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Couverture du roman Quatre enfants d'Algérie ou Myrka de Béjaïa

Quatre enfants d'Algérie ou Myrka de Béjaïa

Au cœur d'une Algérie déchirée par les conflits, quatre jeunes amis issus de milieux variés voient leur lien indéfectible les mener vers un univers fantastique. Malgré le tumulte des combats, ils s'aventurent au-delà du réel. Qui est cet étrange vieillard masqué rôdant dans les ruelles de Bougie ? Entre mystères et magie, une quête capitale attend ces enfants. Un récit d'aventure prônant la tolérance et le dépassement des préjugés à travers l'imaginaire.
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Chapitre 2

Chapitre 2Saïd

Le lendemain matin, Myrka attendit Léna, quelques instants, devant la porte de son immeuble. Sa camarade de classe et meilleure amie la rejoignait chaque jour, à cet endroit-là. Elles gravissaient ensemble toutes les marches de la montée d’escaliers qui les menait à la rue Saint-Louis, une rue parallèle à la rue du Vieillard et là, elles tournaient à droite et poursuivaient leur chemin vers l’école.

L’école Jeanmaire, qui n’accueillait que des filles, était située en haut d’une côte, pas très loin d’un ancien fort occupé par l’armée. Les murs de pierre de ce dernier, qui leur semblaient si vieux, si hauts et si poussiéreux, faisaient ressortir la blancheur du bâtiment moderne où elles se rendaient. Avant d’y parvenir, elles devaient longer l’école maternelle Michelet sur leur gauche. Elles s’arrêtaient régulièrement à l’épicerie, sur ce même trottoir, pour y acheter des « roudoudous ». C’étaient ces bonbons coulés au creux d’un coquillage et emballés dans un petit sachet de cellophane qui avaient la faveur des écoliers en ce temps-là. Une fois leur provision de sucreries rangée dans une poche de leur cartable, elles se remettaient en route, passaient devant l’entrée réservée au personnel enseignant et n’avaient alors plus qu’une très courte distance à parcourir avant de se retrouver devant l’entrée principale.

Ce fut alors que Léna s’arrêta, fit face à sa camarade, et les yeux brillants, lui demanda :

— Rien de nouveau ?

— Si, j’ai vu deux choses et toi ?

— Moi aussi, il faut qu’on en parle. À la récré ?

— D’accord, mais dépêchons-nous, ça va sonner et…. il y a la directrice près de la porte !

Les deux enfants s’engouffrèrent dans le hall et se précipitèrent vers l’escalier après avoir salué madame Fares de concert :

— Bonjour, madame !

— Bonjour, Léna, bonjour, Myrka, rejoignez vite votre rang !

— Les voilà enfin ! Tammani avait remarqué leur arrivée et leur faisait signe d’approcher.

Elle portait, comme Myrka, deux longues nattes brunes, quelques boucles sur le front et avait de grands yeux noirs. Léna quant à elle, était très blonde. Au-dessus de ses yeux clairs, une lourde frange barrait un front large tandis que ses cheveux raides, mi-longs, balayaient ses épaules. L’amitié qui liait ces trois filles du Maghreb était née à la maternelle et chacune de leurs camarades de classe en connaissait la solidité.

— Ne me dites pas que vous n’avez rien entendu ! leur glissa Tammani. J’ai quelque chose à vous dire et… Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase ; leur institutrice leur fit signe d’avancer et le rang se dirigea vers leur classe au premier étage de l’école primaire.

La matinée leur sembla interminable, et lorsqu’enfin la cloche de la récréation retentit, elles se cherchèrent du regard et se dirigèrent vers leur coin favori, près d’un portail que l’on n’ouvrait jamais et à travers lequel on apercevait le vieux fort.

— Ils en ont parlé à nouveau ! dit Tammani à voix basse.

— Qui ? demanda Léna.

— Mes parents… Mon oncle le Mufti dit qu’il fallait s’y attendre… c’est… un homme pas comme les autres comme le répète mon père et en plus de tout cela, je crois que je l’ai vu !

— Toi ? s’écria Myrka. Raconte, dis-nous, à quoi il ressemble.

