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Couverture du roman Patte de saule, le curé à la jambe de bois

Patte de saule, le curé à la jambe de bois

Bertrand est tourmenté par l'insomnie, obsédé par l'image de l'abbé Perrier. Derrière son masque de bonté, le curé de Bonneroche cache une nature manipulatrice et perverse que le jeune homme est seul à percevoir. Prisonnier d'un piège étouffant, Bertrand n'ose se confier à personne, pas même à son frère. La honte des sévices subis l'empêche de briser le silence. Ce récit poignant lève le voile sur des vérités longtemps étouffées par un consensus moral destructeur.
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Chapitre 3

Surprise!

Il avait plu toute la matinée. Le ciel commençait à s’éclaircir. Le panier à pêche à demi rempli, bâton à la main, en retard pour déjeuner, quelques chasseurs d’escargots montraient fièrement leurs prises. Tout occupé qu’il était, Bertrand ne leur prêtait pas attention. Si la mère le voyait, il se ferait sûrement disputer. Mais voilà, il ne pouvait résister. Il choisissait une pierre bien calibrée, facile à dompter, elle était sa chose. Chaque contact avec elle sur le devant de la chaussure était un réel plaisir. Il se régalait, jusqu’au moment, où il s’y attendait le moins, d’un coup mal contrôlé, la pierre partait en direction du caniveau, puis disparaissait dans un de ces égouts, qui les jours de grosses pluies, ne pouvaient tout avaler. Elle était aussitôt remplacée. Les munitions ne manquaient pas parmi toutes les alluvions descendues du coteau par les eaux de pluie et déposées de chaque côté de la chaussée.

Dans la petite rue étroite, une automobile serra au maximum sur la droite. Elle ne put éviter une immense flaque d’eau. Un liquide, plus ou moins jaunâtre, jaillit de sous les roues et aspergea Bertrand. N’ayant entendu que tardivement arriver la voiture derrière lui, il eut juste le temps de sauter sur l’étroit trottoir.

— Merde ! Il fait chier celui-là ! cria-t-il alors que déjà la DS Citroën, dont il n’avait pu voir le conducteur, disparaissait dans le virage.

Bertrand sortit un grand mouchoir à carreaux de sa poche de culotte courte. Il s’essuya les jambes. Les frottements, plus ou moins appuyés, rougirent la peau, le réchauffèrent un peu de l’humidité contenue dans ses chaussettes. Quelques instants plus tard, il profita d’un rayon de soleil pour s’arrêter quelques minutes. Il sentit, en ces jours d’automne, une faible chaleur l’envahir.

Bertrand pénétra dans la cour du presbytère. Il serra quelques mains et alla s’asseoir sur le muret à côté des trois frères Demange. À peine avait-il posé les fesses sur l’endroit jugé le plus propre, l’aîné l’interpella :

— Alors, il paraît que le curtos vous a dit quelque chose ?

— De quoi ? dit Bertrand, feignant l’étonnement

— Dis pas des conneries ! Je sais qu’il vous a dit quelque chose ! J’ai vu Parisot ce matin au laitier, rétorqua Jean. Il paraît qu’il va y avoir une surprise au patro…

— C’est tout ce qu’on sait. Le curé ne nous a pas dit autre chose.

— C’est sûr… ? Il vous a rien dit de plus ?

— Puisque je vous le dis !

— Sûr ?

— Vous êtes chiés vous. Vous voulez toujours tout savoir…

— Tiens, v’là le curtos ! Il va peut-être nous dire des choses ? signala cette fois le plus jeune des trois frères Demange.

L’abbé Perrier apparut sur le seuil de la porte du presbytère. Il activa vigoureusement une clochette qu’il tenait en main. Les enfants se précipitèrent et l’entourèrent.

L’abbé Perrier paraissait complètement métamorphosé. Où était donc cet instructeur sévère et sans concession que les enfants connaissaient pendant le catéchisme ? Où était donc cet être dominateur et maître d’œuvre que les fidèles avaient l’habitude de voir pendant les offices ? Les traits tendus et la peau lisse fraîchement rasée avaient entièrement disparu du visage pour laisser place à une barbe de quelques heures. Par contre, sans être très grand, le nez toujours sec et pointu et la tonsure aidée par une calvitie naissante lui restaient attachés. Ses grands yeux marron, aux prunelles brillantes, sous des sourcils foncés comme le noir de ses cheveux, exprimaient la joie non dissimulée qu’était la sienne à la vue des enfants.

— S’il vous plaît ! S’il vous plaît ! Faites un peu le silence, si vous voulez qu’on organise ensemble l’emploi du temps ! s’efforçait-il de répéter de sa faible voix.

Il obtint enfin gain de cause.

— Ça y est ? Je peux y aller ? Donc on fait comme d’habitude : vous me faites des propositions, après on choisit. Qui prend la parole ?

À peine venait-il de terminer, qu’un bon nombre d’enfants, dans un chahut que ne désavouerait pas un camelot devant un pressant parterre, voulut prendre la parole.

— J’ai dit, pas tous ensemble ! Soyez raisonnables enfin ! s’époumonait-il à crier en ponctuant ses observations du tintement de la petite cloche qu’il tenait de la main droite alors que sa main gauche enserrait fermement le pommeau de sa canne.

Même si cela ressemblait le plus souvent à une foire d’empoigne, l’abbé Perrier prenait malgré tout un malin plaisir à organiser ces débats. Ce qui n’était pour lui qu’un jeu, ô combien exaltant, avait pour les jeunes enfants une certaine importance. Il le savait très bien. Et même si la décision finale lui revenait, il faisait toujours de son mieux pour prendre en considération les désirs de sa petite troupe.

