
Nuit tombée
Chapitre 2
Un lendemain, du matin jusqu’au soir
Et demain vit le jour ! Un jour nouveau qui s’ouvrit plus tôt que les autres jours. Longtemps avant le petit matin, bien avant les premières lueurs, Tibo fut tiré du sommeil par une agitation quelque peu inhabituelle qui s’efforçait de se faire discrète, mais que, collé à sa natte, les yeux mi-clos, l’enfant observait. Il observait et voyait que les choses ne se passaient pas de la même façon ni au même rythme que les autres matins.
D’habitude, Père, ce lève-tôt, rendait grâce avant de sonner le réveil général. À peine réveillés, quelques restes de sommeil sous les paupières, les corps engourdis, les enfants se levaient, se blottissaient dans leurs pagnes et, à la suite du père, se mettaient en marche en direction de la Maison de Dieu. Ici, sans se faire prier, du plus grand au plus petit, suivant l’exemple du père, les enfants se jetaient à genoux, les têtes reposant sur les avant-bras appuyés au sol, les mains jointes, les paupières closes. Alors, tous unis dans cette posture d’humilité si caractéristique, les enfants se mettaient à l’écoute du père, offrant au Père Céleste leurs prières matinales entrecoupées d’une succession d’Amin! Amin! Amin! : « Ainsi soit-il ! » Et il en était ainsi tous les matins aux aurores ! Tous les matins, sauf les jours où, dû aux nécessités de son commerce, Père devait se rendre dans un pays lointain pour une plus ou moins longue absence. Tous les matins priant le Père Céleste de veiller sur nos vies, et de se faire protecteur de nos allers ainsi que de nos retours : Aaamin! Or, ce matin, contrairement aux habitudes de cette maison et aussi étrange que cela pût paraître, Père se rendit seul au temple ! « Qu’avait-il de tellement important à dire au Père Céleste qui nécessitât qu’il aille au temple tout seul, sans nous, de si bon matin ? » se demanda Tibo. « Quoi qui pût justifier un tête-à-tête avec le Père Céleste ! »
Voyant que le réveil se prolongeait au-delà du raisonnable, Tibo décida qu’il était temps d’arrêter de jouer au faux dormeur. D’un geste, il écarta le pagne, se leva, roula la natte qu’il repoussa du bout des orteils contre le mur. Ensuite, il se rendit à l’arrière de la maison afin d’y accomplir quelques gestes post-réveil essentiels. De retour, il manifesta à l’égard de chacun les égards rituels qui lui étaient dus, comme il seyait à chaque lever du jour. Or, tandis que Tibo eut l’impression quelque peu gênante de n’avoir pas été entendu par le père, la mère, elle, prit le temps de le lui rendre au-delà même de ce à quoi il pouvait s’attendre. Bien plus qu’un simple « Ookú omon ! Se dada l’aji? », elle s’autorisa à aller cueillir sur les branches de l’arbre généalogique quelques fruits d’émotion qu’elle lui offrit de bon cœur, avec beaucoup de tendresse.
Branche maternelle : « Omon Ogódó njá ekun lenpe! » (et cetera)
Digne fils d’Ogódó
De la race des dompteurs de lions ! (et cetera)
Branche paternelle :« Omon Eboró Jagosun
Omon agesin l’ojú otá kara kara
Omon aké tantan l’ógun
Omon arógunyo ! ! (et cetera)
Toi, digne fils d’Eboró Jagosun
Fils du cavalier intrépide
Caracolant kara-kara au-devant des troupes ennemies
Fils de Lui qui s’élançait sur les champs de bataille
En poussant des cris de joie
Toi, digne fils de Lui qui s’en allait en guerre
En jubilant ! » (et cetera)
Sa propre branche : « Igi jégédé sowó Ole oriká ! »
Petit arbre chargé de fruits d’argent
Que le fainéant ne sachant où le trouver
Ne parviendra à cueillir !
