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Couverture du roman Patte de saule, le curé à la jambe de bois

Patte de saule, le curé à la jambe de bois

Bertrand est tourmenté par l'insomnie, obsédé par l'image de l'abbé Perrier. Derrière son masque de bonté, le curé de Bonneroche cache une nature manipulatrice et perverse que le jeune homme est seul à percevoir. Prisonnier d'un piège étouffant, Bertrand n'ose se confier à personne, pas même à son frère. La honte des sévices subis l'empêche de briser le silence. Ce récit poignant lève le voile sur des vérités longtemps étouffées par un consensus moral destructeur.
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Chapitre 2

Une dizaine de personnes occupaient les premières rangées de prie-Dieu quand ils entrèrent dans l’église. Comme chaque fois, ils furent saisis par cette odeur étrange où se mêlent le mystère de l’encens et la cire de cierges brûlés. Les apercevant dans l’embrasure de la porte de la sacristie, l’abbé Perrier les interpella :

— Ben alors les enfants ! Vous n’êtes pas en avance ! Allez, dépêchez-vous de m’enfiler ça ! leur dit-il en tendant deux soutanelles noires et leurs surplis.

Le cartable déposé, la blouse démise, ils enfilèrent les vêtements religieux.

— M’sieur le curé ! C’est trop petit pour moi ! lança Guy aussitôt les bras passés.

— Fais voir… Ça ne m’étonne pas ! Enlève donc ce pull… Avec ce qu’il te reste en dessous et ta grosse chemise, ça devrait te suffire. Il ne fait pas si froid que ça…

Plus frêle et plus petit, Bertrand n’eut aucune peine à s’habiller.

L’abbé Perrier passa par-dessus sa soutane un long surplis qui lui descendait jusqu’au bas des jambes. Il se dirigea vers le chasublier qu’il ouvrit. À l’intérieur, impeccablement repassées, dans un ordre bien précis, des chasubles étaient suspendues à des cintres. Il choisit la violette qui convenait pour le deuil. Il la revêtit, puis passa par-dessus ses épaules une étole et s’accrocha à l’avant-bras un manipule de même couleur.

Le prêtre et les deux enfants de chœur sortirent de la sacristie avec un peu de retard. Sœur Marie-Ange salua leur arrivée en jouant un psaume à l’harmonium. La soixantaine de personnes venues accompagner la défunte pour son dernier voyage se leva. Au même instant, arrivant du fond de l’église, quatre employés des pompes funèbres déposèrent le cercueil sur deux chevalets placés à la croisée du transept. Face à l’autel, les deux enfants de chœur effectuèrent la rituelle génuflexion, imités plus lentement par l’abbé Perrier qui porta la main gauche au niveau de son genou imaginaire. La pression libéra l’articulation et la jambe de bois plia. Ils montèrent les marches de l’ambon et se tournèrent vers l’assistance.

— In nomine Patris, et filii, et Spiritus Sancti, Amen, entonna le prêtre…

Les deux enfants de chœur venaient de terminer la quête. Bertrand, qui était passé du côté des femmes placées dans la partie droite de l’église, avait surtout reçu de la menue monnaie. À l’opposé, du côté des hommes placés à gauche, Guy avait reçu davantage de billets que de pièces.

— Tu crois que c’est de l’argent de la quête que le curé nous donne ? questionna Bertrand lorsqu’ils déposèrent leurs corbeilles à la sacristie.

— J’en sais rien, mais du moment qu’il donne !

Ah ! le jour où, à peine sorti de la sacristie, Guy avait fait rebondir deux pièces dans ses mains !

— T’es pas bien ! T’as piqué dans la quête ? dit aussitôt Bertrand.

— T’es pas malade ! Non, c’est le curtos qui me les a données quand t’as été pisser avait rétorqué Guy.

— Le curé ?

— Ben oui ! Il a dit que tout travail mérite un salaire.

— Tu racontes des bourres ?

— Non ! J’te jure que c’est lui qui me les a données.

— Ça alors ! fit Bertrand ébahi.

— Ouais. C’est pas l’autre curtos qui nous en aurait donné.

— C’est sûr ! Et maintenant, tu crois que ça sera comme ça à chaque fois ?

— J’aimerais bien, ça nous ferait de l’argent de poche.

— Gagner de l’argent pour servir la messe ? C’est jamais arrivé !

— Tout travail mérite salaire, a dit le curé ! D’ailleurs, il y en a une pour toi… Prends ! dit Guy en tendant une des deux pièces.

— C’est toi qui as tout fait, avait fait remarquer Bertrand embarrassé.

— Prends-la j’te dis ! Qu’est-ce que ça peut te foutre que ce soit de l’argent du curtos ?

Bertrand s’était laissé convaincre et avait accepté la pièce d’un nouveau franc qu’il avait fini par glisser dans l’une des poches de sa culotte courte.

Excepté pour les grand-messes du dimanche et des jours fériés où les enfants devaient servir gracieusement, le geste de l’abbé Perrier devint une institution pour toutes les autres messes !

Guy et Bertrand s’en retournèrent à l’autel, à côté de l’abbé Perrier. À peine s’étaient-ils assis sur leurs tabourets que le glas sonna, indiquant que la messe tirait à sa fin.

