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Couverture du roman Oubliant hier pour vivre demain

Oubliant hier pour vivre demain

Au rythme de chants joyeux, Dotou s'amuse et danse avec ses amies. Cette insouciance s'interrompt quand les femmes reviennent des champs. Apercevant sa mère épuisée à la lisière de la forêt, la jeune fille court à sa rencontre. Entre son petit frère Tundé porté au dos et son lourd fagot de bois, la mère semble à bout de forces. Dotou délaisse ses jeux pour la soulager, prenant sur sa tête la charge de bois et récupérant les outils afin de l'aider sur le chemin du retour.
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Chapitre 3

Partie 2

7 mois plus tard

“- Dotou Dotou! Où est cette fainéante de Dotou?”

J’entends bien comment Tantie m’appelle, mais je n’ai pas la force de répondre. Je suis malade, j’ai froid et je tremble. Ma gorge me brûle, mais aussi vite que mes petites jambes me permettent de courir, je vais à la cuisine. Il y a deux jours, j’ai fait une bêtise. J’ai lavé un chemisier de Tantie et un autre chemisier a déteint sur celui-ci. Tantie était vraiment en colère en rentrant du travail le soir, elle m’a aspergée d’eau pimentée avant de me battre avec une grosse cuillère en bois. Ce chemisier devait coûter vraiment cher car en plus je n’ai pas eu mon croûton de pain et j’ai dormi à la belle étoile avec les moustiques et la rosée.

Je retrouve Tantie en train de faire le cérélac d’ Emeline. Je me tiens silencieusement dans son dos, j’attends qu’elle finisse. Elle se remet à crier :

“- Mais elle est où cet enfant de malheur”

Puis se retournant, elle m’aperçoit :

-Tu es là et tu me laisses crier comme une malade? Vraiment tu es une écervelée! D’ailleurs pourquoi la boite de cérélac est vide?

- Tantie, c’est la boite qu’on a ouvert la semaine dernière.

- Et tu as dit à qui c’était presque fini ?

-...

- Réponds non? Je t’ai toujours dit que quand les choses sont presque finis tu dois m’informer, oui ou non?

- Oui Tantie...

- Vraiment, toi aussi ta mère va dire qu’elle a accouché? N’importe quoi! Va chercher la petite pour lui donner à manger.

Emeline est dans son parc, je la porte, elle se met à gigoter, je manque de tomber avec elle. Je sens comment Tantie m’applique une taloche à la tête!

- Si tu fais tomber mon enfant tu vas voir!

Je l’installe et lui donne à manger. La faim me taraude et à chaque bouchée qu’elle avale, j‘avale ma salive, comme si cela pouvait me rassasier. Emeline a très faim, elle a dévoré tout son plat, je la nettoie et vais la tendre à Tantie. Je vais à la cuisine laver le plat et j’essaie de boire de l’eau mais ma gorge me brûle trop. Je prend un plateau pour trier les grains de Haricots, et je m’assois devant le garage. Quelques minutes plus tard Tantie s’apprête à sortir avec le bébé, elle s’arrête devant moi pour me donner les dernières instructions :

- Yann va rentrer à 14H avec ses amis, tu vas leur frire des ignames et tu sors le poulet du congélateur pour l’accompagner. Gare à toi s’il se plaint de toi. Pour ce soir tu feras comme j’ai dit.

-D’accord tantie!

Elle me tourne le dos et va monter dans la voiture. Je me retrouve seul dans cette grande maison. Presqu’un an déjà que ma vie est faite de brimades, de punitions, de faim et de tristesse. J’ai pris sur moi de supporter, de ne plus rien dire, ni demander. Je vais ranger les haricots et m’occuper du goûter de Yann et de ses amis. Je ferme les yeux et je me revois à la même époque, première de ma classe en rang attendant le classement! Je chasse cette pensée loin de moi! C’est finis tout ça. Ressasser le passé ne m’apporte rien! Je vais mettre la table à la terrasse lorsque Yann arrive avec ses amis. Je m’éclipse à la cuisine, il vient me retrouver :

- Dotou, apporte nous du Coca et du cocktail à boire!

Il va vers les placards ou je range les arachides et veut se servir, je l’interpelle

- Tantie a dit non oh fofo Yann (grand frère Yann)!

- Tu parles à qui ?

Il se retourne vers moi l’air menaçant. Lui aussi il veut me frapper? je ne comprends pas ce qui m’arrive je m’effondre...

Quelques minutes plus tard

Je sens qu’on me mouille le visage, les amis de Yann m’entourent, une jeune fille m’applique de l’eau au visage, pour que je me réveille. Elle me touche le front :

- Yanno mais elle est brûlante de fièvre! Il faut appeler ta maman pour le lui dire.

Cette phrase a l’effet d’un électrochoc sur moi, je me lève d’un bond. Je leur dis que ça va aller. Je veux servir la nourriture, mais les amies de Yann m’en empêchent, elles font elles mêmes le service. Yann m’ordonne d’aller me reposer. Sait-il que je vais avoir des ennuis? Mais en même temps je suis si faible... Je vais m’asseoir au soleil pour me réchauffer. Je ne sais pas combien de temps est ce que je reste là, je somnole, c’est une main sur mon épaule qui me fait sursauter.

- Dotou, tiens prends ça.

- Tantie...

- Maman n’en saura rien, si nous ne lui disons rien. Prends ça!

