Suivre
Chapitres
Partager
Couverture du roman Nuit tombée

Nuit tombée

Un soir, les mots d'Olos bouleversent le destin d'un enfant de six ans : demain, c'est l'école. Sans explication, son père l'arrache à son village natal pour l'envoyer de l'autre côté de la Grande Rivière. Loin de ses racines et de ses amis, le garçon est projeté dans un univers étranger. Ce récit autobiographique poignant, écrit par Simon-Peter Cakpo, retrace les débuts douloureux et les épreuves de ce saut vers l'inconnu, marquant une rupture brutale avec l'enfance.
Chapitres
Partager

Chapitre 3

Une malle en bois de sapin ! « Mais qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est que cet objet-là ? » se demanda Tibo qui n’avait jamais à ce jour rien vu ni aperçu de semblable ici. Un objet dont il n’avait pas la plus petite idée de ce à quoi il pouvait servir ! Un objet insolite qui ne manqua pas de susciter chez Tibo une part de curiosité, et dont il ne parvenait pas à détourner le regard. Étonnement et curiosité ne durèrent qu’un temps bien court ; jusqu’à l’instant où celui qui l’avait posé là y revint, l’ouvrit et se mit à y introduire quelques bricoles…

Pour la énième fois, Tibo, comme ses sœurs, dut se précipiter à l’arrière de la maison pour aller répondre à quelque urgence. Les prises matinales de bouillie de maïs ont ce vilain défaut de vous soumettre à l’injonction répétée des visites du côté de l’arrière-maison…

Lorsqu’il revint, il vit que la malle en bois de sapin était refermée. Il vit aussi qu’à proximité de la malle, Mère était venue installer son kinvi, une grosse corbeille multicolore dans laquelle elle entreposait ses vêtements et bijoux, mais qui paraissait, ce jour, destinée à une autre fonction. Mère allait et venait y déposer, en les rangeant avec soin, quelques objets plus ou moins familiers.

Bien étrange, voire un peu stressante, l’atmosphère en cette demeure où les mots semblaient réduits au silence, et où les gestes mêmes semblaient correspondre à une logique ou à une nécessité que Tibo s’efforçait vainement de décoder. Enfin, il lui apparaissait avec une évidence croissante l’imminence d’un événement. Tandis que peu à peu, l’ombre du doute commençait à se dissiper.

Dehors, le soleil poursuivait, imperturbable, sa course tout là-haut au-dessus des êtres et des choses. Et plus le temps passait, plus une impatience angoissée se manifestait durablement à travers le corps et à travers l’esprit de l’enfant. « Que pouvait-il y avoir de si important que les mots ne puissent exprimer ? Et si on se parlait ? Et si on se disait les choses ? Et s’il y avait quoi que ce soit le concernant, pourquoi, au nom de quoi s’empêche-t-on de lui faire entendre ? Avec des mots, tout simplement ! »

Un peu de frustration, un peu d’incompréhension voire une petite dose de colère. Mais rien qu’une colère d’enfant…

Tout à coup, une bouche jusqu’ici « attachée » s’ouvrit et une langue se délia. Une parole, enfin ! Et sur un ton de conseil, la voix de la mère. Une voix venue à point nommé rompre un lourd et trop long silence.

« Allons, dit la voix à l’enfant. Allons, il est temps d’aller faire couler un peu d’eau sur ce petit corps. Dans la palissade à l’arrière de la maison, il y a de l’eau dans la jarre. Du savon, aussi…

— Viens, dit Lilly. Viens, dit-elle, en s’accrochant au poignet de Tibo. Moi aussi, je veux laver mon corps !

— Laisse-le donc ! Tibo est assez grand pour se laver tout seul, non ? » dit la voix de la mère, frustrant ainsi en peu de mots une petite joie d’enfant.

« Assez grand », en effet ! Six ans à peine ! À cet âge-là, un enfant n’est-il pas sensé savoir certaines choses, y compris savoir prendre soin de son corps !

Tibo se leva, passa le pas de la porte puis disparut du côté de l’arrière-maison. Là, il enleva et accrocha son pagne à un pieu. Puis, en s’aspergeant les pieds, il vit que l’eau était bonne. Alors, de quelques bols successifs, il s’arrosa tout le corps, de la tête aux pieds, en se frottant vigoureusement. Quelques bols d’eau qui parvinrent à insuffler un peu de fraîcheur dans un petit corps et un esprit tourmentés. D’un geste, il décrocha le pagne sans s’en couvrir et revint à l’intérieur tout dégoulinant, laissant à l’air ambiant le temps de lécher les gouttes d’eau.

