les âmes tourmentées. Face au non-sens, l'auteur cherche une vérité plus belle, offrant une échappatoire à l'enfer quotidien à travers une quête de sens où renoncer n'est pas une option.
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Chapitre 2

Infime refuge bâti au bord d’un gouffre obscur.

Elle se cachait dans sa tête, en dernier recours ; les années passant, elle s’y enfonça de plus en plus souvent ; et de plus en plus souvent la crainte lui venait à l’idée qu’un jour son paradis pourrait être envahi par ces autres, qu’on massacrerait son beau jardin et que le mal qui lui rongeait l’âme y pénétrerait alors lui aussi ; et elle n’aurait plus nulle part où aller, et elle n’aurait plus nulle cachette. Plus rien. Elle avait conscience de cette inéluctable fatalité. Elle avait très peur.

Aussi, quand ses démons eurent raison de ses jardins, quand tout ce qu’elle avait patiemment bâti en elle s’écroula sous le poids du monde, elle n’hésita pas ; du haut d’une falaise, elle sauta, rapidement, sans frémir, sans même regretter, quittant sans regret cet abîme pour un autre infiniment plus vaste.

Lily, après avoir lutté autant qu’elle pouvait, rendit les armes, et s’abandonna.

Elle se tua.

On retrouva dans la chambre de la jeune fille un petit carnet noir rempli de mots, qui formaient comme une tentative d’explication, comme un appel à l’aide. Le texte ci-dessous en est l’exacte retranscription.

« Autrefois, il existait, loin, bien loin d’ici, un endroit merveilleux, fait intégralement de lumière et de chaleur. Parfois, c’était un grand et magnifique jardin, aux allées dégagées et ordonnées, et des fleurs s’ouvraient partout où pouvait porter le regard, de belles roses bleues et blanches, et d’autres fois c’était une forêt, une vieille et magnifique forêt, où les arbres étaient anciens et sages, et où il régnait une fraîcheur agréable à vivre : lorsque je m’y promenais, il n’y faisait jamais nuit, mais toujours clair et pur, comme dans mes romans. Certains jours, des esprits de toutes les couleurs dansaient, et chantaient, et riaient, et m’invitaient à rejoindre leur ronde, et alors j’oubliais ma tristesse et je tournais dans leur farandole, et je me rappelais comme un lointain écho ce que c’était de vivre, et je me sentais heureuse, heureuse, et légère oui si légère ! D’autres jours, je marchais parmi les sentiers rayonnants, et je rêvais, je rêvais à l’amour : alors, quelqu’un surgissait du néant, une personne, la plus merveilleuse qui soit ; elle me disait qu’elle était venue pour moi, qu’elle m’aimait, et mes nuits étaient rythmées par le bonheur illusoire de mes songes éveillés…

Il y avait de l’amour, il y avait de l’amitié, et de la beauté. C’était si beau en effet… Si vous aviez pu voir toutes ces couleurs, toutes ces lumières…

Mais avec le temps les choses ont peu à peu changé, avant que je ne m’en aperçoive, trop tard : les arbres se sont rabougris, et sont tombés, sont morts, les fleurs ont fané, et des plantes vénéneuses ont poussé à leur place ; le soleil s’est progressivement fait couvrir par une brume froide et inhospitalière, qui m’aveugle (mais est-il encore quelque chose que je veuille vraiment voir ?) : le sol est devenu boueux, s’est transformé en un marécage répugnant… Les amis qui m’accompagnaient dans mes voyages se sont transformés en monstres ricanants. Les djinns sont morts. J’erre. Seule. Mon amour s’est éteint, et mon jardin se détruit, et je meurs avec lui… Que reste-t-il de mon monde à présent ?

C’est un jardin désert, rempli de fleurs jamais écloses, connaissant seulement l’hiver jamais l’été,

Sous un ciel nuageux, sans lune, sans étoiles, brumeux :

Là-bas, portés par le vent, résonnent sans fin les échos malheureux

D’une âme lassée et triste, fatiguée d’avoir trop rêvé…

Dans ses allées lugubres où l’univers hurle sans faiblir

Son silence de givre sur des cendres d’illusions,

Déambulent des fantômes, des chimères, toutes en regrets, toutes en affliction,

Chacune avec le même regard, les mêmes mots, le même soupir…

Le soleil a cessé de briller, il y a déjà si longtemps…

Son souffle de vie s’est tari : ses rayons d’espoir se sont éteints.

