
Quatre enfants d'Algérie ou Myrka de Béjaïa
Chapitre 3
Chapitre 3Myrka
À la fin de cette journée, Myrka, entraînant Léna dans son sillage, descendit l’escalier comme si elle avait le diable à ses trousses. Elle accrocha son cartable à la corde que sa mère lui avait lancée, articula à peine « à demain » à l’intention de sa meilleure amie, disparut dans le couloir, rue du Vieillard et s’enferma dans sa chambre. Elle était déterminée à… bouder !
Léna, qui ne comprenait pas les raisons de cette hâte, reprit le chemin de son domicile. Elle remonta la rue sur quelques mètres, tourna à droite après la librairie et descendit un autre escalier pour longer ensuite une autre rue, bordée d’arbres, en se disant que Myrka finirait bien par avouer quelle mouche l’avait piquée.
Pendant le dîner, Myrka ne desserra pas les dents et personne ne parut s’en plaindre car chacun eut la sensation que de nombreuses questions venaient de lui être épargnées ! Lorsque d’elle-même, elle décida d’aller se coucher, ses parents échangèrent un regard interrogateur et se contentèrent de lui répondre « Bonsoir, fais de beaux rêves ! ». En fait, ce que voulait la fillette, c’était se prouver qu’elle aussi « voyait » quelque chose même si ses amies ne semblaient pas la croire ! Après tout, Saïd avait bien reconnu qu’elle avait vu et entendu quelque chose…
Il lui fallait avant tout retrouver ce sentiment de sécurité dont elle avait tant besoin chaque soir avant de s’abandonner au sommeil. Elle accomplit mentalement le rite qu’elle avait mis au point au fil du temps, elle se répétait : « Les volets de la chambre de mes frères sont bien clos – la porte de leur chambre est fermée à clé – celle de la cuisine donnant sur le balcon l’est aussi – j’ai bien fermé les persiennes de ma chambre même si les portes-fenêtres sont restées entrouvertes parce qu’il fait encore chaud ». Ce soir-là, par précaution, elle décida de déplacer le tabouret qui se trouvait devant le piano et de le caler derrière les portes vitrées ; ainsi elle entendrait si on entrait.
Avait-elle une intuition tout à coup ou bien était-ce de l’appréhension ? Elle se glissa dans les draps et fixa le chat. Ce dernier était assis à côté d’elle et semblait tendre l’oreille. Myrka le gratta sous le menton, et instantanément, Mitsou se mit à ronronner et s’allongea de tout son long auprès de sa maîtresse. Pas comme moi, pensa-t-elle, il a sommeil ! C’est alors que les images se mirent à défiler devant ses yeux : Léna et Tammani évoquant ce personnage que l’on signalait parfois en ville. Que venait-il faire à Bougie ? Que cherchait-il ? Allait-il encore y avoir des explosions la nuit ?
Myrka réfléchissait les yeux ouverts dans la pénombre. Son regard se posa sur les volets au moment où, à l’extérieur, une lueur sembla vaciller. Cela se reproduisit. Elle comprit alors que quelque chose venait de passer et repasser de l’autre côté de la fenêtre, sans bruit, mais assez haut pour être vue même si elle était allongée dans son lit. Elle se redressa, et sans hésiter, s’approcha de la fenêtre en prenant bien soin de ne faire aucun bruit. Elle scruta la nuit, intensément. Quelle était la cause de ce mouvement et qu’est-ce qui pouvait bien se déplacer ainsi dans l’air ? Tendue, Myrka essayait de repérer une ombre, une tâche sur le mur qui surplombait la cour intérieure et c’est alors que, semblant se détacher de celui-ci, une masse sombre se dirigea vers sa fenêtre. Curieusement, la base semblait allongée et peu épaisse. Au milieu, il y avait une silhouette aux contours arrondis ! L’espace de quelques secondes, Myrka eut l’impression d’avoir déjà vu cela mais elle n’eut pas le temps d’y songer
L’ombre resta en suspension au-dessus du balcon, puis sans que rien ne le laissât présager, glissa sur la gauche pour revenir plus près de la chambre sous les yeux ébahis de l’enfant ! On eût dit que quelqu’un tentait d’apprivoiser Myrka, de l’habituer à sa présence afin de ne pas l’effrayer. Enfin, elle reconnut un visage : Saïd !
— Tu peux me voir ? chuchota-t-il.
— Oui, mais comment fais-tu pour te trouver là ? s’entendit-elle répliquer.
— Pas de questions, Myrka, il faut que je te parle !
— Maintenant ? Chuuttt ! Ils vont nous entendre, ils ne sont pas couchés !
— Je le sais bien ! Écoute-moi, il faut que tu viennes avec moi…
— Tu es fou ou quoi ? Je ne peux pas sortir et si mes parents nous entendaient… et puis tu me fais peur, tes vêtements, ton visage… tu n’es pas le même !
— Myrka, ne crains rien ! Nous ne sommes pas en guerre toi et moi ! Encore une fois, laisse-moi parler. Si tu veux comprendre, attends-moi, je reviendrai un peu après minuit… essaie de ne pas t’endormir !
— Je ne sais pas si je pourrai…
— Pas d’inquiétude, je gratterai comme cela sur le volet, je peux aussi diriger un rayon de lune à l’intérieur de ta chambre ou te faire entendre ce tintement… Alors d’accord ?
La curiosité l’emportant sur la peur, Myrka accepta sans parvenir à réprimer cette question qui lui brûlait les lèvres :
— Comment fais-tu pour flotter ainsi ?
— Plus tard… grommela Saïd avant de disparaître de son champ de vision.
Encore une fois, furieuse de ne pas obtenir plus d’informations de la part de Saïd, Myrka en oublia d’être perplexe et de se demander si elle pouvait croire ce que ses yeux lui avaient montré ! Reprenant ses esprits, elle se pinça et finit par admettre qu’elle ne dormait pas ! À ce moment-là, sa mère entrouvrit lentement la porte de sa chambre et elle n’eut que le temps de sauter dans son lit pour feindre un profond sommeil !
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