
PDG : Emporter par les vagues
Chapitre 2
L'atelier d'Emma était un véritable chaos organisé. Des toiles à moitié peintes jonchaient le sol, des pinceaux en pagaille baignaient dans des pots remplis d'eau trouble, et une odeur persistante de térébenthine flottait dans l'air. Camille, assise sur une vieille chaise recouverte de taches de peinture, tournait une tasse de thé entre ses mains sans vraiment boire.
« Franchement, Cam', je ne vois pas où est le problème, » dit Emma en agitant un pinceau chargé de bleu cobalt. « Tu veux y aller, non ? Alors vas-y. »
Camille soupira, posant sa tasse sur une table encombrée. « C'est pas si simple. Entre le boulot et mes parents qui me voient déjà directrice, j'ai l'impression que ma vie est tracée comme une ligne droite. »
Emma s'arrêta, fronça les sourcils et planta son pinceau dans le pot d'eau, éclaboussant un carnet de croquis. « Et alors ? Une ligne droite, ça te convient ? Parce que là, on dirait que t'as juste envie de zigzaguer. »
Camille esquissa un sourire malgré elle. Emma avait cette capacité agaçante à voir clair dans ses pensées, même quand elle-même ne le pouvait pas.
« Tu sais, » continua Emma, se penchant pour attraper une toile posée contre un mur, « c'est toujours la même chose avec toi. Tu veux faire plaisir à tout le monde, sauf à toi-même. Et regarde où ça te mène : à stresser sur un truc qui devrait être excitant. »
Camille haussa les épaules, évitant le regard perçant de son amie. « C'est facile pour toi de dire ça. Tu fais ce que tu veux, tu vis ta vie. Moi, j'ai des obligations. »
Emma éclata de rire, un rire franc, presque moqueur. « Mes obligations ? Tu veux dire mes factures impayées et Vincent qui me prend la tête parce que je ne fais rien de "concret" ? Oui, c'est vrai que ma vie est un modèle de stabilité. »
À la mention de Vincent, Camille releva la tête. « Ça va avec lui, au fait ? »
Emma roula des yeux. « Oh, lui, il est toujours dans son trip "tu devrais être plus sérieuse". Mais tu sais quoi ? Je l'aime quand même. Même s'il est chiant comme la pluie parfois. »
Leur conversation fut interrompue par le vrombissement d'une moto dans la rue. Emma se précipita vers la fenêtre, puis se tourna vers Camille avec un sourire malicieux. « Parle du loup... Il est là. »
Camille se leva, rassemblant ses affaires. « Je vais te laisser, alors. »
Emma secoua la tête. « Pas question. Tu restes et tu lui dis ce que tu penses de son côté rabat-joie. »
« Emma ! » protesta Camille, mais son amie la poussa gentiment vers le canapé avant d'aller ouvrir la porte.
Vincent entra, vêtu d'un blouson en cuir impeccable. Il jeta un regard circulaire à l'atelier, ses lèvres se crispant légèrement en voyant le désordre ambiant. « Salut, Camille. »
« Salut, » répondit-elle, mal à l'aise.
Emma s'approcha de lui, les bras croisés. « Alors, monsieur "la voix de la raison", t'as quelque chose à dire sur mon dernier chef-d'œuvre ? » demanda-t-elle en désignant une toile où des formes abstraites dansaient dans un tourbillon de couleurs vives.
Vincent haussa un sourcil. « C'est... intéressant. »
Emma éclata de rire. « Traduction : il déteste. » Elle se tourna vers Camille, un sourire éclatant aux lèvres. « Et c'est pour ça que je fais ce que je veux. »
Camille sentit un nœud se former dans son estomac. Elle enviait Emma pour sa liberté, même si cette liberté venait avec son lot de problèmes.
***
Plus tard dans la soirée, Camille se retrouva dans un cadre totalement différent : la maison familiale. Le contraste était frappant. Là où l'atelier d'Emma débordait de vie et de chaos, la maison des Almilton respirait l'ordre et la discipline. Chaque meuble semblait être à sa place depuis des décennies, et l'odeur du bois ciré emplissait l'air.
Autour de la table, Pierre, son père, sirotait un verre de vin rouge tout en lisant le journal. Julie, sa mère, servait une tarte salée avec son sourire habituel, chaleureux mais un peu fatigué. Et Sarah, sa sœur aînée, était déjà plongée dans une discussion animée sur les marchés financiers.
« Alors, Camille, » lança Sarah d'un ton presque condescendant, « tu as réfléchi à la proposition de papa pour ce poste ? »
Camille serra les dents. Elle avait espéré éviter ce sujet. « Pas encore. »
Pierre posa son verre, levant les yeux vers elle. « Tu sais, c'est une opportunité en or. Ce genre de promotion, ça n'arrive pas tous les jours. »
« Je sais, » répondit Camille, essayant de garder son calme.