— C’est quelqu’un d’assez grand. Il porte devant le visage une sorte de masque, vous savez, un masque comme en ont parfois les soldats, et sur la tête, une sorte de chéchia1. Les trois fillettes éclatèrent de rire. Mais ce qui est bizarre c’est que l’on a l’impression que son corps est couvert de bandages de la tête aux pieds… En fait, il a aussi une cape sur les épaules… enfin, c’est ce que j’ai cru voir lorsqu’il est passé dans la rue…

— Tu étais où ?

— Sur notre terrasse au moment où ils en parlaient tous ensemble, mais je ne leur ai rien dit. Ils ne m’auraient pas permis d’écouter leur conversation et ils m’auraient envoyée au lit.

— C’est ce qu’ils nous font chaque fois ! dit Myrka en adressant un clin d’œil à Léna.

Cette dernière sortit de la rêverie dans laquelle elle était plongée, et fixant ses amies tour à tour, leur déclara :

— J’en ai aussi entendu parler, chez moi, hier soir et je crois que je l’ai vu, moi aussi ! Je revenais de la place Gueydon avec mon père et j’ai vu quelqu’un se glisser dans l’escalier du cinéma. Il marchait vite et il ressemblait à ta description.

— Alors je suis la seule à ne pas l’avoir aperçu… Mais j’ai vu autre chose.

Et Myrka raconta à ses deux amies ce qu’elle avait vu dans les yeux du chat.

— Tu as rêvé !

— Je vous dis que non ! répliqua-t-elle vexée et elle résolut de ne rien dire du bruit qu’elle avait entendu derrière ses volets.

— Regardez, voilà Saïd !

— Salut, les filles, travaillez bien ! lança-t-il en réponse à leur signe de la main. Il s’approcha de la grille, jetant de temps à autre un regard vers le centre de la cour où se tenaient les institutrices qui surveillaient la récréation. Inévitablement, l’une d’entre elles allait s’approcher pour lui signifier qu’il n’avait rien à faire à cet endroit-là et qu’il n’avait rien à dire aux élèves de l’école.

Saïd, ou « le fils de Salem », comme on l’appelait à la maison, raccompagnait souvent Myrka chez elle lorsqu’elle quittait le magasin de son père, rue Fatima. C’était le fils d’un Kabyle que le père de la fillette employait régulièrement et qui avait pour tâche de réparer les vêtements que son père revendait ensuite. Elle l’apercevait souvent, penché sur la machine à coudre, pédalant vivement recousant ou réparant la friperie que la population indigène – qui ne fréquentait pas les boutiques du centre-ville – venait acheter au poids dans cette rue où juifs et musulmans coexistaient et commerçaient. Saïd et sa famille étaient pauvres et habitaient le quartier arabe situé en haut de cette même rue Fatima. Le père de Myrka avait confiance en Saïd et lui demandait souvent d’escorter sa fille jusqu’à leur domicile… parfois, il lui confiait aussi les provisions qu’il venait de faire au marché afin que son épouse, mère et femme au foyer, puisse préparer le repas ! Le garçon empochait quelques pièces et exécutait ces tâches bien volontiers. Myrka adorait être accompagnée ainsi. Pour elle, Saïd était une sorte de grand frère adolescent qui savait écouter, et qu’elle admirait parce qu’il était libre d’aller et venir à sa guise en ville. Il savait tout ce qu’il s’y passait et répondait volontiers aux questions des plus jeunes en prenant un malin plaisir à attiser leur curiosité. Il leur laissait toujours supposer qu’il ne disait jamais tout…

À travers la grille, il leur lança :

— Alors, vous l’avez vu ?

— De quoi tu parles ? répliqua Myrka.

— Je sais que vous l’avez vu ! J’étais là.

— Pas moi, répondit Myrka, un peu dépitée.

— Mais toi, tu as vu autre chose, non ?

— Mais comment tu….

— Je sais, c’est tout ! Tu n’as pas rêvé. Tu ne dois pas non plus craindre ce que tu entends. Il faut ouvrir les yeux et les oreilles, Myrka !

— Tu nous énerves, tu ne veux jamais en dire plus, alors pourquoi…

— Vous en saurez plus si vous m’aidez !

Saïd tourna les talons et poursuivit son chemin. Léna et Tammani n’étaient pas certaines d’avoir bien compris ce qu’il avait voulu dire à Myrka. Cette dernière semblait perplexe et visiblement agacée. Il se moque de moi, pensa-t-elle en le regardant s’éloigner à travers la grille de l’école.

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