Je regarde dans sa main, un verre d’eau et des comprimés. Des larmes emplissent mes yeux, je le regarde, je prends les médicaments que j’avale. Il continue de me parler :

- Il ne faut pas que tu restes au soleil comme ça, lève toi!

En essayant de me lever, je trébuche. Il me rattrape :

- Qu’est ce que tu as?

Je lève mes grands yeux apeurés vers lui et je lui murmure :

- J’ai faim.

Il a l’air choqué par cette révélation. Je retourne à la cuisine, et lentement je commence à apprêter le repas du soir, pour ne pas être en retard. Au bout de quelques instants les comprimés que Yann m’a donnés commence à faire effet, je transpire et j’ai soif. Je bois de l’eau, beaucoup d’eau, et je commence à oublier ma faim.

Je repense au geste de Yann. Y aurait-t-il un Dieu pour les pauvres filles sans famille comme moi? Ma journée suit son cours habituel, lorsque survient l’heure du dîner je n’ose même pas espéré que j’aurais quelque chose à manger. Tantie passe et repasse à la cuisine en me regardant bizarrement. Je n’ai rien fait mais j’ai peur. Les enfants vont se coucher, tandis qu’Emeline joue avec elle. Elle m’appelle au salon, je pense que c’est pour que je prenne Emeline, quand je m’approche d’elle, je reçois des tapes sur les mains, je sursaute en me reculant :

- Tu touches l’enfant de qui avec tes sales microbes importés du village là!

Je ne bronche pas.

- Qu’est ce que tu as fait comme cinéma aux amis de Yann ici tout à l’heure? Tu veux dire que je te maltraite? Donc tu t’évanouis déjà comme une princesse hein?

- ...

- Tu es sale, tu sens mauvais et tu es remplie de microbe! On te sort de ta brousse natale et tu ne peux même pas faire un effort pour être propre???

Je baisse la tête je ne veux pas entendre, je ne veux rien entendre. Je me prépare mentalement à recevoir les coups, mais au lieu de cela, rien ne vient. Que les paroles, mais qui font aussi mal que les coups. Elle finit en m’annonçant que demain matin elle va s’occuper de moi. Je me retire et vais dans le débarras. Ma tête me fait si mal, ma gorge, mon corps, si seulement je pouvais avoir même des miettes de pain...

Malgré ça à 5 heures du matin je suis entrain de balayer la cour. J’ai trop froid pour me laver. C’est les vacances, les petits sont chez leur grand-mère, il n’y a que Yann à la maison avec Emeline. Pendant que je puise l’eau pour laver le linge je vois Tantie qui sort de la maison pour aller ouvrir le portail. Une femme imposante la suit avec un gros sac et une bassine qu’elle installe au milieu de la cour.

- Dotou! Viens ici!

- Bonjour Tanties!

La dame me demande de remplir plusieurs seaux d’eau sans que je ne comprenne ce qui se passe. Elle me demande de me déshabiller pour entrer dans sa bassine, je suis muette et angoissée par ce qui m’attend. Je la vois jeter des grains de sidassi (gros cailloux de sel qu’on utilise au Bénin pour enlever le gluant sur les escargots) dans l’eau. Elle prend une éponge végétale avec du savon noir, et commence à me frotter à m’arracher la peau! La douleur est vive, je suis tellement choquée que je n’ai pas la force de pleurer. Ainsi, une fois, deux fois puis trois fois, elle me lave, mon corps ressemble à une plaie géante et le sel rend l’opération insupportable. Enfin elle me rince et me sort de la bassine. Tantie arrive et me remet deux vieux morceaux de pagne et deux tee-shirts.

- Habille toi!

Je la regarde porter des gants et rentrer dans le débarras. Avec son pied elle pousse mes affaires dans la cour, prend une mesure de pétrole lampant et y met le feu. Plus rien ne me surprend, je suis vide à l’intérieur de moi... Le pagne qui brûle là, c’est ma maman qui l’a acheté, elle, moi et toutes mes soeurs avons le même, je ne fais vraiment plus partie de cette famille.

Tantie paye la dame qui aussitôt s’en va sans un regard pour moi.

Je retourne à mes corvées, mes petits bras peinent à laver les lourdes couvertures qui sont dans la bassine, tantie m’appelle encore. Yann est réveillé je dois servir son petit déjeuner. Il veut manger des oeufs avec du jambon et du pain bien chaud. Je le sers, je suis pris d’un soudain espoir en repensant à son geste d’hier. Je lève mes yeux vers lui, en une prière muette. Il s’apprête à mettre une bouchée dans sa bouche quand nos regards se croisent... Sans que je ne comprenne pourquoi il prend son assiette et la lance contre le mur juste à côté de moi! L’assiette se fracasse! Tantie rentre au salon :

- qu’est ce qui se passe ici? Dotou tu as fait quoi? Cassé une de mes assiettes? Et sali mes murs? Tu es malade, ton incapable de père au village connaît le prix d’un pot de peinture?

Je suis sans voix, je lance un regard suppliant vers Yann avant que la pluie de coup ne s’abatte sur moi. Je m’effondre sur les bris de l’assiette et me blesse aux jambes. Quand je lève mon regard plein de larmes vers Yann, il ricane... Les coups pleuvent, encore et encore...

Et dire qu’aujourd’hui j’ai 9ans... Mais cela a-t-il une quelconque importance?

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