Désormais, plus personne n’avait besoin de se déplacer pour faire sonner Valentine. Finies les grandes envolées de celui qui, tirant comme un forcené, agrippait de toutes les poignes du monde la corde pour s’élever dans les airs et se brûlait les mains car il n’était surtout pas question de lâcher prise. Une année, un enfant était tombé et s’était ouvert un genou. Ne voulant pas que cela se reproduise, l’abbé Perrier avait, quelques semaines après son arrivée, fait installer un système à déclenchement automatique.

Les deux enfants de chœur marchaient devant le corbillard chargé de gerbes, de coussins, de couronnes aux fleurs plus ou moins naturelles. L’un tenait la croix processionnelle, l’autre l’encensoir. La famille et les amis de la défunte suivaient d’une marche lente et recueillie. À l’arrière, quelques personnes très âgées et l’abbé Perrier, en raison de son infirmité, effectuaient le trajet en voiture. Ils passèrent devant l’épicerie de la Mère Tapiat, le salon de coiffure de M. Mouchotte, puis la pharmacie de Mlle Ferniot. Quelques personnes postées sur le seuil des maisons faisaient le signe de croix. À l’embranchement de la rue du Pré-Foisnard et de celle qui monte aux Bourdais, ils continuèrent en direction de Parçay-Meslay. Sans trop se faire remarquer, Bertrand rappela alors à Guy qu’ils ne devaient surtout pas oublier de marquer le traditionnel temps d’arrêt à l’entrée du cimetière pour permettre à l’abbé Perrier de les rejoindre. Quelques minutes plus tard, ils stoppèrent devant un portail grand ouvert et se retournèrent. Ils virent derrière eux, bien rangées sur la droite de la chaussée, les personnes venues aux obsèques.

— Heureusement que le curtos a changé de croix. Tu te rappelles l’autre ? dit Bertrand qui, tout autant que son camarade, s’impatientait de voir arriver le prêtre.

— Si je me rappelle !

Quelques mois auparavant, tous se disputaient pour ne pas porter la lourde croix de fer argenté. Que de fâcheries n’avait-elle pas provoquées ! Puis un jour, comme par enchantement, elle disparut du placard où elle était habituellement rangée. L’abbé Perrier mena son enquête, en pure perte. Mutisme général ! Dès lors, il comprit que cette disparition devait être le fait de petits malins, las d’avoir à la porter. Il prit le parti d’en rire, et, malgré le coût, la remplaça par une autre beaucoup plus légère en alliage argenté. Les enfants s’en réjouirent, et, à partir de ce jour, pensèrent que ce prêtre ne pouvait pas être un mauvais prêtre.

Enfin, les deux enfants de chœur entendirent le bruit d’un moteur de voiture au son si particulier et si familier. Pour la énième fois, mais plus promptement, ils tournèrent la tête. Ils virent enfin arriver la 2 CV Citroën de M. le curé. Lentement, avec beaucoup de précautions, elle doubla l’ensemble du cortège et vint se garer à l’intérieur du cimetière à la place habituelle non loin du portail.

L’abbé Perrier fit signe à ses deux enfants de chœur d’avancer. Le cortège, sensiblement grossi par de nouvelles personnes, s’ébroua, traversa d’innombrables petites allées et se retrouva devant un cantonnier communal qui indiquait aux employés des pompes funèbres l’emplacement des chevalets.

La bénédiction et les condoléances terminées, l’abbé Perrier et les deux enfants de chœur rejoignirent la voiture. Après avoir rangé croix, encensoir, eau bénite et goupillon à l’arrière, ils montèrent. Le prêtre, installé sur le seul siège, Guy et Bertrand, à même le plancher sur une couverture grise toute fripée, apprécièrent de reposer leurs jambes qui commençaient à fléchir.

Soudain, alors qu’ils approchaient de la place de l’église, l’abbé Perrier, qui était resté muet tout le long du trajet, intrigua ses deux enfants de chœur :

— Demain, pour le patronage, je vous prépare une surprise !

— C’est quoi, m’sieur le curé ? demandèrent de concert les deux enfants intrigués.

— Si je vous le dis maintenant, ce ne sera plus une surprise. Et puis, avec vous…

— On ne dira rien. On vous le promet, m’sieur le curé, affirma Guy.

— Non non, ne me racontez pas d’histoires ! Je vous connais. Vous verrez demain… Ah, je crois qu’on arrive ! Je vais me garer à côté de la petite porte. On sera plus près pour ranger le matériel…

La voiture dépassa le presbytère et le prêtre se gara sur la place de l’église, près du mur auquel était fixée une gouttière partiellement aplatie par les ballons des diverses parties de football organisées avant et après l’école.

Les deux enfants aidèrent le prêtre à vider l’arrière de la voiture. À la sacristie, ils déposèrent les divers objets religieux dans un placard. Ils se changèrent, puis attendirent de recevoir leur dû. Ils reçurent chacun une pièce d’un nouveau franc. Ils prirent congé de l’abbé Perrier qui leur rappela :

— N’oubliez pas la surprise du patronage ! Je compte sur vous…

— On ne peut pas savoir ce que c’est, m’sieur le curé ? redemanda Guy aussitôt.

— Pas la peine d’insister. Allez, filez…

Les deux enfants sortirent de l’église, se demandant ce qu’avait bien pu préparer leur curé.

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