Mais Sarah n'en resta pas là. « Honnêtement, Cam', il serait temps que tu te fixes des objectifs clairs. Tu ne peux pas passer ta vie à... rêvasser. »
« Je ne rêvasse pas, » rétorqua Camille, le ton plus sec qu'elle ne l'avait voulu.
Julie intervint, sa voix douce cherchant à apaiser les tensions. « Laissez-la respirer un peu. Elle a le droit de prendre son temps. »
« Prendre son temps, c'est bien beau, » répondit Sarah en coupant une part de tarte, « mais dans la vie, il faut savoir saisir les opportunités quand elles se présentent. »
Camille sentit la colère monter en elle, mais elle se força à garder le contrôle. « Merci pour le conseil, Sarah, mais je pense que je peux gérer ma vie toute seule. »
La conversation continua, mais Camille se détacha mentalement. Elle se sentait comme une étrangère dans cette maison, comme si elle jouait un rôle qui ne lui convenait pas.
***
En rentrant chez elle, elle remarqua quelque chose de différent. Une affiche colorée avait été glissée sous sa porte. Elle la ramassa et lut les détails : l'événement de surf dont Alex avait parlé.
Elle s'assit sur son canapé, l'affiche toujours à la main. Son esprit était un tourbillon d'émotions. Elle revoyait le regard moqueur d'Alex, les mots encourageants d'Emma, et l'expression désapprobatrice de Sarah.
Elle inspira profondément. Peut-être que cet événement était exactement ce dont elle avait besoin.
Le jour de l'événement était arrivé. Camille avait passé la nuit à tergiverser, pesant le pour et le contre. Elle s'était imaginée mille scénarios : l'un où elle tombait lamentablement de sa planche devant une foule hilare, un autre où elle impressionnait tout le monde par son audace. Mais à mesure que le matin pointait, une décision claire s'était imposée. Elle irait. Pas pour Alex, ni pour prouver quoi que ce soit à quiconque, mais pour elle-même.
En arrivant sur la plage, elle fut frappée par l'énergie qui y régnait. Une arche colorée marquait l'entrée de l'événement, et la musique battait déjà son plein, une mélodie entraînante mêlée au fracas des vagues. Partout autour d'elle, des groupes de surfeurs riaient, vérifiaient leurs planches ou ajustaient leurs combinaisons. Les drapeaux claquaient dans le vent, vibrant comme des bannières de guerre dans un royaume aquatique.
Camille se sentit à la fois électrisée et intimidée. Elle n'avait jamais vu autant de surfeurs rassemblés au même endroit. Leur assurance, leurs rires, l'air détendu qu'ils arboraient, tout semblait indiquer qu'ils appartenaient à un monde dont elle n'était qu'une spectatrice.
« Hé, t'as décidé de venir finalement ! »
Elle sursauta en entendant cette voix familière et se retourna pour voir Alex. Sa silhouette décontractée, sa combinaison déjà enfilée, son sourire moqueur. Il avait l'air de n'avoir pas un seul doute sur sa place ici.
« Salut, » répondit-elle, essayant de ne pas paraître impressionnée.
Alex hocha la tête en regardant sa planche. « Pas mal. Alors, prête à montrer ce que tu vaux ? »
Camille hésita, le vent jouant avec ses cheveux. « Je suis surtout venue pour voir. Je ne sais pas si je vais... participer. »
Alex éclata de rire. « Voir ? » Il secoua la tête, comme si cette idée lui semblait ridicule. « Si tu es là, c'est pour être dans l'eau, pas sur le sable. »
Elle allait répliquer, mais une autre voix la coupa net.
« Camille Almilton. »
Elle se tourna pour découvrir Lucas. Il portait une combinaison noire, ses cheveux blonds mouillés retombant en mèches désordonnées. Son visage était aussi familier qu'un souvenir enfoui. Elle sentit un léger frisson en le voyant, mais avant qu'elle ne puisse répondre, une autre silhouette s'approcha : Sarah.
« Lucas, » dit-elle d'un ton glacé, comme si son simple nom était une gifle.
Camille observa la scène, interdite. Entre Sarah et Lucas, la tension était palpable, presque suffocante. Lucas croisa les bras, un sourire ironique au coin des lèvres. « Toujours aussi aimable, Sarah. »
« Et toi, toujours aussi imprévisible, » rétorqua-t-elle.
Alex, sentant peut-être qu'il n'était pas le bienvenu dans cet échange, tapota l'épaule de Camille. « Viens. Je vais te montrer le programme. »
Elle le suivit sans protester, laissant sa sœur et Lucas à leurs rancunes mal digérées.
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