Soudain, on vit Père ressortir de la chambre des parents, en tenant des deux mains une tenue inédite : une culotte courte et une chemise à manches courtes taillées dans un tissu d’une teinte hésitant entre le gris et le bleu.

« Tiens, elle est à toi ! Mets-la sur ton corps. »

Les tout premiers mots que l’on entendit de cette bouche depuis le lever du jour ! Une fort belle surprise en effet, car ces mots furent accompagnés d’un geste comme on n’en reçoit qu’à l’occasion du Jour de l’An, alias la Grande Fête. Quand on avait rendez-vous avec le Nouvel An, se débarrasser des dépôts de crasse et autres impuretés paraissait la moindre des formalités, en effet ! Il fallait quitter les habits que l’on avait traînés tout au long de l’année finissant et rentrer dans des habits tout neufs. Faire peau neuve, en somme, afin de s’attirer les faveurs du Grand Créateur de l’espace et du temps. À cette fin, aucun sacrifice n’était de trop ! La plupart y consacraient leurs maigres économies. Quant à ceux qui n’avaient rien épargné, ils n’hésitaient pas à aller dans les champs d’ici ou d’ailleurs offrir leur force de travail en échange d’un pécule qui leur permettrait de sauver la face. La veille au soir, ou le jour même de l’An Nouveau, il était de bon ton de prendre une douche intégrale, la bien-nommée Xwewú(douche du Nouvel An), avant de se glisser dans ses habits neufs. Les trempettes plus ou moins régulières dans tel étang ou tels marigot ou rivière ne faisant jamais tout à fait l’affaire, Xwewú venait à point nommé offrir aux uns et aux autres l’opportunité de nettoyer les impuretés du corps, en attendant que les prières ferventes se chargent d’évacuer les souillures de l’âme. Or, voici que loin de toute célébration officielle, Tibo se vit offrir une tenue toute neuve taillée dans un style fort peu usité à l’époque ! Qu’était-ce qui pouvait lui valoir tant de bienveillance ? Une question pensée sans être formulée, et à laquelle à vrai dire aucune réponse n’était attendue.

« Merci, mon Dieu ! » dit-il en pensée. Et ce disant, il enfila sa belle tenue et alla s’asseoir sur le rebord du lit en terre battue. En attendant la suite…

Mère s’approcha de la marmite à présent apaisée, souleva le couvercle et servit dans un petit plat quelques cuillérées de cette sauce qui ce matin, avait mis tous les sens en émoi. Puis elle le tendit à Esra : « Tiens, porte ça à mon petit bonhomme. Il faut qu’il se mette quelque chose dans ce ventre ! »

« Je ne veux pas manger. Je n’ai pas faim ! » réagit l’enfant, avant même qu’Ersa ait eu le temps de venir à lui. Pourtant, il y avait déjà pas mal de temps que la bouillie de maïs avait fini son travail ! Et puis, goûter à cette sauce, combien y auraient résisté ? Mais il faut croire que l’envie n’y était pas. Et le cœur encore moins…

On n’insista point !

« Et toi, dit la voix de la mère à l’adresse de Lilly, approche, que je te serve un peu de sauce.

— Je ne mange pas, répondit la petite. Je ne mange pas si Tibo ne mange pas ! »

On ne la pria point. Aucun des deux parents n’avait rien mangé depuis ce matin – ni eau ni aliment ! « Bouches attachées », un jour de jeûne…

Dans un bol, Mère transféra presque tout le contenu de la marmite. Puis elle remit le couvercle et reposa délicatement le bol de sauce au fond de la corbeille, en essayant de le stabiliser à l’aide de boules d’akasaet autres objets. Ensuite, l’une après l’autre, Père et Mère se succédèrent du côté de l’arrière-maison, sans doute pour quelques ablutions. Un petit tour dans la chambre à leur retour et les voilà refaisant surface dans des habits qui sentaient le propre et la naphtaline.

Depuis son poste d’observation, non sans impatience, Tibo attendait. La petite serrée contre lui, il attendait. Pas pour longtemps…

« Eiya! », dit la voix du père, annonçant le départ. Le temps de se mettre en chemin. Le temps de partir. Père porta sur sa tête la malle en bois de sapin pendant qu’Ersa aidait Mère à se charger de la corbeille de provisions.

