
Quand l'amour vire à l'enfer
Chapitre 3
Point de vue d'Alexis :
Le gala de charité était un tourbillon de tissus coûteux, de bijoux étincelants et de sourires forcés. Je me sentais comme une étrangère, vêtue de la simple robe bleu foncé que j'avais trouvée au fond de mon placard. C'était la seule chose présentable que je possédais. Chaque autre vêtement, chaque babiole, chaque bijou que j'avais jamais eu, avait été vendu pour payer les « traitements » de Gaël ou pour mettre de la nourriture sur notre table.
Mon uniforme quotidien était un gilet de chantier, un tablier de serveuse ou une blouse de ménage. Cette robe me semblait être un costume, mal ajusté et déplacé. Je sentais les regards sur moi, passant de mes chaussures usées à ma robe simple, puis se détournant rapidement. J'étais un spectacle, une curiosité. Un fantôme du passé de Gaël, persistant dans un monde auquel je n'appartenais plus.
Puis Céleste a fait son entrée.
Elle a flotté dans la pièce, une vision en soie vert émeraude, des diamants scintillant à son cou et à ses poignets. Toutes les têtes se sont tournées. Toutes les conversations se sont interrompues. Elle était radieuse, pleine d'assurance, l'incarnation même de la richesse et de la grâce. Ses yeux, cependant, ont trouvé les miens à travers la foule, et un sourire froid et entendu a joué sur ses lèvres.
Gaël, depuis sa place de choix près de la scène, la regardait avec une adoration qui me retournait l'estomac. Ses yeux, si souvent vides quand ils se posaient sur moi, brillaient d'un désir non dissimulé. Il n'essayait même pas de le cacher.
Céleste, se prélassant dans l'attention, s'est dirigée vers moi d'un pas théâtral. Elle s'est arrêtée juste devant moi, son sourire s'élargissant. Son collier de diamants, une cascade éblouissante de pierres, scintillait sous les lustres. C'était le collier même que Gaël m'avait offert pour notre cinquième anniversaire, celui qu'il avait qualifié de « plus belle pièce que j'aie jamais vue », avant de le « perdre » pendant la faillite.
« Oh, Alexis », a-t-elle roucoulé, sa voix mielleuse. « Tu es vraiment venue. Et tu portes toujours ce… charmant petit bracelet. »
Elle a désigné la fine chaîne en argent à mon poignet, une chose fragile offerte par une bijouterie.
« Je me souviens que Gaël te l'a donné. Il a dit que c'était le mieux qu'il pouvait faire pour toi. La pauvre. »
Un rire amer a menacé de m'échapper, mais je l'ai ravalé. « Le mieux qu'il pouvait faire », ai-je répété dans ma tête. J'avais toujours pensé que c'était un gage de son amour, un symbole de nos luttes communes. Maintenant, je savais que ce n'était qu'une pensée après coup, un bout de ferraille comparé aux trésors qu'il lui prodiguait.
Mon visage est resté impassible. J'ai ressenti un besoin soudain et désespéré de m'échapper.
« Excusez-moi », ai-je marmonné, la voix plate. « J'ai besoin de prendre l'air. »
Je me suis retournée et je suis partie, me dirigeant vers la porte discrète qui menait à un petit salon.
J'ai entendu le cliquetis de ses talons derrière moi. Elle me suivait. Je le savais.
Je suis entrée dans le salon, une petite pièce cossue à l'éclairage tamisé. Avant même que je puisse me retourner, sa voix a percé le silence.
« Alors, j'ai entendu parler de ton petit "accident" sur le chantier, Alexis. Ça a dû être dur. »
Son ton était empreint d'une fausse sympathie.
« Et ton fils… vraiment dommage, n'est-ce pas ? Un endroit si dangereux pour un enfant. »
Mon sang s'est glacé dans mes veines. Mon corps entier s'est raidi. Comment le savait-elle ? Comment savait-elle pour Léo ? Personne en dehors de notre cercle immédiat ne connaissait les détails. Gaël et moi avions gardé le silence, voulant protéger le peu de dignité qu'il nous restait. À moins que…
Je me suis retournée lentement, ma voix un murmure rauque.
« Qu'est-ce que tu as dit ? »
Céleste a ri, un son léger et cristallin qui m'a écorché les oreilles.
« Oh, ma chérie, ne me dis pas que tu n'es pas au courant. Le pauvre garçon. Ces chiens… ils lui ont vraiment fait son affaire, n'est-ce pas ? Quel dommage. »
Elle observait mon visage, ses yeux brillant d'un plaisir sadique.