De nombreuses fois, au gré des circonstances, Tibo avait entendu proclamer l’oríkide sa lignée. C’était néanmoins la toute première fois que cette parole ancestrale lui allait droit au cœur ! Certes, le contenu, le sens intime de cette parole lui était alors inconnu, voire inaccessible. Mais c’était la première fois qu’il se sentait si profondément touché, ému, bouleversé par les sonorités musicales et poétiques de ces louanges dont, plus tard, il découvrirait les références explicites à la race du redoutable félin, à la race des vaillants chevaux de bataille, ainsi qu’aux prouesses chevaleresques et guerrières de ses ancêtres.
Quant au « Petit arbre chargé de fruits d’argent », c’est, paraît-il, le surnom qu’un jour, le grand-père attribua à ce petit-fils tout mignon et tellement heureux d’être bébé qu’il en oubliait de grandir ! « Igi jegédé», que sa taille de bonsaï n’empêche guère de porter des « fruits d’argent » : tout un programme ! Un surnom cependant si long, si lourd à porter pour un bébé ! Grand-père aurait pu choisir quelque surnom du genre « Haut comme trois pommes » ou « Petit bout d’homme ». Et pourquoi pas « Petit Bonhomme » qui, compte tenu d’une certaine prédilection pour les diminutifs, aurait permis un raccourci bien plus simple et plus commode : Tibo !
La proclamation de l’orikirésonna dans l’âme et le cœur de Tibo qui alla se poser sur le bord du lit en terre battue, à l’autre bout du salon, et à l’opposé du coin-cuisine d’où il pouvait observer à sa guise tous les détails d’une agitation faussement discrète.
Lilly, qui venait de se réveiller, émergea de la chambre des parents et vint prendre place à ses côtés. Et pendant qu’elle lui disait des tas de petites choses auxquelles il ne prêtait pas vraiment attention, le grand frère avait l’air absorbé par cet étrange lever du jour où les choses se déroulaient autrement qu’aux autres levers du jour, selon un ordre et sur un rythme tout à fait inhabituels. Au point que Tibo peut s’apercevoir, quelque peu perturbé que certains regards qu’il cherchait à accrocher semblaient se détourner et se porter ailleurs, sur d’autres objets. Un mouvement incessant, des gestes et attitudes plus ou moins obliques qui finirent par créer chez l’enfant le pressentiment de l’imminence d’un événement.
Père se rendant seul au temple bien avant les premières lueurs du jour et allant directement dans la chambre des parents à son retour, sans un mot ni un simple regard pour personne en cette demeure. Au point que le rituel matinal d’échanges de bonnes manières en fut pour ses frais et que Tibo en vint à se demander pour quelle raison le père se comportait de la sorte
« À moins… À moins que l’homme ait entamé une période de jeûne », se dit l’enfant.
Il faut reconnaître que depuis un certain temps, les raisons ne manquaient pas, ni les occasions de jeûner ou, selon l’expression consacrée, d’attacher la bouche ! Et on l’attachait volontiers, tant et si fort que ni les aliments ordinaires ni même l’eau ne puissent y circuler librement. De là à entamer un jeûne des mots et de la parole ! L’unique fois où le père daigna « détacher » cette bouche pour la première fois depuis son retour du temple, ce fut pour donner des instructions aux frères aînés, priés de s’en aller au champ là-bas, à Akiaga, où quelques tâches saisonnières seraient en attente d’être exécutées. Récupérant dans un petit panier les restes du repas de la veille ainsi qu’une gourde pleine d’eau fraîche, houes sur l’épaule et coupe-coupe à la main, Ikem et Olos passèrent le seuil de la porte et s’en allèrent sans mot dire à personne, ni un regard pour les tout-petits occupés dans un coin de salon à se raconter des histoires.