En passant à son tour le seuil de la porte, Mère prit le temps de passer quelques consignes concernant la gestion de la maison quand Ikem et Olos reviendraient des champs. Pour finir, elle demanda à Ersa de prendre bon soin de la petite qui ne l’entendit point de bonne oreille et qui, fermement agrippée au bras de Tibo, tenait à le faire savoir à grands cris ! Or, comment ne pas prendre en compte son refus, quand on a fait le choix de la discrétion par rapport à l’entourage…

Continuez à regarder !
L'histoire devient intense ! Passez sur l'application pour continuer la lecture
Débloquer tous les épisodes
Ouvrir le site officiel

Vous aimerez aussi

Couverture du roman Le Prix de la Trahison d'un Mari
8.3
Ancienne prodige du code, Adèle Dubois a tout sacrifié pour l'empire de son mari, Marc. Reléguée dans l'ombre pendant qu'il triomphait, elle voit sa vie basculer quand leur fils Léo, autiste, est assassiné par les sbires de Marc. Découvrant que ce meurtre a été orchestré par son époux et sa maîtresse, Adèle transforme sa douleur en une vengeance implacable. Grâce à Phoenix, son IA révolutionnaire, elle orchestre la chute de celui qui a tout détruit. Le prix de la trahison sera total.
Couverture du roman L'Ecole des mauvaises choses
9.6
Le Conservatoire, institution d'élite du Système, soumet ses recrues à un entraînement impitoyable sur Terre. Pour forger des soldats exemplaires, l'école impose des épreuves physiques et mentales extrêmes, inspirées des plus sombres heures de l'histoire humaine. Confrontés à leurs peurs primales, les étudiants doivent endurer des souffrances réelles pour prouver leur valeur. Ce récit, adapté pour notre compréhension, suit leur lutte pour la survie. Bonne chance à eux.
Couverture du roman Les Epouses du Manoir Vane
9.2
À Aldenmere, Mireille Ashveil privilégie sa carrière juridique aux prétendants, jusqu'à son union avec le mystérieux Dorian Vane, veuf trois fois. Installée dans le manoir familial, elle découvre des phénomènes paranormaux liés au spectre de Rowena Blackwell. Cette épouse cachée, enterrée vivante après avoir tué ses rivales, revient décimer les Vane. Pour stopper ce carnage, Mireille assiste au sacrifice de Dorian. Désormais seule héritière, elle surmonte ce deuil pour bâtir son avenir.
Couverture du roman Ma Rencontre avec L'Alpha
9.2
Persécutée par son père et sa propre meute depuis le décès de sa mère, une louve de vingt ans vit un enfer quotidien. Plongée dans le silence depuis ses quinze ans, elle ne communique qu’avec son loup aux facultés hors du commun. En quête de liberté, elle s’enfuit et franchit par mégarde la frontière d'un territoire étranger. Alors que les intrus subissent d'ordinaire un sort cruel, sa rencontre imprévue avec l'Alpha local va bouleverser sa destinée à jamais.
Couverture du roman NOS DESTINS CROISÉS
9.4
Mia Hastings refuse les règles, privilégiant l'instant présent sans se soucier du lendemain. Drake O'Connell, l'ami de son frère, partage ce mépris des lois après avoir purgé deux ans de prison. Ce rebelle provocateur compte bien rattraper le temps perdu entre fêtes et conquêtes. Quand ces deux âmes insouciantes, chargées de secrets et de problèmes, s'unissent, l'interdit devient leur terrain de jeu. Ils découvriront vite que braver l'ordre est bien plus grisant à deux.
Couverture du roman Quand la Mafia frappe à votre Porte
9.1
Inquiète pour son jumeau Boone, Hazel découvre qu'il a sombré dans la criminalité avant de disparaître. Enlevée par des mafieux pour servir d'appât, elle se retrouve au cœur d'un engrenage mortel. Ses amis d'enfance, Wyatt et Ryder, découvrent alors un sac d'argent caché. Tentant de la protéger, Wyatt est blessé par balle. Réfugié dans un hôtel, le trio doit désormais percer les secrets de Boone pour le sauver et échapper à une mafia implacable qui les traque sans relâche.