
Prendre le chemin
Chapitre 2
Première partie
J’ai cinq ans et demi. Je sais que je pars, mais je ne sais pas où exactement, pourquoi, pour quoi, ni pour combien de temps ?
Il fait nuit et je suis sur le dos de ma mère. Mes parents éthiopiens m’amènent au bus, à destination de l’orphelinat d’Addis-Abeba, la capitale éthiopienne.
Je monte dans l’autobus, ma mère reste à l’extérieur.
Je comprends que je m’éloigne peut-être pour toujours. Je pleure, durant tout le trajet, de Dessié, ma ville natale, jusqu’à Addis-Abeba !
À Dessié, ma vie était chaleureuse et amusante. J’adorais cette liberté que l’on accorde aux enfants là-bas et que je ne retrouve pas en France.
J’étais une enfant très libre, vivant toujours dehors. J’étais particulièrement proche de mon père avec lequel je passais presque toutes mes journées.
Nous arrivons à l’orphelinat, le « Toukoul », qui signifie maison traditionnelle en amharique, la langue officielle éthiopienne. Les autres enfants et moi-même descendons du bus ; nous sommes une vingtaine d’enfants « confiés » à l’adoption. La plupart sont calmes, pas moi. Mes larmes ne cessent de couler !
Le Toukoul est un orphelinat assez difficile. Je me rappelle les coups de bâtons sur le dos, chaque nuit avant d’aller nous coucher, ou lorsque nous faisons pipi au lit…
À l’orphelinat, je me sens comme en prison. Tout est millimétré. Le matin, nous nous levons très tôt. Nos cheveux sont tressés. Nous allons prendre le petit-déjeuner dans un genre de réfectoire. Nous sommes peut-être une centaine. De grandes tables sont disposées dans la pièce. La plupart des enfants trempent une sorte de brioche éthiopienne dans du lait très chaud. J’aime particulièrement ce moment car il me rappelle ma maison à Dessié.
Je reste à l’orphelinat six mois, un an au maximum. Je n’ai pas la notion précise du temps qui passe.
Un jour avant mon départ pour l’adoption, mon père vient me voir. Il m’apporte des clémentines, mon fruit préféré. Je lui dis que je vais partir pour l’étranger, qu’il doit me reprendre avant. Il est inquiet, il ne veut pas que je parte. Il me dit qu’il va venir me chercher…
Clara flotte souvent entre rêve et oubli. Il est vrai qu’elle n’a pas été abandonnée à la naissance. Des bras l’ont portée pendant les premières années de sa vie…
C’est en début de vie qu’une grande part de nos connexions neurologiques sont faites et nos expériences précoces déterminent comment notre cerveau est construit intellectuellement mais surtout émotionnellement, pas de façon définitive cependant, puisque l’on connaît aujourd’hui la plasticité des neurones. Pourtant, certains réflexes comportementaux, de peur ou de confiance en l’autre par exemple, peuvent être mis en place
En principe, les enfants confiés à une famille adoptive sont des enfants présents dans l’orphelinat depuis déjà quelques années. Mes pleurs et mes cris d’angoisse (ma famille me manque bien sûr) précipitent mon départ. Je crois que les éducateurs du Toukoul ne me supportent plus !
C’est le départ pour la France.
Je porte une grande robe blanche en coton brodé, la tenue traditionnelle. Nous sommes une dizaine d’enfants, tous habillés de coton blanc, prêts à partir pour l’adoption. Je n’ai pas peur, j’attends seulement de voir ce que la vie va m’offrir.
L’avion se pose à Paris. Dans l’aéroport, les éducateurs éthiopiens nous regroupent comme un troupeau de moutons, dans l’attente d’un « acheteur ». Je trouve cette situation plutôt bizarre.
Les moniteurs éthiopiens me dirigent dans un premier temps vers une famille, mais ce n’est pas la bonne ; on me fait me rasseoir.
J’avais été attribuée à la famille Couturet, composée de la maman, Catherine, une jolie institutrice blonde, du papa, Jean-Louis, un élégant banquier et du grand frère bienveillant, Dimitri.
Le regard de ce couple est doux et tendre à mon égard. Je suis déjà leur petite fille. Je parle l’amharique, alors tout passe par le regard et les gestes.
C’est drôle de penser qu’il y a le mot « tribu » à l’intérieur du mot « attribuée », qui a lui-même deux sens.
Je voyais Clara dans l’incapacité de s’exprimer. Quoi de plus naturel devant une telle situation extraordinaire. Les mots manquent souvent pour exprimer l’indicible et le langage non verbal prend alors toute sa place.
Lors du trajet en voiture, de Paris à Belfort, le lieu où la famille vit, je fais en sorte d’oublier que je suis une Éthiopienne, d’oublier ma famille, d’oublier ma mère, mon père, mes frères et sœurs. Le voyage est très pénible. Je vomis de nombreuses fois. Nous sommes obligés de nous arrêter très souvent sur les aires d’autoroute.
Mon père se déplace avec des béquilles en raison d’une opération consécutive à une rupture du tendon d’Achille. J’apprendrai par la suite que pour rien au monde il n’aurait voulu manquer mon accueil à Paris.
La vie semble s’écouler au ralenti et pourtant tout est dans la précipitation, dans l’accélération.
Ma famille française avait reçu un dossier officiel de l’État français et de l’État éthiopien sur les conditions et les raisons de l’autorisation de mon adoption.
Sur les documents officiels de l’État remis à ma famille adoptive, je m’appelais Nunu Dessalegn. J’étais née à Addis-Abeba. J’avais un frère, Abey Dessalegn. Mes parents étaient morts de la tuberculose. Mes grands-parents ne pouvaient plus s’occuper de moi, ils m’avaient donc confiée à l’orphelinat.
Je m’appelais en réalité Maralet Awaguchu. Je suis née à Dessié, à quatre cents kilomètres de la capitale.
Je me suis souvent interrogé, est-il possible d’exister si l’on n’est pas nommé et prénommé ? Le prénom renvoie à l’intime, à l’affectif. Pour un grand nombre d’enfants adoptés, leur prénom est la seule trace de leur histoire passée.
Mes parents adoptifs conservent mon prénom éthiopien Nunu comme deuxième prénom dans mon état civil français. C’est une belle attention. Ils ne peuvent pas savoir que mon vrai prénom est Maralet.
Avec le choix du prénom « Clara », il s’agit d’une nouvelle naissance, d’une nouvelle construction d’identité dont les parents adoptifs, Catherine et Jean-Louis, que nous sommes ont été des acteurs voire des moteurs.
Tout enfant adopté parcourt un long chemin. La connaissance de soi est nécessaire pour mettre en place une véritable identité.
Sa vie, Clara l’a bâtie chaque jour avec les cartes du hasard, en survivant à l’épreuve de l’abandon. La guérison commence par l’acceptation de ce qui est arrivé. Être adopté, c’est pourtant se retrouver plus riche de différences…
Je ne suis qu’une enfant à leurs yeux, je ne peux avoir que des souvenirs d’enfant… et pourtant…
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