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Couverture du roman Prendre le chemin

Prendre le chemin

Pour Clara, l'adoption est un fardeau autant qu'une opportunité. Confrontée au choc brutal de ses origines et de son abandon, elle subit un véritable séisme émotionnel. Pour survivre à ce traumatisme, la jeune femme déploie divers mécanismes de défense, oscillant entre l'oubli volontaire et la douleur. Ce récit poignant retrace son combat pour transformer une souffrance destructrice en une force vitale, afin de trouver enfin la paix sur son propre chemin.
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Chapitre 3

Avec le temps, ce mensonge de l’État est devenu une vérité officielle, effaçant petit à petit la mienne.

J’ai donc cru pendant douze ans que je m’appelais Nunu Dessalegn, que j’étais née à Addis-Abeba, que je n’avais qu’un seul frère Abey Dessalegn et que mes parents éthiopiens étaient décédés !

Je me demande encore aujourd’hui comment mon esprit, mon âme et mon cœur ont pu aussi vite accepter ce mensonge et en faire la Vérité !

Mes parents adoptifs, ne pouvant plus avoir d’enfant après la naissance de leur fils Dimitri, avaient souhaité se tourner vers l’adoption

Nous éprouvions le besoin d’agrandir notre famille et de donner de l’amour à un second enfant.

L’adoption d’un enfant est aussi un chemin très compliqué et plein de difficultés pour les parents adoptants. Ainsi, j’ai su que mon adoption était plus que désirée ! Cette famille m’a toujours plus que bien traitée et plus qu’aimée !

Le souvenir de mon premier jour en France me revient.

Une fois arrivée dans la grande maison de la famille Couturet, mes parents me servent, comme repas du soir, une soupe et des plats ressemblant à de la nourriture éthiopienne. Les croquettes du chat me font plus envie que la soupe ! Je ne mange rien.

On me montre ensuite une chambre préparée et arrangée pour moi. Moi qui ai l’habitude de dormir à plusieurs dans un même lit, j’en ai un pour moi toute seule, mon lit ! Le lendemain, je me réveille rapidement et je me lève pour faire mon lit. L’habitude de l’orphelinat ! Ma famille française est plutôt surprise. Il est évident qu’il leur revient de s’en occuper eux-mêmes.

Particulièrement jusqu’à mes dix-huit ans, cette nouvelle famille s’occupe beaucoup de moi. Elle m’aide à faire mes devoirs, me permet de pratiquer toutes sortes de sports, soigne mes maux de tête. Pas un seul jour, même lors de nos disputes, elle ne me fait sentir que je ne suis pas son enfant biologique.

Quand je repense à la petite fille arrivée en France à l’âge de six ans et demi, je ne peux pas m’empêcher de voir, avec l’œil et le recul du père adoptif, défiler quelques-unes des tranches de sa vie.

Je me souviens pêle-mêle de multiples centres d’intérêt de Clara : Lila le chat de la famille, l’école, ses copines, les anniversaires, la cuisine, son premier Noël en France, les voyages de classe, les habits, la nourriture, la télévision, les films, les DVD, le téléphone, l’informatique, la danse, le football, la course à pied, les arts martiaux, le ski de descente au ballon d’Alsace (une black sur les pistes en combinaison de couleur vive : une situation pas courante !), les jeux de société, le vélo, le roller, les vacances au Cap d’Agde (la natation à la mer et à la piscine, le ping-pong, le squash, le mini-golf, la fête foraine, les cerfs-volants, la course à pied le matin sur la plage, les coquillages, les châteaux de sable, les coups de soleil !...)

Clara était pour moi une petite princesse, sujet de toutes les attentions, au risque que Dimitri puisse parfois se sentir exclu avec la venue du bout du monde de sa petite sœur. Je me souviens que sa maman avait expliqué à Dimitri que notre amour pour lui était toujours le même. Il avait été associé au dossier d’adoption de sa sœur cadette mais que de bouleversements dans sa propre vie d’enfant unique !

Le père que j’étais éprouvait des sentiments partagés entre l’immense fierté et la peur de l’inconnu. Quel changement phénoménal dans ma vie, dans mon couple, dans ma famille. Je parlais de Clara à tous mes amis et à mes connaissances. J’avais des difficultés à communiquer avec elle et je regrettais que des bribes d’amharique ne nous aient pas été enseignées pendant les trois années préparatoires à l’adoption. Nous avions bien appris quelques mots de la vie courante mais ils se sont vite révélés insuffisants. J’ai alors compensé cette difficulté par un langage gestuel non verbal et cela a créé une grande complicité entre Clara et moi.

Nous ne souhaitions pas forcément accueillir un bébé. Nous n’avions choisi ni le pays ni l’enfant. C’est l’Éthiopie qui est venue à nous. Cela a été un immense bonheur que Clara arrive dans notre famille. Je me souviens très bien des épreuves et de l’inconnu avec la naissance de Dimitri par PMA. Avec l’adoption de Clara, nous étions à nouveau fortement dépendants des institutions.

Je voyais un parallèle entre ces deux aventures humaines, entre ces deux parcours de vie. Mais avec l’adoption, il me semble que la part de l’inconnu est encore plus forte avec l’émergence d’une autre culture, d’une autre langue, d’un autre mode de vie, d’une histoire déjà née. Malgré tous les préparatifs, j’éprouvais une difficulté réelle à me positionner et à tout concilier. Ce n’était pas un poids mais plutôt une charge parentale nouvelle à assumer. En tant que parents livrés à nous-mêmes, nous n’avions que peu de repères pour avancer. Et si rien ne prédestinait Clara et moi-même à nous rencontrer, et encore moins à ce que je devienne son père, j’étais heureux d’être papa d’une petite fille.

J’étais animé de beaucoup d’amour, de patience et de compréhension. Si chacun avait pu savoir ce qui se passait dans la tête de l’autre…

Heureusement, le refuge chaud et protecteur de mes bras entourait Clara de toute mon affection. Si être né ailleurs n’est pas une faute originelle et si le passé ne meurt pas, les clés de l’apaisement sont dans une nouvelle vie, dans un nouveau parcours.

Cependant, malgré mon confort, l’attention de mes parents, ma parfaite intégration et mon assimilation à la communauté française, je commence à sortir des normes.

À l’âge de quinze ans, je refuse d’aller au collège où je ne me sens vraiment pas à ma place. Je suis ma scolarité jusqu’en terminale par correspondance avec le CNED (Centre National d’Enseignement à Distance).

Petit à petit, je commence à refuser le chemin sur lequel j’ai été placée. Impossible d’en déterminer la vraie raison. Je pense après coup avoir senti, malgré mon confort de vie, mes amies, que quelque chose ne tournait pas rond dans ma vie.

Celui qui ne sait pas d’où il vient, ne peut savoir où il va ! (Antonio Gramsci)

Cette quête identitaire de l’adolescence n’a pas été facile pour Clara face à un grand vide.

Nous avons tous un ancrage, nous sommes tous liés à une histoire. À une époque où tout va très vite, il est rassurant, voire indispensable, de savoir d’où l’on vient, et de s’insérer dans une histoire pour continuer la sienne. Il est vital de s’ouvrir aux autres et de comprendre ce qui se passe autour de soi. Pour Clara, il s’agit de prendre sa place sur le chemin qui la précède et la traverse.

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