Les cris, puis les murmures s’estompèrent. Le débat pouvait commencer.

— Ha ! C’est quand même mieux comme ça ! Non, vous ne trouvez pas ? Je vous écoute. Mais je vous le redis, pas tous ensemble, les uns après les autres.

— On pourrait jouer aux collerettes, m’sieur le curé ? proposa Beaulieu, la main levée.

— C’est une idée. Patrice, à toi ! dit le prêtre qui pointait aussitôt sa canne vers l’enfant qui voulait intervenir.

— Au béret ?

— C’est une autre idée… Vincent ! Je vois que tu as envie d’intervenir…

— Au cowboy et aux Indiens ?

L’abbé Perrier grimaça.

— Je n’y tiens pas tellement. À moins que vous soyez plus tranquilles que l’autre fois. Je ne veux pas de bagarres ! prévint-il.

— M’sieur le curé, on pourrait faire un jeu de piste ? proposa le grand Marcel Duchoit, surnommé Duduche par l’ensemble des enfants.

— Vous savez bien que ce n’est pas possible, il nous faut une journée entière. Et en cette saison, les jours sont beaucoup trop courts.

— M’sieur le curé, on pourrait faire une partie de foot ? proposa Jugnet.

— Ce n’est pas que je ne veux pas, mais ça va être un vrai bourbier.

Et puis, je ne voudrais pas que vous vous cassiez une jambe.

— Ah non ! Pas au foot ! s’indigna le gros Demier qui détestait taper dans un ballon.

— Je vois qu’il n’est pas facile de contenter tout le monde…

Il s’ensuivit un silence. Plus personne n’osait prendre la parole.

— Vous étiez plus bavards tout à l’heure… Vous n’avez plus rien à me proposer ?

Nulle suggestion ne sortit de la bouche des enfants

— Bon, puisque tel est le cas, nous allons passer au choix. On y va ! Pour le jeu de piste, inutile de revenir dessus puisqu’on ne peut le faire. En revanche, pour les cowboys et les Indiens, qui est pour ?

Après un instant de silence, interrompu par le passage d’un bruyant cyclomoteur, l’abbé Perrier comptabilisa les mains levées : dix, la moitié. Pour le football, vu l’état du terrain, les enfants décidèrent de ne pas y jouer.

— Pour le foot, comme vous dites, vous ne pouvez pas dire partie de ballon ?

L’abbé Perrier était agacé par l’emploi de ce mot anglais pourtant de plus en plus usité depuis des décennies. Il ne voulait faire aucune différence entre l’anglais employé officiellement dans les instances dirigeantes des sports mondialement connus qui demandaient une uniformisation de leurs règles et de leurs langages et l’anglais qui commençait à déferler sur les ondes de la radio et de l’unique chaîne de la Télévision Française.

Pour le jeu des collerettes, la parité fut une nouvelle fois de mise. Craignant que la situation se reproduise, beaucoup d’enfants tombèrent d’accord pour le jeu du béret proposé plus tôt.

L’abbé Perrier tenait toujours fermement sa canne de la main gauche. Et, dès que son bout caoutchouté regagnait le sol, elle soulageait un corps qui pourtant ne laissait apparaître la moindre souffrance. Il voulut remettre la petite cloche sur le rebord de la fenêtre, puis se ravisa. Une chose essentielle restait à dire alors que les enfants libérés de leur choix chahutaient à nouveau. Il tenta de les interrompre :

— Les enfants ! S’il vous plaît ! J’ai une dernière chose à vous dire… Le silence ! Je demande le silence ! S’il vous plaît ! Écoutez-moi ! J’ai une chose très importante à vous dire…

L’abbé Perrier parvint enfin, après maints rappels, à obtenir le silence.

— Vous savez que d’habitude on termine à cinq heures et demie, eh bien, aujourd’hui ce sera différent. Je demande donc à vous tous de revenir ici devant le presbytère à cinq heures moins le quart.

— Pour faire quoi, m’sieur le curé ? demandèrent un grand nombre d’enfants rendus impatients par l’annonce de la surprise colportée des uns aux autres

— Ne cherchez pas à le savoir. Vous verrez bien tout à l’heure… Allez, descendons ! ordonna le prêtre en remettant la petite cloche sur le rebord de la fenêtre.

Par petits groupes, les enfants se dirigèrent vers le verger où avaient lieu les après-midi du patronage

— Pourquoi crois-tu que le curé veut nous faire remonter plus tôt ? demanda Barbonneau à la traîne.

— Je ne sais pas, répondit Bertrand qui l’accompagnait. Pourtant on a insisté avec Parisot pour savoir en revenant de l’enterrement.

— Au fait, il n’est pas là ? Je ne l’ai pas vu…

— Ben non, personne ne l’a vu. Il m’avait pourtant filé rencard au lavoir.

— Il n’a peut-être pas pu venir ?

— Peut-être ? On rattrape les autres ?

Ils pressèrent le pas et rejoignirent le dernier groupe.

Même en hiver, les jours de grand froid, il ne mettait rien de plus chaud. Pour rien au monde, il ne voulait s’en séparer, mais voilà, ce jeudi après-midi, il était le seul à en porter. Et, dès qu’ils avaient choisi d’y jouer, il avait senti poindre sur lui la menace d’un emprunt. Il avait fallu toute la diplomatie de l’abbé Perrier pour qu’il se laisse convaincre.

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