Couverture du roman Quelques larmes pour un phénix

Quelques larmes pour un phénix

9.8 / 10.0
Centré sur l'énigme du « pourquoi », ce récit explore la douleur et l'absurdité d'un monde sans réponses. Entre une mort initiale et un ultime départ, l'intrigue refuse la fatalité de la chute. Mathieu Paillé livre ici un texte profond, conçu comme un cri de détresse et un exutoire pour les âmes tourmentées. Face au non-sens, l'auteur cherche une vérité plus belle, offrant une échappatoire à l'enfer quotidien à travers une quête de sens où renoncer n'est pas une option.

Quelques larmes pour un phénix Chapitre 1

Avant-propos

On met tellement de choses derrière les sept lettres du suicide… On s’imagine une passion déchirante qui éclaterait soudainement sans prévenir, une brusque bourrasque déchirant tout sur son passage sans crier gare… mais ce n’est pas ça. Le suicide, la volonté de mourir, d’en finir avec soi-même, ça n’arrive pas brutalement, dans un éclair lumineux et foudroyant : mais dans la brume, mais dans un brouillard délétère qui démarre à tes pieds, tout bas, jusqu’à monter, à monter, à te recouvrir tout entier, toi et tout ce que tu aimais ; alors tu es prisonnier, et tu es perdu, tu ne vois plus le soleil, tu ne vois plus l’espoir et encore moins l’amour, tu ne vois plus rien. La seule chose que tu perçoives c’est la mort, la volonté d’en finir, et tout ce qui t’importe encore c’est cette question lancinante : « Cette fois aurais-je la force de renoncer ? Arriverais-je à m’enfuir, à me quitter moi-même ? »

Qu’on ne s’y trompe pas, le suicide est un échec, une défaite, face à la vie, face au monde, face à tout. Mourir de sa propre main est une grossière erreur, mais elle se commet à une très longue échelle.

Ad lectorem

C’était un endroit comme il en existe tant d’autres, caché dans un repli de montagne, un peu à l’écart du monde, et un peu dedans ; les maisons étaient vieilles, l’architecture ancienne, mais beaucoup de ceux qui les habitaient étaient, pour la plupart, de jeunes gens, venus non pour travailler aux champs mais pour jouir du calme et de la paix communs aux grands espaces.

Un endroit comme un autre, donc, sans prétention, avec ses petits vieux et ses jeunes, semblable à n’importe où ailleurs.

On y trouvait également une minuscule école, encore ouverte on ne savait comment. Elle se composait d’une cour avec deux grands arbres (dont l’un, par la suite, fut frappé par la foudre et rasé), d’un ou deux bacs à sable, où, à heures régulières, les cris des enfants résonnaient, et de deux bâtiments, dans lesquels on séparait les élèves par rang d’âge. Elle connut une petite fille, pendant un temps, une petite fille spéciale. C’était Lily, Lily l’étrange, Lily l’enfant décalée, qui vivait chaque jour comme cette matinée de novembre que je vais vous décrire.

Tout était enveloppé de brouillard ; elle était assise sur un muret, seule : elle ne voyait pas les autres, et leurs rires lui parvenaient assourdis. Les branches des arbres dessinaient des contours étranges dans la brume, comme des bras amicaux, à la fois présents et absents, ténus, presque irréels. L’air sentait la pluie. C’était novembre et le froid s’installait, un peu plus présent chaque jour. La tête dans les mains, l’esprit dans les nuages, Lily rêvait, Lily s’interrogeait ; elle entendait des enfants jouer, et elle ne pouvait les rejoindre. Pourquoi ? Elle voyait qu’à côté, des êtres pas si différents d’elle s’amusaient, étaient heureux, et elle ne pouvait en faire partie. De quel droit ? Son âme d’enfant s’ouvrait peu à peu sur un des nombreux fossés qui séparait les hommes : la différence.

Elle voulut tenter l’aventure, elle voulut briser le gouffre que la vie avait creusé entre eux, déjà, alors qu’ils étaient si jeunes. Et la voilà qui s’avance, le ventre noué, les jambes tremblantes, une esquisse de sourire plaqué sur son visage. Une vague salutation s’échappe de ses lèvres closes, personne ne lui répond : ils sont groupés devant elle, compacts, et comme ils ont l’air distants, inhospitaliers… ils la regardent et la jaugent, ils sentent sa faiblesse. Elle prend peur. Elle veut reculer. On commence à l’insulter, on lui fait un croche-patte : on la frappe. Et les dés sont jetés, la proie est désignée pour aujourd’hui et pour toujours.