Il n’en reste à présent qu’à peine un songe, moins qu’à peine un souvenir perdu dans le lointain,

Si doux, si pur, mais si déchirant…

Il n’y a plus rien. Rien que le vide… oui le vide, le mot qui explique tout. Le vide entre les êtres, l’impossibilité d’aller à l’autre… J’ai mal et le froid me fait peur. Tous les mots envoyés au cœur de cette nuit glacée ne trouvent pour écho que le silence…

À l’aide… »

Elle est partie peu de temps après avoir écrit ces lignes. Elle ne verra plus jamais le ciel Lily, elle ne sentira plus le soleil sur son visage Lily, elle ne connaîtra plus le bonheur… Car elle est morte. Elle est morte, et plus jamais, plus jamais elle ne pourra chercher un quelconque amour, nulle part.

Histoire violente, violente et vaine d’une vie gâchée.

Mais je veux croire qu’on aurait pu en changer la fin. Je veux croire que ce monde merveilleux aurait pu renaître de ses cendres, et Lily avec elle. Je veux croire qu’avec le temps elle serait revenue guérie, acceptée, heureuse enfin, je veux croire en la vie, à tout le bonheur que demain promet, pour tous, malgré la peine et malgré ce froid déchirant qui nous accable tant.

Je veux croire…

Et si un jour vos yeux s’abaissent jusqu’ici,

Prenez pitié de ceux qui pleurent sans secours,

Les ombres en peine et oubliées de la Vie,

Qui tombent sans retour, et meurent sans amour !

Ce recueil est pour vous : enfants incompris, enfants hors du monde, vous les autistes, les aspergers, les hypersensibles, et tous ceux qu’on affuble de noms divers et variés pour tenter de vous rattacher à un univers étranger, incompréhensible, vous qu’on frappe, qu’on maltraite pour vous voir rentrer dans le rang, qu’on enchaîne à ce monde avec des cordes d’aciers, en vous faisant croire que vous n’êtes pas normaux, étranges, difformes même. Mais vous n’êtes pas seuls. Mais vous n’êtes pas une erreur. Vous êtes une force, une puissance à l’état pur. Ces sentiments qui vous traversent sans arrêt, cet orage perpétuel qui gronde en vous, ce sentiment de trop plein, d’avoir trop de choses à dire, trop de choses à faire comprendre, à ressentir, et de ne pouvoir en souffler mot à personne, c’est là la seule véritable source de beauté de ce monde. Ils vous ont dit que vous en faisiez trop : ils ont essayé de vous faire taire, de vous museler, parce qu’ils ont peur, ils craignent de vous voir aller plus vite, plus intensément, alors ils vous font taire, par la force. Mais leur vie est fade, triste, car ce que vous êtes ils se refusent à le voir en eux. Ils créent leur petit monde, avec leurs petites règles, leurs petits codes, leurs petites normes pour contrôler, réguler, soumettre les émotions, les gens à leurs petits manèges, à leurs petites idées. De là vient votre douleur, votre peine, car vous êtes nés esclaves de la règle, tout comme eux, mais contrairement à eux, vous en avez conscience : c’est votre plus grande faiblesse et votre plus grande force. Le poète a dit : « La lucidité est la blessure la plus proche du soleil. » Vous êtes des esclaves qui tentent de s’affranchir : cela se fera par l’acceptation, de vous-même, de votre singularité si profonde, de votre beauté, vraie, pure, car vous l’êtes, car vous souhaitez la liberté, vous la désirez. Ne cherchez pas à rentrer dans leur moule, brisez les mauvaises règles, et eux seront alors libérés par la même occasion.

Ce recueil est pour vous, enfants maudits, enfants bénis, quelques mots d’un homme qui a souffert comme vous, qui a cherché à fuir de nombreuses fois, et qui trouve une forme de liberté dans la poésie. En espérant que vous parviendrez en me lisant, à accepter ce que vous êtes, à en comprendre la richesse et la merveille. Et à pardonner, pardonner aux autres, puisque ce qu’ils ont fait ce n’était pas une attaque contre vous, ce n’était pas quelque chose de délibéré et de voulu : et parce que vous saurez vous relever. Toujours.

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