Une douleur fulgurante a explosé dans mon abdomen. Pas émotionnelle, mais physique. C'était comme si un poing venait de s'abattre dans mes entrailles. Mon souffle s'est coupé. J'ai baissé les yeux, ma vision se brouillant. Le pied de Céleste, chaussé d'un escarpin pointu et scintillant, se retirait de mon estomac. Elle m'avait frappée. Violemment.
J'ai haleté, un son étranglé de pure agonie. Mes genoux ont cédé. Je me suis effondrée sur le sol, me tenant le ventre. La douleur était aveuglante, intense. J'ai senti le goût du sang dans ma bouche. Ma tête a heurté la moquette épaisse avec un bruit sourd.
Mais alors même que la douleur me submergeait, une étincelle de calcul froid et dur s'est allumée dans mon esprit. Elle voulait me faire du mal. Elle voulait m'achever. Je ne lui donnerais pas cette satisfaction. Ma main tremblante a cherché le petit rasoir à sourcils que je gardais dans mon sac. Je l'ai sorti, sentant le métal froid.
D'une main désespérée et tremblante, j'ai fait glisser la lame sur ma paume, une coupure peu profonde, mais suffisante. Puis j'ai hurlé. Un cri rauque, perçant, qui a déchiré le silence du salon, résonnant contre les murs.
« À l'aide ! Elle m'attaque ! Elle essaie de me tuer ! »
La porte s'est ouverte à la volée. Gaël. Ses yeux, habituellement si ternes, étaient écarquillés d'alarme. Il m'a vue par terre, le sang sur ma main, le rasoir à côté de moi. Son regard s'est immédiatement tourné vers Céleste, qui se recroquevillait maintenant contre le mur, le visage un masque de terreur.
« Céleste ! Mon dieu, ça va ? » a-t-il crié, se précipitant à ses côtés.
Il l'a prise dans ses bras, la protégeant.
« Qu'est-ce que tu as fait, Alexis ? Tu es devenue complètement folle ? »
Céleste, la voix tremblante, a sangloté contre sa poitrine.
« Elle… elle est devenue folle, Gaël ! Elle avait un couteau ! Elle a essayé de me faire du mal ! Elle a toujours été si jalouse, si instable… »
Ses mots étaient un torrent de mensonges, me peignant comme l'agresseur, la folle.
J'ai essayé de parler, d'expliquer la douleur fulgurante dans mon abdomen, le coup brutal qu'elle m'avait porté. Mais les mots ne venaient pas. Mes entrailles étaient en feu, une douleur tordante et insupportable. Ma tête tournait.
Gaël m'a regardée, le visage déformé par le dégoût.
« Tu restes là, silencieuse ? Tu fais toujours ça, Alexis. Toujours à jouer la victime, puis à refuser de t'expliquer. »
Il a vu le petit rasoir sur le sol. Il l'a ramassé, son visage se durcissant encore plus.
Sans un mot, sans un regard dans ma direction, il a lancé le rasoir. Il a tournoyé dans les airs, scintillant sous la lumière diffuse. Il a heurté mon front avec un bruit sourd et écœurant. Une douleur aiguë a fleuri au-dessus de mon œil. Un liquide chaud a coulé sur mon visage, brouillant ma vision de rouge.
« Tu es une femme grossière et sans culture, Alexis », a-t-il craché, la voix pleine de mépris. « Tu ne mérites pas d'être ici. Tu ne mérites rien. Céleste, ma pauvre Céleste, elle ne peut même pas avoir d'enfants, et tu la traites comme ça. Tu es un monstre. »
Il a ensuite soulevé Céleste dans ses bras, avec soin et tendresse. Il n'a pas vu la flaque de sang qui s'étendait lentement sous moi. Il n'a pas vu ma robe déchirée. Il l'a juste emportée, me laissant saigner sur le sol.
La porte s'est rouverte, et j'ai entendu des chuchotements, des hoquets horrifiés.
« Tu as vu ça ? Elle l'a vraiment attaquée ! »
« Pauvre Céleste, toujours si gentille, et cette femme… une brute. »
« Elle ne s'est jamais souciée de Gaël, elle voulait juste son argent, probablement. Maintenant, elle s'en prend à sa famille. »
Les voix tourbillonnaient autour de moi, un chœur de condamnation. Ma tête pulsait. Mon abdomen brûlait. Le monde a commencé à s'estomper, lentement d'abord, puis rapidement, dans un vide immense et silencieux.
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