Ils n’étaient probablement pas méchants ces gamins, ou plutôt ils l’étaient comme l’est un jour tout enfant qui ne mesure pas les conséquences de ses actes, qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez : mais ils la blessèrent, ils placèrent en son cœur la peur de l’autre, de sa cruauté, de son ignorance. Plus jamais Lily n’essayerait d’avancer vers quelqu’un d’autre par la suite. Plus jamais…

Lily c’était cette enfant rêveuse que l’on connaît tous, dont le portrait nous est familier, dont on se souvient vaguement, que l’on regarde sans voir et sans même en avoir conscience. Elle avait, comme tous les enfants tristes, la tête ailleurs, le regard fixe et teinté d’incompréhension, cet air de bonté simple souvent assimilé à la bêtise qu’on lui reprocherait par la suite, et cette petite plaie à l’âme qui ne devait jamais, jamais guérir, mais toujours s’enflammer davantage.

Jusqu’à la fin.

Le monde la vit grandir comme une fleur qui manque de soleil ; le jour de ses 11 ans, elle était grande, maigre ; sur son visage efflanqué, ses yeux étaient comme deux étoiles éteintes, elle avait les pommettes osseuses, les cheveux longs et emmêlés. Elle marchait les bras serrés autour de sa taille frêle, dans une vaine tentative de se protéger des attaques du monde extérieur ; sa peau était sèche et souvent irritée : elle était mal en point, mais peu le voyaient. Sa famille lui était inaccessible, comme séparée d’elle par un rideau noir ; pas par dessin évidemment, ses parents la voyaient souffrir, et par ricochet en souffraient aussi, mais que faire face à ce qu’on ne peut comprendre, qu’on a essayé d’analyser, mais toujours sans succès, mais toujours en pure perte ?

Elle ne parlait pas : elle murmurait. Elle était seule. Dès qu’elle le pouvait, elle s’échappait dans ses romans et passait des heures à imaginer un autre monde, une autre vie, où elle aurait son royaume, où elle serait reine : et tous l’admireraient, et tous se confondraient en excuses, de l’avoir mal compris, de l’avoir isolée, enfermée à la lisière de leur univers, sans jamais l’y accepter, sans jamais la comprendre ! Et elle, du haut de son trône de lumière et d’acier, tantôt pardonnait, tantôt punissait ceux qui avaient eu l’audace de la repousser, de la rejeter. Si elle était à l’extérieur aussi douce qu’il est possible de l’être, son âme était en revanche en proie à de sombres tourments intérieurs ; elle avait au cœur cette étrange et douloureuse morsure de la solitude trop longtemps vécue, de quelqu’un qui a n’a pas assez connu le printemps mais trop l’hiver, qui n’a pas assez connu ou vu l’amour mais trop le rejet et l’incompréhension. Lily portait en elle un récipient de verre fracassé qu’au fil des ans on avait rempli d’acide ; et, à chaque choc, elle en sentait la brûlure, toujours plus intense. Elle souffrait, et cette douleur faisait naître en elle des colères terribles, des tempêtes, des cataclysmes qui s’exprimaient sans prévenir, comme un orage éclatant sans crier gare. Alors elle hurlait sa tourmente aux alentours, et elle invoquait l’enfer où elle était sur tous ceux qu’elle pouvait : et puis elle pleurait, doucement, en silence. Comme une statue de cristal qu’on aurait refroidie avec ses propres larmes.

Dans le silence de sa vie, une voix naquit bientôt, narquoise et hautaine, une voix qu’elle était seule à entendre, comme un sifflement constant au creux de son oreille ; les mots qui la heurtaient, les phrases qui la poignardaient, la voix les reprenait bien après, quand la nuit était tombée, que l’enfant était seule dans sa chambre, les volets bien fermés lui cachant la lumière des étoiles, et les ombres effrayantes que son imaginaire d’enfant créait à partir de ce qu’elle ne pouvait voir lui faisant couler une sueur glacée le long du dos : alors la voix la tourmentait, lui perçait le cœur de mille traits empoisonnés, prenait la forme de tous ceux qui la blessaient ; et elle passait des heures à suffoquer, les yeux fixant le vide, à répondre à personne, à se battre inutilement contre ses fantômes, à pourfendre des mirages. Et quand le combat devenait insoutenable, elle se réfugiait dans son monde, ailleurs, là où nul ne pouvait l’atteindre, où tout était ordonné sa guise. À la froideur du monde, elle opposait de merveilleux jardins, de magnifiques forêts où l’on se promenait en chantant, où il n’y avait que le bonheur de vivre, de vivre et de s’aimer…

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Table des matières de Quelques larmes pour un phénix

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Ch. 4
Ch. 5
Ch. 6
Ch. 7
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