À l’autre bout du salon, près de la porte d’entrée, le foyer s’alluma. En un rien de temps, à coups de pleins poumons d’air, le feu de bois se mit à crépiter. Bientôt, les flammes ardentes enserrèrent d’une folle étreinte la marmite fermement soutenue par un trépied en terre cuite. Et il ne s’en fallut pas d’un long temps pour que toute la demeure se mît à chavirer au gré d’arômes épicés que l’on ne perçoit que dans la tiédeur des soirs, et qui ont la vertu de titiller les papilles et d’autres sens encore…
Une fois le tour de magie accompli, à l’aide de feuilles d’akasaen guise de manique, Mère souleva la marmite brûlante qu’elle reposa délicatement par terre à l’écart du foyer. Puis, elle fit signe à son assistante Ersa d’éteindre le feu qu’elle avait allumé. En retirant du feu les bouts de bois, d’eau froide elle les aspergea d’un geste de la main qui déclencha aussitôt une violente éruption de cendres et de vapeurs vite maîtrisée. Ensuite, comme si elle s’en amusait un peu, elle aspergea de même la braise ardente qui rendit l’âme dans un fracas de crépitements et d’une éruption de colère plus violente encore !
Ambiance saturée, sensations embrouillées ! Mais quel spectacle, quel spectacle grandiose qu’une incandescence soudain éclaboussée !
Peu à peu autour du foyer, les éléments s’apaisèrent, et les choses retournèrent à l’équilibre précaire d’avant.
Était-ce un petit-déjeuner qui ainsi se préparait ? Sûrement pas, car pour cela il eût suffi de quelques restes du repas de la veille ou, à défaut, d’un bol de bouillie de maïs bien chaude. Mais jamais de si bon matin, de toute manière !
Dehors, le village entier s’éveillait. Répondant au chant du coq, le soleil venait de se lever, dispensant sa lumière et son énergie au monde. Les oiseaux des airs et de la basse-cour mêlaient leurs chants aux chants du monde. Les chemins des champs, les chemins des marchés, les chemins du marigot s’animaient. Les salutations matinales s’échangeaient à haute voix. Les uns et les autres mêlant leurs bruits aux bruits du monde. Les sons, les couleurs, les senteurs d’un petit matin ordinaire.
« Kókó mion dowu», entendit-on à l’approche de la vendeuse de bouillie qui venait d’entamer sa tournée quotidienne. « Kókó mion dowu» – une bouillie ayant le « feu au corps » ! Comme si toute l’énergie reçue du feu était préservée à l’intérieur de ce produit, prête à être restituée aux amateurs fidèles autant qu’à une clientèle occasionnelle.
Anticipant la visite de la vendeuse, Lilly, la première, prit un bol et alla se présenter à l’entrée où elle n’eut pas à attendre bien longtemps. Pas plus que le temps de quelques pas tranquilles. En saluant la petite fille impatiente et en s’aidant de ses deux mains, elle reposa délicatement au sol la grosse calebasse d’où on vit s’échapper tout à coup une légère bouffée chaude quand elle en souleva le couvercle. Aussitôt servie, Lilly revint s’installer au bord du lit en sirotant sa bouillie subtilement aromatisée. Sans se faire prier, Ersa et Tibo se levèrent et allèrent tour à tour se faire servir. Au menu du petit-déjeuner ce matin-là, une bouillie de maïs que les enfants dégustaient pendant que la marmite de sauce se reposait tout doucement de l’épreuve subie, distillant dans l’espace quelques délicieuses senteurs. « Alors, se dit Tibo, à quoi sert de se lever de si bon matin et de cuisiner une sauce qu’on ne consomme pas ? À quoi bon ? »
Ainsi passait le temps de cette matinée. Père et Mère ne semblaient pas pouvoir tenir en place, bougeant sans cesse, entrant à tour de rôle ou à deux dans cette chambre des parents. À un moment donné, Père émergea, tenant à bout de bras une malle en bois de sapin qu’il disposa sans l’ouvrir contre un mur du salon avant de disparaître à nouveau sans un mot ni un regard pour personne.
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