
Quand l'amour vire à l'enfer
Chapitre 2
Point de vue d'Alexis :
Une ombre s'est projetée sur moi. J'ai entendu un léger hoquet, puis une voix.
« Alexis ? Oh mon dieu, qu'est-ce qui s'est passé ? »
C'était Céleste. Sa voix était empreinte d'inquiétude, mais j'ai perçu la pointe de dégoût sous-jacente.
J'ai cligné des yeux, essayant de dissiper le brouillard. Ma bouche avait un goût de cuivre. J'ai vu la main de Céleste s'approcher, ses doigts manucurés planant au-dessus de mon bras. J'ai reculé d'un coup, ma peau se hérissant à son contact.
« Ne me touche pas », ai-je réussi à articuler, la voix rauque et éraillée.
Je me suis redressée, lentement, péniblement, la tête encore tournoyante. La pièce tournait. Le sang sur le sol était une tache crue et laide.
La main de Céleste est retombée. Son visage s'est tordu en une expression blessée.
« J'essayais juste de t'aider. Tu me repousses toujours. C'est comme si tu me détestais. »
Elle a reniflé, jouant déjà la victime.
Depuis le couloir, la voix de Gaël a retenti, sèche et autoritaire.
« Qu'est-ce qui se passe ici ? Céleste, pourquoi tu cries ? »
Céleste s'est déplacée rapidement, presque trop rapidement pour quelqu'un de supposément si fragile. Elle s'est précipitée vers le fauteuil roulant de Gaël, ses mains immédiatement sur ses épaules, la tête baissée comme en détresse.
« Elle… elle ne va pas bien, Gaël. J'ai juste essayé de l'aider et elle m'a agressée. »
Gaël m'a foudroyée du regard, ses yeux froids et durs.
« Alexis, qu'est-ce qui ne va pas chez toi ? Tu ne vois pas que Céleste essaie de te soutenir ? Tu es toujours aussi ingrate. »
Il n'a même pas remarqué le sang sur ma chemise, ni la tache fraîche sur le sol. Il ne me regardait jamais, pas vraiment.
Céleste, toujours agrippée à Gaël, m'a lancé un rapide sourire triomphant par-dessus son épaule. C'était subtil, fugace, mais je l'ai vu. La méchanceté pure et sans fard dans ses yeux. Elle s'est penchée près de Gaël, lui chuchotant quelque chose que je n'ai pas pu entendre.
« Va dans ta chambre, Alexis », a ordonné Gaël, la voix tendue d'irritation. « Vas-y, c'est tout. On parlera plus tard. Céleste, viens, allons-y. Elle a besoin de se calmer. »
Il a laissé Céleste pousser son fauteuil roulant, sans un regard en arrière. Ils ont disparu dans la chambre, la porte se refermant avec un clic doux qui a résonné dans le silence soudain.
Je suis restée seule dans le salon, un espace froid et vide. Mes yeux se sont posés sur le petit dessin au crayon scotché au mur. C'était une image simple : une famille en bâtons se tenant la main, un soleil éclatant dans le coin, et le dessin tremblant d'un homme en fauteuil roulant, avec un grand cœur dessiné à côté de lui. Le dessin de Léo.
Il l'avait fait pour Gaël. Il voulait que son papa aille bien. Il voulait que nous soyons tous heureux. Une nouvelle vague de douleur, aiguë et suffocante, m'a submergée. Ma poitrine s'est contractée. C'était difficile de respirer.
Léo n'est jamais allé à l'école. Nous n'en avions pas les moyens. Il n'avait pas d'amis, pas d'autres enfants avec qui jouer. Il s'asseyait près de la fenêtre, regardant les enfants du quartier rire et se courir après, partageant des goûters aux couleurs vives. Il se contentait de regarder, ses grands yeux tristes et pleins d'envie.
Mon cœur s'est brisé une fois de plus. Je me suis souvenue du jour où je lui avais acheté un petit sachet de bonbons gélifiés hors de prix. C'était une gâterie rare, quelque chose que j'avais mis des semaines à pouvoir m'offrir. Il avait serré le sachet comme si c'était de l'or.
« Pour Papa », avait-il dit, tendant le sachet à Gaël en premier.
Gaël, qui était « paralysé », l'avait ignoré, plongé dans son téléphone. Léo les avait alors offerts à Céleste, qui avait choisi quelques-uns des plus colorés d'une main délicate, le regardant à peine. Léo, toujours si doux, avait soigneusement partagé le reste, ne gardant qu'un seul petit bonbon pour lui. Il l'avait chéri pendant des jours, en grignotant de minuscules morceaux, même après qu'il ait commencé à durcir.
C'était un si bon garçon. Trop bon pour ce monde. Trop bon pour eux. Il est mort en croyant que son père était un homme malade, que sa tante était une figure bienveillante et solidaire. Il est mort pour leurs mensonges. Il est mort en courant chercher de l'aide pour la femme qui avait tout sacrifié pour lui, pendant que son père et sa tante étaient probablement…
Mon esprit est revenu à l'enregistrement. Leurs rires insensibles. Céleste souhaitant la disparition de Léo. L'accord glaçant de Gaël. Le sang sur ma chemise était comme une marque au fer rouge, me brûlant la peau.
Je me suis effondrée sur le petit lit de Léo, la couverture usée portant encore sa faible et douce odeur. J'ai enfoui mon visage dans son oreiller, les larmes retenues par le choc coulant maintenant sur mon visage, chaudes et interminables. J'ai pleuré jusqu'à ce que ma gorge soit à vif, jusqu'à ce que mes yeux soient si gonflés que je ne puisse plus les ouvrir.
La maison est restée silencieuse. Gaël et Céleste ne sont pas sortis. Ils ne m'ont pas appelée. Ils n'ont pas vérifié si j'étais encore en vie. Ils étaient probablement ensemble, dans leur chambre, comme toujours. Les « séances de rééducation » dont Gaël avait soi-disant besoin n'étaient qu'une couverture. Une couverture pour leur liaison. Pour leur plaisir tordu et malsain.
Tout s'est mis en place. La soudaine « paralysie » de Gaël. La faillite rapide et inexplicable de son entreprise florissante. Et puis, Céleste, intervenant, offrant « généreusement » de s'occuper de son frère « souffrant ». J'avais été si reconnaissante à l'époque, si soulagée. Je pensais avoir de la chance d'avoir une belle-sœur aussi gentille.
Pendant que j'étais dehors sous un soleil de plomb, à pelleter de la terre, à récurer des toilettes, à me faire tremper par la pluie, ils étaient ici. Dans cette maison. Se moquant de moi. Complotant contre moi. Faisant l'amour.
Et l'entreprise. Celle que Gaël prétendait en faillite ? Elle ne l'était pas. Pas vraiment. Elle avait été transférée. Entièrement. À Céleste. Elle en était maintenant la propriétaire. L'empire technologique que Gaël avait bâti, celui qu'il jurait être pour notre avenir, pour l'avenir de Léo, était à elle.
Le jour où Léo est mort, déchiqueté par des chiens alors que je gisais inconsciente dans la poussière et la chaleur, ils avaient été ensemble. Dans cette maison. Probablement dans le lit de Gaël. Pendant que mon fils rendait ses derniers souffles agonisants, ils étaient trop occupés pour s'en soucier. Trop occupés à se délecter de leur richesse volée et de leur secret dépravé.
Mes larmes se sont taries. Une résolution froide et dure s'est installée. Mon chagrin s'est transformé en un brasier ardent. Ils allaient payer pour ça. Chacun d'entre eux.
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